Siegfried, Benjamin et la juge

Lorsque je rencontrai Siegfried pour la première fois, il était à ce stade où ceux à qui échoit un vrai problème avec la justice n’en estiment pas la gravité à sa juste mesure et ne s’attendent à rien de plus qu’à une tape sur les doigts.

Siegfried était blond, comme le sont les Siegfried, s’ils ont le bon goût d’être wagnériens. Il était jeune et ses traits témoignaient encore de l’enfant qu’il avait été.

Il était sale. D’ordinaire, il était sale, mais la garde à vue n’avait rien arrangé. Il était, en toute objectivité, répugnant et il sentait aussi mauvais que tous ceux que la justice avait laissé macérer. Pourtant, étrangement, ses yeux bleus brillaient si fort et ses mèches étaient si blondes que la crasse n’altérait guère sa beauté.

Il s’exprimait avec une certaine volubilité. Il disait la même chose que la plupart, du moins que ceux qui parlent : qu’il n’avait rien fait, qu’il n’était pas responsable, qu’il ne le referait plus, dans l’ordre ou dans le désordre.

La première fois, je l’écoutai quelque peu distraitement. J’étais fasciné par son visage, qui exprimait une innocence sensuelle et un peu fourbe, de celle que l’on trouve d’ordinaire chez les saints des maîtres italiens ou chez certains enfants trop beaux, au seuil de l’adolescence.

Et puis, après ce premier contact, j’avais parcouru le dossier et je m’étais pénétré de l’idée que l’auteur probable des horreurs que j’y avais vues était ce jeune chérubin blond. Siegfried était un enfant du Nord. Sa famille l’avait conçu, plus ou moins volontairement, dans une ville oubliée du reste de la terre, à côté de Tourcoing. C’était de là que son père, quelques semaines après sa naissance, était parti très vite, vers un ailleurs si vaste qu’on ne l’avait jamais revu.

Siegfried, après une enfance marquée par des rapports que l’on dira pour le moins conflictuels avec son beau-père, décida un beau jour, à l’aube de sa majorité, de quitter le doux cocon familial pour venir tenter sa chance à la capitale. Après quelques difficiles semaines à Paris, à l’occasion desquelles il sut être tout à la fois victime et bourreau, passant de violé plus ou moins consenti à agresseur de ce qui était plus faible que lui – ce qui ne faisait au bout du compte tout de même pas grand monde -, il échoua, comme tant d’autres, aux alentours de la Gare du Nord.

Il en était arrivé au point, qui précède généralement l’entrée dans la clochardisation, où le réel paraît une matière sur laquelle on a si peu de prises que la meilleure solution est de dissoudre son existence dans quelque chose.

Siegfried avait choisi l’alcool et le shit, montrant en cela qu’il n’était, au fond de lui, qu’un jeune bourgeois. Il s’enfilait tout ce qu’il parvenait à s’attraper et allait ensuite cuver, dans un coin gris, qui sentait la pisse froide, attendant dans son cocon de vieille laine puante que le matin lui offre les quelques pièces qui lui permettraient de tenir la journée.

Parfois, un vieux le repérait au coin d’un square et l’emmenait chez lui, où il lui faisait prendre une douche, puis l’enculait pendant toute la nuit, seul, ou avec des amis.

Siegfried tenait le coup, apparemment. Il ne faisait pas trop parler de lui et, hormis les vérifications traditionnelles d’identité, les flics n’avaient rien à dire à son sujet. Un soir, à la fin du mois de juillet, alors que la chaleur était tombée sur la ville, Siegfried, plutôt que de sombrer dans le coma qu’il recherchait tout le jour, décida d’aller se promener dans les rues alentour. Nul ne sut - et peut être même pas lui - pourquoi, ce soir-là, il avait pris cette décision.

Il marcha dans la nuit, arpentant les rues que le soleil avait rendu brûlantes, laissant les émanations du bitume amolli l’enivrer au fil de ses pas. Partout autour de lui, il voyait, derrière les fenêtres, s’agiter la vie qu’il n’avait pas, en glissements harmonieux et en éclats de rire sincères.

Que pensait-il ? Personne ne le sait. Même lui ne devait pas savoir exactement quelles étaient les idées qui parcouraient encore son cerveau d’enfant fracassé, sur quels vilains désirs le vice dans lequel il était immergé appuyait pour en faire sortir des lambeaux de sensations confortables.

Pour l’heure, Siegfried ne se souciait guère de ce qu’il pensait. Il marchait et ces pas ajoutés sans relâche les uns aux autres lui composaient une activité qui se suffisait à elle-même.

Aurait-il continué ainsi que l’on ne parlerait pas de lui aujourd’hui, que sa vie serait demeurée, après cette longue promenade nocturne, ce qu’elle était auparavant, un anonymat répugnant glissant rapidement vers le néant.

Mais, dans le cerveau de Siegfried, dans ce marigot peuplé de coups de ceinture, d’éclairs de violence et de désir, d’injures et, à perpétuité, des sanglots d’un gosse appelant sa mère qui ne venait pas, dans ce champ de ruines parcouru de fantômes, une idée naissait, peu à peu.

Siegfried levait de plus en plus souvent les yeux vers ces fenêtres qui semblaient, chacune, la promesse d’un monde plus doux que le sien, qui semblaient lointaines, mais pas suffisamment pour lui paraître inaccessibles, ces fenêtres dont il sentait qu’il avait en lui la force et l’envie de les ouvrir et le désir irrépressible de voir ce qu’il y avait derrière.

Siegfried avait 18 ans, l’âge où un corps, même si l’on s’emploie scientifiquement à le détruire, dispose encore des ressources de la jeunesse, celles grâce auxquelles quelques mètres, même vers le haut, ne sont pas de nature à faire renoncer. Siegfried, fin, délié, dont le corps était souple comme le sont ceux des gymnastes, savait que, sans efforts particuliers, il pourrait escalader cette gouttière, s’accrocher au rebord du petit balcon et se glisser par cette fenêtre, laissée ouverte pour avoir un peu d’air.

