Viol conjugal : « Je ne sais pas lequel des deux aurait tué l’autre »

Veste bleue, longiligne, il dépasse d’une bonne tête la vitre du box. Son attitude corporelle trahit un malaise. Aux regards qui alternent entre le plafond et ses baskets succèdent de profonds soupirs. On l’entend à peine, mais il rechigne à se rapprocher du micro, comme pour forcer ces deux femmes qui le malmènent à faire l’effort de tendre l’oreille. Que s’est-il passé cette nuit du 23 au 24 décembre 2016 dans cet appartement du quartier Bottière à Nantes ? « La soirée a mal tourné, c’était du grand n’importe-quoi », résume-t-il au tribunal de Nantes, devant lequel il comparaît pour agressions sexuelles sur son ex-compagne – des viols correctionnalisés.

Avant de mal tourner, la soirée débute par une grosse beuverie à laquelle se sont joints des voisins, amis de substitution du prévenu et de sa compagne, couple isolé. Parmi ces amis, un homme de 64 ans « en voie de clochardisation », dont le domicile est paraît-il jonché de détritus. Il habite un étage au-dessus et est devenu le fournisseur officiel de bières bon marché auprès de la victime, qui ne sait pas dire non. Cela agace son compagnon, qui carbure davantage au shit. Le fournisseur en question a déjà eu le droit à quelques corrections. Mais les embrouilles sont oubliées ce soir-là. La petite équipe s’est même offert le luxe d’un peu de cocaine.

Le premier viol a lieu dans la nuit alors que Camille, la compagne, vient de rejoindre son lit. Il est nié malgré un certificat médical laissant peu de place aux doutes. Plusieurs traces et hématomes de plus de 10 centimètres à l’entrejambe y sont mentionnés. « Elle s’est étalée en voulant passer par-dessus la table basse », conteste l’homme sans convaincre. Il évoque ensuite une chute dans les escaliers qui énerve la présidente Sylvie Rousteau : « Vous croyez que vous allez nous faire le coup des escaliers comme dans la plupart des dossiers de violences conjugales ! » Grognement du prévenu qui rentre encore un peu plus la tête dans les épaules. La procureure, Charlotte Gazzerra, prend le relais de la présidente, dans une version plus douce. S’appuyant sur certains témoignages du dossier, elle demande : « Pourrait-on y voir une sorte de réappropriation de celle qui vous a révélé avoir couché avec votre meilleur ami ? » Le prévenu réfléchit longuement puis finit par lâcher un laconique : « C’est sûr. » Désabusé, il reconnaît le second viol. Celui qui lui a causé une douleur telle qu’elle a tiré Camille de son sommeil au petit matin. Entre-temps, l’homme avait divagué dans Nantes en quête d’une prostituée acceptant une passe. En vain. Il finira par reporter sa frustration à son retour en la sodomisant par surprise.

« C’est une femme qui s’oublie. Qui n’en a rien à faire d’elle-même. Sans jugement de valeur. Celle qui ne dit pas stop mais qui rend les coups quand ils deviennent insupportables »

