« Taisez-vous dans la salle ! Je ne sais pas où on va dans ce pays ! »

Mains sur la barre, Jean-Michel est en pétard : « C’était seulement ma deuxième “marche politique”, c’était la débandade ! » Jean-Michel en veut aux forces de l’ordre qui, le 5 janvier 2019 à Caen, ont dispersé un rassemblement de Gilets jaunes, quelques centaines de personnes tout au plus, qui, après les sommations réglementaires, ont disparu dans un cumulus de gaz lacrymogène. Pas Jean-Michel. Avec son copain Antoine, les deux s’équipent au coffre de la Clio. Bouclier en plastique, masque à oxygène, gants en plastiques, allume-feu. Une caméra de vidéosurveillance les immortalise, et la police les cueille à domicile, pour « participation à un attroupement après sommation ».

Le président dévisage les rebelles : « Le barbecue au mois de janvier, je sais bien qu’il y a le réchauffement climatique, mais enfin bon. » Par ce trait d’humour inattendu, il prend l’ascendant psychologique. Il avise Jean-Michel : « Vous faites preuve d’honnêteté, car vous dites avoir entendu les sommations. Pourquoi ne pas être parti ?

Parce que je n’étais pas d’accord avec les sommations, j’avais envie de continuer à manifester. »

Mouvement de tête réprobateur. Le président n’entend pas la douzaine de séditieux en jaune fluo qui, dans leur barbe et au nez des policiers, outragent la magistrature à voix basse. « Policiers blessés… c’est affligeant d’en arriver là. Quand on voit ce qui se passe dans le monde, c’est évident qu’on est des privilégiés. Mais bon, vous avez fait un choix », et pendant que le président dit cela d’un air pénétré et affligé, la procureure, jeune femme brune au regard sévère, observe les policiers rabrouer les camarades des deux prévenus, venus en soutien, qui trépignent un peu trop bruyamment sur les bancs du tribunal correctionnel de Caen. Ils n’entendent pas les trois olibrius qui s’égosillent dans un haut-parleur défectueux depuis 8 heures du matin, et qui font s’élever dans le ciel les slogans désuets de leurs rêves socialistes.

« Le feu, c'est dangereux »

Antoine, détenu pour autre cause et comparant dans un box vitré, doit s’expliquer pour les allume-feu, parce qu’on est en janvier, et que ce n’est pas la saison des grillades. « C’était pour les ronds-points

C’est-à-dire ?

Sur les ronds-points, on faisait bien des feux !

Le feu, c’est dangereux !

On vous parle de palettes sur les ronds-points, Monsieur.

Oui, c’est ce que je dis. Et les sommations ?

J’étais trop loin, j’ai pas entendu.

Peu importe, ça sonne la fin de la manifestation légale.

Et qui a décidé de l’heure ? Hein ? »

Le public ronchonne. S’agite. Le président aborde la personnalité des prévenus dans un chahut feutré, le maximum tolérable avant les expulsions, le parfait désordre pour troubler, en sourdine, la sérénité des débats. Ce brouhaha d’audience, fréquent depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, exaspère le président. « Taisez-vous dans la salle ! Je ne sais pas ce que vous attendez, et ce que vous croyez pouvoir faire en assistant comme ça aux audiences correctionnelles. Je ne sais pas où on va dans ce pays à guetter les moindres mouvements, alors que les faits sont là ! Les faits sont là », fulmine-t-il en détachant les syllabes. Silence rigolard dans la salle – personne ne s’attendait à une telle explosion.

Le président égrène les quatre condamnations d’Antoine, son avocate intervient : « Cette condamnation n’est pas définitive, il a interjeté appel », tintamarre dans la salle, les Gilets jaunes ont senti l’opportunité. Certains se lèvent, brandissent leur couvre-chef, d’autres lèvent la voix. Le président hurle : « Satisfait de votre effet, maître ? »

C’est l’heure du réquisitoire. « Au ministère public, on essaie tout de même de faire la part des choses. Cette réaction de la foule est extrêmement détestable. Nous, aujourd’hui, on ne nous pardonne rien, il faut toujours avoir le bon mot au bon moment. Alors qu’on ne fait que rappeler le droit, on est attaqués sur tous les fronts. Alors peut-être qu’on n’a pas l’habitude de ces ambiances, mais à un moment, on peut se poser la question de l’outrage au tribunal ! » Silence, froncement de sourcil : « On voit des Gilets jaunes dans la rue, dans une ambiance bonne enfant, on n’a pas peur de les croiser en allant faire son marché. Mais il y a un problème au moment où tout dégénère. » Elle lit les articles du Code pénal, et rappelle qu’un feu de palettes, on peut dire ce qu’on veut, mais ça dégrade la chaussée, et « là aussi en termes d’impôts, eh bien ça va facturer. » Elle demande cinq et quatre mois avec sursis.

Après avoir rappelé que « Jean-Michel est un Gilet jaune de la première heure qui n’a jamais causé le moindre problème », et avoir demandé la relaxe pour Antoine (au bénéfice du doute, car on ne peut prouver qu’il a entendu les sommations), la défense patiente exactement quatre minutes, le temps du délibéré, pour recevoir une condamnation de deux mois avec sursis et de 300 euros d’amendes chacun. Jean-Michel fait les gros yeux. « 300 euros ? » Il était à deux doigts d’entamer une diatribe anti-système, avant de s’extirper de la salle avec ses camarades.

— Julien Mucchielli