Il ne savait pas pourquoi il voulait monter. Du moins, c’est ce qu’il dirait par la suite, qu’aucun projet précis ne le guidait lorsqu’il posa le pied droit sur le premier collier de serrage de la gouttière et commença son ascension.

Bien sûr, on peut remettre en cause cette innocence originelle. Tous ceux qui interviendront par la suite avec pour objectif de serrer Siegfried entre quatre murs ne manqueront pas de mettre en avant le caractère prémédité de ses actes. Tous, ils le réputeront menteur, diront qu’il savait parfaitement, lorsqu’il entama son escalade, ce qu’il avait l’intention de faire dans ces appartements où il allait se glisser comme un chat.

Tous, ils diront : pour fruste et peu éduqué qu’il est, cet homme n’en est pas moins pourvu de cette intelligence rusée du malfaiteur, qui lui permet de sentir, comme un animal, les chemins susceptibles, sinon de lui apporter la liberté, du moins de raccourcir le temps de sa captivité.

Pourtant, il n’est pas certain qu’ils aient eu raison.

Les gens de justice, quotidiennement confrontés au mensonge et aux mille stratégies que les criminels déploient pour tenter d’atténuer leur responsabilité, perdent peu à peu la capacité d’envisager toute pensée qui ne cadre pas avec les a priori qu’ils se sont lentement forgés.

Ils perdent, c’est la conséquence la plus terrible de leur activité, toute possibilité de croire, à l'hypothèse même de l’innocence ou de l’absence de calculs.

Mais, l’innocence, c’est une herbe résistante, qui pousse encore, même dans les coins les plus inondés de vice et de méchanceté et, sans doute que, sur ce point, Siegfried était sincère lorsqu’il répétait ne pas avoir su, exactement, pour quelles raisons il avait commencé son escalade.

Cela avait-il, au fond, beaucoup d’importance ? Les pensées des hommes, si elles commandent les choses parfois terribles qu’ils peuvent faire, ne sont plus, lorsqu’elles ont produit le résultat vers lequel elles tendaient, que les préparatifs insignifiants de l’œuvre vers laquelle tous les regards convergent. Elles sont comme les échafaudages autour de la sculpture. Elles perdent toute utilité dès que celle-ci peut tenir seule debout.

Quels qu’aient pu être les objectifs que poursuivait Siegfried en escaladant souplement les quelques mètres qui le séparaient de cette fenêtre, ils ne le chargeaient pas d’un poids particulier. En quelques secondes, ce corps que la vie, en dépit des coups répétés qu’elle avait déjà eu le temps de lui asséner, n’avait pas encore réussi à trop affaiblir, parcourut la distance qui le séparait du monde vers lequel il était irrésistiblement attiré.

Au moment de pousser le carreau, il hésita, probablement. C’est du moins ce qu’il déclara par la suite. Il dit, avec ses mots imprécis, qu’il avait eu l’impression que ce n’était pas bien, ce qu’il s’apprêtait à faire, qu’il avait voulu faire demi-tour mais que, autant l’ascension lui avait paru aisée, autant la descente lui avait fait peur.

Là encore, on ne le crut pas. Personne ne voulait lui faire l’aumône d’imaginer que le moindre scrupule ait pu l’assaillir.

De toute façon, cela ne le fit pas reculer. Les quelques délicatesses de l’âme dont Siegfried voulut convaincre qu’elles auraient pu le faire renoncer, ne le prévinrent en réalité pas d’agir. Et seules ses actions étaient jugées.

Ce premier soir, on ne sait pas bien ce qui se passa réellement. Ni Siegfried, dont l’on sentait bien qu’en dépit des postures qu’il adoptait, il était loin d’être fier de ce qu’il avait fait et qui, dès lors, prétendait ne se souvenir de presque rien, ni sa victime, qui refusait de se retourner sur ce qui lui était arrivé, ne put en fournir un récit cohérent.

Seuls les rapports d’expertise et les constatations sur les lieux permirent de se faire une idée de ce qu’il advint dans cette petite chambre, en cette fin de mois de juillet, au cours de cette nuit étouffante, de ce qui se noua entre cet enfant d’à peine 18 ans et de cette dame qui allait fêter ses 84 printemps.

Ce ne fut, comme d’habitude, que des mots impropres à dire vraiment ce qui s’était passé, des mots qui tournaient autour de l’indicible sans parvenir à le saisir, des termes techniques qui évoquaient les traces de lutte, les hématomes, les déchirements, le sang - pas de sperme, il n’y en eut pas - mais qui étaient impuissants à révéler l’essence de la rage, de la peur, de la fureur et des regrets qui emplirent cette petite pièce pendant plusieurs heures.

Nul ne sut pourquoi cette femme qui terminait paisiblement sa vie dans les vieux meubles doucement encaustiqués subit, de celui qui aurait pu être son petit-fils – petit-fils qu’elle avait par ailleurs - la longue litanie des atrocités qui lui furent infligées.

Même Siegfried ne savait pas pourquoi. Lorsqu’on lui en parlait, il éludait la question, partait dans de longues digressions sur les brimades dont, en prison, il était victime, sur le sort qui s’acharnait contre lui et sur la jeunesse qui, lentement, par la force des choses, quittait son corps. Il était incapable, physiquement incapable, d’expliquer les raisons qui l’avaient poussé à être cet animal que décrivait le dossier, cette boule de pure violence qui avait fracassé le tranquille voyage de cette femme vers la mort, ce carambolage d’existence, aussi imprévu que brutal.

Il ne comprenait même pas ce qu’on lui demandait, pour quelles raisons il aurait dû, non seulement décrire, mais encore expliquer ce que s’était passé ce soir-là et ce qui avait suivi.

Il lui était impossible de faire coïncider la dignité dont il tentait encore désespérément de se convaincre avec ces actes atroces, ces objets enfoncés dans des orifices, ces coups portés pendant des heures, ces brûlures de cigarettes, tout cet attirail honteux de la douleur et du sordide qui se cachent dans les recoins des dossiers.