Lorsque la procureure, à l’heure des réquisition, esquisse la vie de Camille, on pense à la phrase de Pierre Bourdieu sur ces gens qui sont parlés plus qu’ils ne parlent. Camille a grandi dans un milieu « carencé », selon l’expression polie des salles d’audience. Elle a notamment assisté à la déchéance de ses parents alcooliques, tous deux morts prématurément. Lorsqu’elle avait 10 ans, sa mère a tenté d’en finir en s’enfilant une bouteille de destop. Quelques mois d’hospitalisation plus tard, la survivante est rentrée à la maison. Camille s’est alors improvisée infirmière en s’occupant des soins quotidiens. C’est là que s’est inscrit dans son for intérieur de pré adolescente, l’attention portée à autrui. Sortie de ce calvaire, elle se maria jeune avant de devenir mère. Jusqu’à ce que son mari parte avec les deux enfants du couple, sans que l’on sache pourquoi. Elle ne les a pas revus depuis. Installée à Nantes, elle rencontre le prévenu en 2012. Il a été diagnostiqué bipolaire par les médecins un an plus tôt, et placé sous curatelle. Le couple se fait rapidement connaître pour des problèmes de violences domestiques. Régulièrement appelés, les policiers finissent par hésiter avant de repasser. Ce sera le cas la nuit des faits. Les mains courantes et les convocations au tribunal s’additionnent. Les blessures de part et d’autres également : côtes cassées et tympan perforé pour elle, crâne enfoncé et coup de couteau dans le bras pour lui. Mais la justice s’avère impuissante pour enrayer la dynamique destructrice. « Je ne sais pas lequel des deux aurait tué l’autre », lance la présidente en revenant sur le contexte cette relation toxique.

Un mois avant les faits, le prévenu avait été condamné dans le cadre de ces violences conjugales. Sa mise à l’épreuve comportait une énième interdiction de contact avec la victime. Le soir du jugement, Camille accueillait pourtant son bourreau chez elle pour un gueuleton avec les habituels partenaires de bitures. Comme une mère qui embrasse son gamin une fois la punition passée. Car c’est une relation quasi maternelle qu’elle a développé avec cet homme de dix ans son cadet. Du genre à veiller à ce que le prévenu suive bien son traitement à base de lithium, le plus connu pour stabiliser une personne bipolaire. La procureure déroule ensuite le fil psychologique dans un silence de cathédrale : « C’est une femme qui s’oublie. Qui n’en a rien à faire d’elle-même. Sans jugement de valeur. Celle qui ne dit pas stop mais qui rend les coups quand ils deviennent insupportables. Toujours dans une position de soin à l’égard d’autrui, quelles qu’en soient les conséquences. » Une peine de trois ans de prison ferme avec maintien en détention plus trois années de suivi socio-judiciaire à la sortie est requise. La bipolarité ne dédouane pas de la responsabilité.

« Il est gentil, il ne tape pas les chats »

Le double viol aurait très bien pu rester confiné dans le huis clos de l’appartement, comme c’est très souvent le cas, car Camille a attendu le 1er janvier pour déposer plainte. Entre temps, elle n’a quasiment pas mangé ni bougé de sa chambre, assommée par un mélange de médicaments et d’alcool. Son compagnon aurait également insisté pour qu’elle prenne de la cocaïne. La présidente craint que Camille ne soit devenue sa chose pendant ces quelques jours. « Complètement anesthésiée, elle était incapable de manifester son refus », gronde-t-elle. Poursuivi uniquement pour les faits de la nuit du 23 au 24, le prévenu ne dira rien. C’est en le voyant s’attaquer à une bouteille de vodka cul sec que sa compagne décidera de fuir. « Une bouteille de vodka qui rappelle la bouteille de destop », avance la procureure. Une forme d’instinct de survie qui pousse Camille à sortir par la baie vitrée pour se retrouver sur la rue à divaguer. Une voiture s’arrête à sa hauteur. Les deux jeunes filles à bord comprennent vite qu’elles vont devoir faire un crochet par le commissariat. En la voyant arriver chancelante, les policiers décident de la conduire à l’hôpital. Elle dormira quasiment 24 heures non-stop avant de pouvoir être entendue.

Cette histoire, Camille avait l’occasion de la raconter à nouveau le 11 avril face aux magistrats nantais. Elle aurait pu entendre le tribunal suivre à la lettre les réquisitions du ministère public au moment du verdict. Sauf que le banc de la partie civile est vide ce mercredi. Pas d’avocat, pas de victime, pas d’indemnisation. Camille a fait des pieds et des mains au cours de l’instruction pour retirer sa plainte. « Il est gentil, il ne tape pas les chats », avait-elle alors expliqué au juge.

— Flamen Keuj