Alors, il utilisait tous les maigres artifices qui étaient à sa disposition. Il disait qu’il était fou. Il disait qu’il ne parlerait plus. Il disait des choses qui n’avaient aucun sens, avouait des crimes qu’il n’avait pas commis, rétractait des aveux antérieurs, révoquait son juge, son avocat, le greffier, le système tout entier, hurlait comme un aveugle que l’on tourmente avec une pique et qui ne parvient pas à savoir d’où va venir le prochain coup.

On avait trop de questions à lui poser, à Siegfried, trop de questions dont il ne discernait que vaguement quelles réponses elles pouvaient bien recevoir. Celles sur la vieille étaient celles qui le dérangeaient le plus. Encore une fois, il n’y avait nulle coïncidence entre cet épisode et l’idée qu’il se faisait de lui-même. Il parlait plus volontiers des faits qui suivirent.

Car, après cette première escalade, Siegfried conçut d’autres projets. Là encore, ce ne fut pas très défini. Aucun plan précis ne naquit sous ces boucles blondes, derrière ce regard azuréen et ces traits de statue grecque. Aucun raisonnement construit ne guida ses actions. Seul le hasard et l’envie de reproduire quelque chose dont il sentait déjà que ça lui manquait l’amenèrent à mettre de nouveau ses pas dans ceux d’un chat errant, quelques soirs plus tard.

Cette fois-ci, il tomba sur un plus grand appartement et il y entra par le salon. La nuit était calme et d’une chaleur oppressante. Dans cette pièce, plongée dans l’obscurité, il attendit quelques instants. Plus tard, lors d’un interrogatoire, il dira que c’était pour se repérer, avec un tel air de ruse enfantine sur le visage que l’avocat, le greffier et la juge se regardèrent, certains qu’ils partageaient tous la même image d’un gamin jouant à l’espion dans une maison obscure.

Siegfried, petit à petit, s’accoutuma à cette obscurité. Il commença à discerner les contours de la pièce ainsi que ceux de ses meubles. Il ouvrit quelques tiroirs, prenant garde à ne faire aucun bruit et fourra dans ses poches les quelques trucs intéressants qu’il put trouver.

Cela ne faisait vraiment pas grand-chose et cette idée qu’il était le cambrioleur d’un vieil IPod, d’une paire de lunettes et de vingt-sept euros en liquide le mit en colère. Ce ne fut pas une colère éruptive, qui l’aurait amené à soudainement tout casser dans l’appartement, mais une petite contrariété sourde, qui rampa doucement en lui, l’amenant à faire, dans ce salon qui lui était maintenant familier, de plus en plus de bruit.

Il marmonnait, il grommelait, il ouvrait les tiroirs sans précautions. Il se cognait aux meubles et, parfois même, il ricanait avec mépris devant la pauvreté des possessions de ceux qui habitaient ici. Le bar, spécialement, lui arracha un petit cri de dégoût. Les quelques bouteilles qu’il y trouva témoignaient que personne, dans cet endroit, ne buvait sérieusement. Il en sortit quand même une bouteille de Martini blanc, qu’il attrapa par le bouchon et qu’il posa sur une table.

C’est en se retournant, après avoir lâché la bouteille, qu’il vit la silhouette de l’homme à l’entrée du salon. Ils restèrent - racontera Siegfried - immobiles un temps qui parut une éternité, avant de se jeter l’un contre l’autre. Lorsque l’on entendait l’homme, il semblait que c’était plutôt Siegfried qui s’était jeté sur lui. Siegfried, lui, disait l’inverse.

Quoi qu’il en fût, ils avaient tous deux basculé sur le canapé où, là, l’homme, plus fort, mieux nourri et plus entrainé, eut rapidement le dessus sur le petit monte-en-l’air. L’affaire aurait donc dû se terminer là si Siegfried, dans un geste désespéré pour échapper au poids que son adversaire mettait sur ses épaules, n’avait pas avisé, sur la table basse à côté de lui, un fer à repasser.

Ce n’était clairement pas l’endroit où il aurait dû se trouver mais Siegfried ne s’embarrassa pas à se poser de questions. De son bras demeuré libre, il s’en empara et le ramena, dans un arc de cercle parfait, vers le crâne de l’homme.

Le poids, sur son corps, devint soudainement flasque. Siegfried essaya de se dégager, mais la masse qui l’écrasait bougea à peine. Il sentit couler goutte à goutte sur son visage un liquide chaud et épais et ça le fit paniquer. Alors, il s’agita frénétiquement et, en glissant du canapé, réussit finalement à se dégager, non sans renverser un petit vase, qui s’écrasa au sol.

C’est à l’intensité du bruit que ce petit objet fit dans la pièce sombre que Siegfried s’aperçut que le combat avait été presque complètement silencieux, comme si l’occupant de l’appartement avait lui-même été soucieux de ne pas faire trop de bruit. C’est au moment où il se demanda pourquoi donc cela aurait été le cas qu’il entendit une voix mal assurée crier : « Benoît ? ».

C’était une voix de fille, une voix douce et un peu inquiète, qui sortait à peine du sommeil. Siegfried s’avança et la vit, une forme blanche et menue, qui s’arrêta net en le découvrant, comme un petit animal pris au piège des phares d’une voiture. Il avança vers elle, doucement et, à ce moment-là, lui-même ne savait pas ce qu’il voulait lui faire.

Elle étouffa un cri en portant sa main à sa bouche et ce fut, pour Siegfried, comme un commandement implicite, quelque chose qui lui imposait la suite des opérations. Il l’attrapa par le bras et le tira sur le canapé, au pied duquel son compagnon gisait dans la tache noire de son sang, qui allait s’étendant.

Fut-ce le sang, fut-ce la prise de son avant-bras, nul ne le sait, mais elle se mit à crier. Siegfried, d’une gifle puissante, la fit taire immédiatement. Elle saigna aussitôt. Son nez éclaté coula sur sa bouche et ses cris se réduisirent à des gémissements apeurés, entrecoupés de reniflements sanguinolents.

Siegfried, sous le regard de son ami, qui sortait de temps à autre de l’inconscience dans lequel le coup l’avait plongé et dont les yeux étaient à quelques centimètres du spectacle qu’on lui infligeait, lui fit subir tout ce qui lui vint à l’esprit, dans le vain espoir que son sexe, qui restait démesurément flasque, se mette enfin à grossir.

Il se vengea sur elle, pendant plus d’une heure, de son incapacité à bander, avec la fureur croissante de celui qui constate le peu d’effet de tous les artifices en lesquels il avait placé son espoir.

Après que chacune des façons de réduire cette fille à l’état de chose eut été utilisée, que toute capacité ultérieure au bonheur eut chez elle été anéantie, Siegfried s’arrêta, hébété. Il regarda la scène autour de lui, comme s’il était incapable de comprendre ce qu’il faisait là.

Il vit le corps prostré sur le canapé, qui gémissait doucement et celui qui était à ses pieds, étendu de tout son long, dont émanait un râle irrégulier et il fut soudain désolé de ce qu’il avait fait.

Il aurait voulu que ces deux personnes lui pardonnent, qu’elles s’aperçoivent de la confusion dans laquelle ses actes l’avaient plongé. Il voulait qu’elles comprennent que tout cela n’était pas lui, qu’au fond, tout au fond, il était un être doux, aimable, digne de leur affection. Affolé de ne pas trouver ce qui pourrait lui permettre de s’en aller sans ce poids que leur silence faisait peser sur ses épaules, il tourna la tête autour de lui, dans tous les sens, à la recherche d’une solution.

Et soudain, il avisa la bouteille. L’aurait-il vu quelques minutes plus tôt, alors qu’il s’occupait de la fille, il lui aurait probablement trouvé un autre usage. Là, dans son cerveau d’enfant, l’alcool blanc lui apparut comme un moyen de tout réparer, de tout oublier, de tout mettre derrière soi.

Il alla chercher trois verres dans un buffet, les remplit presque à ras bord, en offrit un à la fille, qui tendit peureusement son bras pour s’en saisir et posa l’autre sur la table basse à côté de laquelle son ami était allongé.

Puis, Siegfried leva le sien, dans le geste universel du porteur de toast et invita du regard ses deux invités à trinquer avec lui. La fille le regarda avec des yeux morts. Elle ne comprit rien à ce qu’il lui demandait et resta agrippée à son verre, sans bouger. Son ami avait replongé dans l’inconscience et aurait de toute façon, vu son état, été bien incapable de lever un verre. Il ne bougea donc pas.

Cela raviva la colère de Siegfried, outré de voir le peu de considération avec lequel on accueillait sa tentative de rabibochage. Il insista alors, plongea le nez de la fille dans son verre et renversa sur le garçon celui qu’il lui avait servi. Etrangement, cela le calma, comme s’il n’avait pas besoin de leur consentement pour que le geste ait de l’importance, comme s’il avait baptisé un nouveau-né.

Il se leva alors, fit un dernier tour de l’appartement, chipa une ou deux bricoles par lesquelles son œil fut attiré. Puis il revint dans le salon, où ses victimes étaient restées exactement dans la même position. Cela le contenta, lui donna un obscur sentiment de supériorité, l’impression que cet endroit lui avait donné ce qu’il en espérait, qu’il ne pourrait rien en tirer de plus.

Il les salua alors, comme s’il était un prince en visite et partit triomphant, non sans avoir auparavant emporté le bouchon de la bouteille de Martini et avoir, un sourire goguenard sur les lèvres, annoncé aux deux corps enfoncés dans l’ombre qu’à lui, on ne la faisait pas et qu’il savait très bien que, sur ce bouchon, il y avait son ADN.

Ce fut - c’est du moins l’idée que, pendant l’instruction, chacun hésitait à exprimer à haute voix - l’acmé de son existence, le maximum de ce qu’il ferait et était capable de faire.

Après ce moment, qu’il se plairait après, lorsqu’il passerait par cette phase où il reconnaîtrait ses actes de façon provocante, à reconstruire à l’infini, à enjoliver de façon à s’y donner le rôle qui lui convenait, les choses allèrent plus vite.

Siegfried n’eut l’occasion de grimper aux gouttières qu’une seule et dernière fois. Il tomba de nouveau sur une octogénaire. Etait-ce un sixième sens qui le guidait où y-a-t-il une règle qui veut que les vieilles personnes habitent dans les étages les moins élevés, le dossier ne le révéla point.

À celle-là, aussi, il infligea les pires atrocités, peut-être davantage qu’à la première, mais on sentait qu’il avait épuisé tout son potentiel. Il ne fit rien de nouveau, seulement la même chose, en pire.

Et il fut arrêté. Un voisin qui l’avait vu grimper le soir des deuxièmes faits, avait aidé à la réalisation d’un portrait-robot. Un policier avait cru reconnaître dans la gueule d’ange dessinée sur l’avis de recherches la tête d’un des jeunes qui encombraient les couloirs de la gare, le soir venu. Quelques tours dans la gare plus tard et une patrouille découvrait Siegfried écroulé dans un coin, dans un bain de misère, d’alcool digéré et de laine froide.

L’enquête ne fut qu’une formalité. Siegfried avait laissé, sur chacun des lieux qu’il avait visités, suffisamment de matériel génétique pour fabriquer une armée de clones. Le confondre, en dépit de ses dénégations obstinées, ne fut donc guère difficile. Lors de sa fouille, on trouva par ailleurs dans l’une de ses poches le bouchon d’une bouteille de Martini, celui que les victimes, dans leurs déclarations, avaient indiqué que Siegfried l’avait emporté. Il n’en fallait pas plus. Cela aurait même suffi avec moins.

Ainsi, Siegfried, en dépit de ses cris, de ses injures, de ses pleurs et de tous les mensonges qu’il put mettre bout à bout, ne parvint à convaincre personne de ce qu’il était innocent. Il fit donc le trajet classique, qui le conduisit d’une geôle à une autre dans le cliquetis permanent des menottes, pour aboutir, sale, puant, fatigué et mort de trouille, devant la juge d’instruction qui lui avait été assignée.

Sur le papier, il avait échoué au tirage au sort. Il était tombé sur la terreur de tous les mis en examen et de leurs avocats. Celle dont on ne prononçait le nom qu’en chuchotant avec effroi, celle dont les détentions provisoires duraient le plus longtemps, celle qui rudoyait témoins, mis en cause et conseils avec une brutalité dont la constance n’avait d’égale que l’intensité et qui connaissait chaque page de son dossier comme si les faits qui y étaient relatés la concernaient personnellement.

Après que Siegfried se fut entretenu avec son avocat, c’est à dire un être encore passablement ébranlé par les récits et les photos dont il venait de prendre connaissance et parfaitement incertain sur la stratégie à adopter – en l’occurrence, moi – nous fûmes tous deux accompagnés d’un gendarme jusque dans le cabinet de la juge.

Le silence qui s’installa une fois que Siegfried, désentravé sur instruction de la juge, se fut assis, aurait pu briser du marbre avec son poids. La greffière restait les mains suspendues au-dessus de son clavier. J’avais sorti un crayon et du papier, davantage pour me donner une contenance qu’autre chose, car je savais que je manquerai d’énergie pour noter quoi que ce soit. La juge faisait alternativement aller son regard du dossier à Siegfried, puis de nouveau au dossier, puis à moi. Lorsqu’elle en venait à cette dernière étape, je lisais dans son regard davantage de la peine que la colère qu’elle réservait ordinairement à tous ceux qui venaient s’asseoir devant elle.

Soudain, elle se mit à parler, sans regarder qui que ce soit, d’une voix infiniment plus douce que d’ordinaire. Elle s’adressait manifestement à son mis en examen, exclusivement, lui exposant en substance le programme des réjouissances à venir, lui disant que, dans un premier temps, elle allait vérifier son identité, seulement pour s’assurer qu’il était vraiment qui il prétendait être.

À ce moment, je vis l’œil de Siegfried s’allumer. Je sus intuitivement l’idée qui venait de germer dans sa cervelle aux abois. Il n’était pas le premier à l’avoir eue. Il allait dire qu’il n’était pas lui. C’était l’idée la plus stupide qui pouvait venir à quelqu’un dont le profil génétique était sur un tas de scellés plus gros qu’une lessive de printemps.

La juge le sentit aussi, évidemment et brisa net toute velléité de Siegfried à se lancer sur cette voie. D’une voix, encore plus douce, de la voix la plus douce que je l’avais jamais entendue employer, elle lui dit : « Vous savez, Monsieur, ce n’est qu’une simple formalité. Nous savons que vous êtes bien la personne que nous cherchons. » Puis, elle lui sourit.

Là encore, c’était quelque chose que je ne l’avais jamais vue faire auparavant. Siegfried sourit lui aussi. Il était vêtu d’un de ces survêtements en nylon qu’affectionnaient à une époque tous ceux qui n’avaient pas compris que l’on est d’abord ce que l’on porte. Au travers des épaules de sa veste, il y avait un hideux jaguar orientalisant, brodé de fil rouge. L’ensemble de ce qu’il avait sur le dos disait parfaitement ce qu’il était, un petit blanc des plus misérables, perdu sur le bitume et qui commençait à coller à celui-ci, à se faire absorber par la rue. Son visage, ses doigts, ses poignets, son cou étaient dissimulés sous une couche de crasse et il avait, à la gorge, une vilaine griffure pourpre et gonflée. Pourtant, en dépit de tout cela, il restait, et de loin, le plus bel enfant que le Palais ait vu depuis des années. Tous, nous sentions irradier sa jeunesse, la lumière de ses yeux bleus inonder la pièce et son sourire aussi naïf que fourbe nous attendrir.

La juge lui demanda, après qu’il eut décliné son identité, s’il voulait parler tout de suite, répondre à des questions ou ne rien dire pour l’instant de plus que ce qu’il avait déclaré en garde-à-vue. « Si vous souhaitez vous reposer, ajoute-t-elle, je comprends, c’est normal. Je vous reverrai de toute façon bientôt pour que vous me disiez tout ce que vous avez à me dire et, conclut-elle avec un mouvement de la tête à mon attention, votre avocat sera là. »

J’étais muet devant tant de compassion venant de cette juge et devant ces crimes. Je louai les planètes qui, parfois, s’alignent. Siegfried voulut faire le malin et, contrairement à ce dont nous étions, difficilement convenu, qui était de se taire pour le moment, de se reposer, de réfléchir et de revenir un peu plus tard, répondit qu’il était prêt à répondre à toutes les questions, puisqu’il était innocent.

Là encore, la juge fut un modèle d’humanité et lui fit comprendre qu’en réalité, elle préférait l’interroger plus tard. Siegfried me regarda. Je hochai discrètement la tête. Il haussa les épaules, laissant entendre qu’au fond, tout cela ne lui importait guère.

L’audition se termina donc et Siegfried fut de nouveau entravé par le gendarme. Durant les quelques pas que nous fîmes l’un à côté de l’autre, dans le couloir qui menait à l’escalier du dépôt, il manifesta la sympathie qu’il avait à l’endroit de la juge et se félicita de sa désignation.

« Oui », répondis-je en le regardant disparaître dans les escaliers, elle est bien avec vous. Comme quoi, tout arrive…

Je le revis quelques heures plus tard, lors du passage devant le juge des libertés et de la détention qui le plaça en détention provisoire. Il était toujours calme, détendu et ne tarissait pas de louanges sur celle qu’il appelait maintenant sa juge.

Il ne se passa guère plus de trois semaines avant que Siegfried ne fut de nouveau convoqué en vue d’une audition. C’était un laps de temps très court, compte tenu du nombre de dossiers dont la juge avait la charge.

J’en déduisis que le cas de mon client l’intéressait et qu’elle avait l’intention de boucler rapidement l’instruction. Je m’en réjouis car, en trois semaines, Siegfried avait eu amplement le temps d’apprécier la dureté de la vie en détention. Cela avait radicalement changé son humeur et la perception de celle qu’il continuait d’appeler sa juge.

Autant il l’avait appréciée lors de leur première rencontre, autant il avait aujourd’hui, après ces trois semaines d’attente, l’impression d’avoir été trahi. Il était comme un enfant qui boude parce qu’on ne lui a pas offert assez vite le cadeau qu’il voulait.

Ces trois semaines avaient également changé son apparence. Lorsque l’on en vient aux effets physiques produits par l’emprisonnement, il y a, essentiellement, deux catégories de personnes : ceux qui sont aspirés de l’intérieur et ceux qui enflent. Siegfried faisait manifestement partie de la seconde catégorie.

Ses joues creusées s’étaient gonflées et des boutons, conséquences d’une nourriture trop grasse et trop peu variée, commençaient à y apparaître. D’une manière générale, il paraissait plus terne, plus gris que lors de sa première comparution. Il avait dû arrêter la drogue aussi, non pas qu’on n’en trouvât point en prison - c’était au contraire un endroit approvisionné tout à fait correctement - mais il n’avait pas le moindre sou vaillant et ne pouvait donc s’offrir les services du dealer de sa division.

Il avait eu quelques journées un peu difficiles, au début, le manque le faisant se tourner, se retourner, s’agacer au point qu’il commençait à représenter un problème pour les gardiens. On lui avait donc prescrit de quoi l’assommer légalement et, depuis, il évoluait dans un nuage chimique qui avait voilé ses yeux et assombri le côté solaire de son visage.

S’il faut vraiment avoir du chaos en soi pour enfanter une étoile qui danse, celui que portait Siegfried avait, manifestement, été assagi à coups de massue et l’étoile presque magique de son être, qui nous avait initialement tous tenus sous son emprise, brillait un peu moins fort.

La juge me fit entrer dans son cabinet sans mon client. Elle voulait me parler. Elle avait lu les rapports de détention et s’inquiétait de savoir si Siegfried ne souffrait pas trop de celle-ci. Elle avait aussi entendu dire qu’il persistait à nier. Elle comme moi savions que, dans ce type de dossier et, compte tenu des éléments qu’il y avait contre lui, ce n’était pas une stratégie très appropriée. J’avais essayé de lui en faire changer. Je ne pouvais pas trop insister, notamment parce que j’étais en train d’examiner la procédure pour voir s’il n’y aurait pas une nullité cachée qui pourrait nous apporter un peu d’espoir.

Pourtant, à mon sens, s’il avait avoué, cela aurait apaisé l’atmosphère et aurait, éventuellement, pu alléger un peu la peine qui serait prononcée. Car Siegfried serait condamné. Sauf miracle et annulation de l’intégralité de procédure ou décès du mis en cause avant son jugement, il n’y avait pas le moindre doute là-dessus.

Tout concordait. Son empreinte génétique partout, les témoignages des parties civiles et ceux des deux voisins qui l’avaient aperçu, les biens volés dans ses poches, les bandes vidéo le montrant à proximité des lieux avant et après les faits, le bornage de son téléphone, tout criait sa culpabilité et assurait de la certitude d’une condamnation. Le tout n’était plus que de savoir combien.

À ce moment, dans le cabinet, j’eus l’intuition, très étrange, compte tenu du contexte et de ce que je savais d’elle, que la juge et moi poursuivions le même but : éviter à Siegfried qu’il ne prenne le maximum. Je ne saurais dire pourquoi je pensai cela. Peut-être parce qu’elle ne manifestait pas à mon égard le même mépris qu’elle témoignait d’ordinaire aux représentants de ma profession. Je n’étais pas assez vaniteux pour m’imaginer que c’était ma personne qui était la cause de cette nouvelle attitude. Cela ne pouvait donc venir que de mon client. Lui seul était à l’origine de ce rapprochement avec la défense.

Je lui fis évidemment part de la position de Siegfried, en lui indiquant qu’en l’état, je ne pouvais que constater les éléments du dossier, tout en me réservant le droit d’en contester le caractère probant, mais je fis tout cela en tentant de lui démontrer, par toute mon attitude, quelle était ma pensée profonde et à quel point je partageai sa position sur l’inanité de la stratégie adoptée par mon client. Elle hocha la tête et demanda à sa greffière d’aller faire chercher le mis en examen.

Siegfried entra. Ses vêtements avaient changé. N’ayant ni linge de rechange ni d’argent pour en acheter, il portait ceux que la prison lui avait donnés. Dedans, il ressemblait maintenant, avec son jogging informe et son vieux sweat-shirt imitant péniblement ceux des universités américaines, à un jeune chômeur déjà sur le retour, passant ses journées sur un canapé, à boire de la bière en maudissant la vie. Il n’avait pas changé de classe sociale, seulement de catégorie à l’intérieur de la sienne.

L’audition commença difficilement. Siegfried ne voulait pas répondre aux questions. Il s’était, une nouvelle fois, enfermé dans son rôle d’innocent et considérait que participer à ce qui se passait était très en dessous de sa condition.

La juge, ordinairement, traitait cette attitude par des questions cinglantes, de plus en plus rapides, de plus en plus précises, amenant le mis en examen, à un moment ou un autre, à se défendre par réflexe, mettant ainsi le doigt dans un engrenage qui lui emportait le bras – parfois, bien davantage – et face auxquelles la défense était bien dépourvue.

Là, au contraire, elle parla doucement, se refusant à heurter le garçon en face d’elle par des questions trop brutales. Cela présenta l’intérêt de ne pas enfermer Siegfried dans son mutisme plus qu’il ne l’était déjà. En revanche, nous ne progressions pas sur les faits et je voyais se profiler le spectre d’une audience d’assises avec un accusé demeuré mutique tout au long de l’instruction. L’air résonnait des trompettes annonçant l’hallali.

Il faut comprendre que la justice ne déteste rien de plus que les gens qui lui font perdre son temps. C’est la seule vraie chose précieuse, celle avec laquelle on ne plaisante pas. Juste en dessous dans sa détestation, il y a ceux qui n’assument pas les conséquences de leurs actes et, à égalité, ceux qui la prennent ouvertement pour une imbécile.

Siegfried appartenait à chacune de ces trois catégories. Ses dénégations ne tenaient pas une seconde la route. Ils ponctuaient chacune de ses phrases d’une œillade fourbe et d’une insanité. Le reste du temps, il se lamentait sur la terrible injustice qui lui était faite. C’était le pire client pour les assises.

Au regard de son attitude, la juge aurait pu se contenter de l’entendre une ou deux fois, de constater son absence de toute réponse aux questions qui lui étaient posées, voire de noter scrupuleusement le monceau d’horreurs qui sortaient parfois de sa bouche et de boucler le dossier dès le retour de l’ensemble des expertises ordonnées.

Au lieu de cela, elle l’entendit huit fois, à chaque fois pendant de longues heures, au début sans presque rien noter, s’empressant, à chaque fois, de s’assurer auprès de la défense qu’elle n’y voyait aucun inconvénient. La défense, chaque fois, l’en assura bien volontiers. La totalité des insultes, des menaces à l’égard des victimes, des allusions sexuelles tenues par Siegfried à chacune de ses premières auditions resta donc hors dossier.

Petit à petit, doucement, elle l’amena d’abord à parler de lui, lui posant, d’un ton inlassablement doux, les mêmes questions. Elle l’écouta pendant de longues minutes se plaindre de sa situation en détention, prenant en note l’intégralité de ses revendications, jusqu’aux plus ridicules. Elle ne l’interrompit que rarement, et seulement lorsque ses propos allaient lui nuire. Puis, insidieusement, elle l’amena à parler de son enfance.

Ce fut lors de la cinquième audition que sa stratégie porta réellement ses fruits. Quelque chose, à un moment, céda chez Siegfried et il abandonna brutalement le personnage qu’il s’était composé. Il se mit à parler comme un gamin qui ravale ses larmes, passant soudainement du passé au présent, revivant dans sa chair et son esprit les événements qu’il racontait, s’embarquant dans un récit qui dura des heures et dont il ne maîtrisait pas grand-chose. Il parla parce qu’il devait le faire. Rien n’aurait pu l’en empêcher.

Ce fut la plus longue des auditions. Elle dura près de sept heures. Elle épuisa tout de monde. Même le gendarme avait l’air sonné lorsque l’on sortit.

Siegfried avait le menton rentré dans la gorge. Il ne pleurait plus, mais ses yeux rougis lui composaient un masque rose autour des yeux. Il avait l’air de ne plus être à l’intérieur de lui. Il n’avait probablement jamais raconté à personne tout ce qu’il venait de dire, tout ce qui s’était passé au cours de ces dix-huit années qui venaient de s’écouler.

Ce n’était pas très original, finalement. J’avais déjà lu et entendu bien pire. On est toujours surpris de voir jusqu’à quel point les adultes sont inventifs quand il s’agit de saccager des enfants.

Pourtant, j’avais ce jour-là l’estomac au bord des lèvres d’avoir dû écouter la longue litanie de ce qui avait été infligé à ce garçon. Cela tenait sans doute au fait qu’en écoutant Siegfried geindre comme un gosse, revivant chacun des coups qui lui avaient été infligés, j’en étais venu à ne plus voir en lui que cet enfant, à un tel point que j’avais éprouvé la sensation que c’était cette petite chose terrorisée qui était en face de moi, qui parlait des tortures de son beau-père, des viols, des coups, des brûlures de cigarettes, des jours entiers passés dans la cave, cet enfant qui racontait qu’on ne l’avait pas cru lorsqu’il avait dit, la première fois, ce qui lui arrivait, cet enfant qui, devant la punition qu’on lui infligea, se promit qu’il ne parlerait plus, cet enfant qui supporta, les dents serrées, pendant presque dix ans tout ce que l’imagination de l’homme qui baisait sa mère pouvait lui faire endurer.

On aurait pu croire que ce long récit produirait un effet cathartique sur Siegfried, l’amènerait à se confronter à la réalité de ce qu’il avait fait et de qui il était, à comprendre où il était, ce qui lui était reproché et comment il pouvait – si cela était possible – retrouver un sens à sa vie.

C’est l’exact contraire qui se produisit. À compter de ce jour, il partit dans un long délire, où, entre deux plaintes d’innocent injustement accusé, il changeait, sans le moindre souci de cohérence, son fusil d’épaule, reconnaissait tout ce dont on l’accusait et semblait même prendre un plaisir pervers à détailler ce qu’il avait infligé à ses victimes, espérant à haute voix qu’il leur avait fait mal, qu’il les avait marquées, affirmant, en se passant la langue sur les lèvres dans un mouvement obscène, que la fille avait joui grâce à lui.

J’avais – comme tous ceux qui devaient le fréquenter – à chaque fois que je le voyais, un peu plus envie de lui retourner une paire de baffes pour lui remettre les idées en place et mettre enfin un terme au discours odieux qu’il servait en permanence.

Cette tentation me venait d’autant plus que, petit à petit, le physique de Siegfried continuait à changer. Le régime de la prison, les anxiolytiques dont on le gavait, l’absence de lumière du jour et peut être aussi l’effet des forces que ses aveux avaient libérées, tout cela avait transformé le chérubin radieux du premier jour en une espèce de brute au visage gris et gonflé, constellé de boutons écarlates. De ses paupières boursouflées ne filtrait plus le rayon bleu éclatant qui nous avait tous saisis et ses manières sautillantes de bambin avaient laissé la place à la lourdeur traînante du forçat. Pour couronner le tout, il avait rasé ses cheveux - ou le « coiffeur » de la prison l’avait fait pour lui sans lui demander son avis - et son crâne bosselé, raviné de quelques profondes entailles, marquait ses traits d’une dureté aussi méchante que grotesque.

De l’enfant, il ne restait plus rien et, avec lui, avait disparu le seul atout dont Siegfried disposait, même s’il n’avait jamais vraiment su quoi en faire : sa beauté. Elle avait disparu et il n’était plus qu’une pauvre brute accusée de crimes horribles et qui se défendait en insultant ses victimes.

J’appréhendais la suite avec une confiance sans mélange. Puis, un matin, je reçus un appel du Directeur de la Prison. Je ne l’avais eu qu’une fois au téléphone, pour une histoire d’effets personnels manquants, mais je ne l’avais jamais rencontré. Je l’imaginais un peu sec, maigre et avec un ou deux tics. Dans mon souvenir, il se raclait souvent la gorge et, effectivement, il commença la conversation par une longue remontée de mucus avant de m’indiquer que son appel était de ceux difficiles à passer.

Il fit encore ce bruit avec sa gorge, puis m’annonça que Siegfried était mort dans la nuit. Il était au mitard et avait mis, on ne savait comment, le feu à son matelas. Il était mort suffoqué avant que les secours ne puissent arriver.

J’apprendrai par la suite que les secours avaient mis exactement 27 minutes à arriver. Il semble – c’est l’excuse qui fut invoquée –, que personne ne s’aperçut tout d’abord de l’incendie, puis que l’on mit du temps à retrouver, d’abord, la clé de l’armoire aux masques, puis celle de la cellule dans laquelle il mourrait. Il y aurait eu matière à engager la responsabilité de l’État, si Siegfried avait eu une famille que cela aurait pu intéresser. Ce ne fut pas le cas. Personne ne m’appela jamais pour me parler de sa mort.

Personne, sauf la juge.

La mort de Siegfried avait mis fin aux poursuites. La juge avait clôturé son instruction. Elle n’avait donc aucune raison de m’appeler. Le fait qu’elle le fasse me surprenait déjà. Lorsqu’elle me demanda si j’acceptai d’aller prendre un café le lendemain avec elle, je faillis tomber de ma chaise.

Elle choisit un petit restaurant de la place Dauphine, dans lequel il y avait une salle au 1er étage, où ne venaient que ceux qui avaient besoin d’aller aux toilettes, autant dire, à cette heure de la journée, personne.

Elle m’avait donné, comme seul motif, qu’elle avait besoin de me dire quelque chose à propos du dossier de Siegfried. C’était une matinée pluvieuse d’automne, un de ces temps gris et froids dans lesquels Paris se plaît à n’offrir sa beauté qu’aux plus aguerris. J’arrivai avec quelques minutes d’avance, me préparant à l’attendre.

Elle était déjà là, assise devant un express. Elle avait exactement la même attitude derrière une table de bistrot que dans son cabinet d’instruction. Elle affichait un mélange de sévérité et de mépris, servi par un visage d’acier et des yeux implacables.

« Bonjour, me dit-elle alors que je m’asseyais. Je vous remercie d’être venu. Vous devez vous demander pourquoi nous sommes là ? »

Je convins que oui, heureux en un sens de ne pas avoir à lui poser la question.

Elle hocha la tête et prit une gorgée de son café. Puis elle me regarda et soupira légèrement.

« J’ai dû vous paraître étrange au cours de cette instruction, n’est-ce pas ?

Étrange, dans quel sens ? répondis-je prudemment.

Étrange dans le sens de pas comme d’habitude. Ne faites pas semblant, vous savez bien comment je suis d’habitude et comme j’ai été dans ce dossier. Ne me faites pas le coup de celui qui n’a rien remarqué, parce que, si vous n’avez vraiment rien remarqué, je vais me poser des questions sur vos qualités, en tant qu’avocat, évidemment. »

Je haussai les épaules et bredouillai quelque chose qui avait pour ambition de dire que : oui, j’avais remarqué mais que, toutes chose égales par ailleurs, je n’allais quand même pas m’en plaindre officiellement, que je n’allais pas porter sur la place publique que la pire peau de vache de l’instruction s’était transformée, dans un seul et unique dossier, en sucrerie orientale.

Elle sembla comprendre au moins l’esprit sinon la lettre de mon propos, car elle tint pour acquis que je lui concédais l’étrangeté de son comportement.

Elle commença alors à parler.

« Ce n’est pas comme si je vous devais vraiment une explication. En réalité, c’est plus moi qui ait besoin d’en parler et je ne vois personne d’autre que vous qui ait un tant soit peu connu ce garçon. Je sais que vous garderez cela pour vous. Je n’ai jamais raconté cela à personne. Jamais. Je vais vous le dire à vous et vous n’en avez très certainement aucune envie, mais je ne sais plus comment faire autrement. Je n’ai pas plus confiance en vous qu’en aucun autre avocat. Je ne vous vexe pas quand je vous dis çà ? J’ai pensé à aller en parler à un psy. Mais qu’est-ce qu’ils y connaissent ? Quand on voit ce qu’ils mettent dans leurs rapports ! Et puis, ils ne l’ont jamais vu en face l’enfant flingué. Nous, oui. Nous, on l’a vu. Je vous dis tout ça à vous, seulement parce qu’il est mort et que, autour de lui, il n’y avait vraiment que nous. Je suis désolé, mais j’ai besoin de le dire et, je suis désolé, mais je ne vois que vous. »

Ce n’était plus ma juge. C’était un spectre à la chair à vif qui s’agrippait à la table de bistrot. Je pris violemment ma respiration et hochai lentement la tête. Elle reprit.

« J’ai pleuré quand la détention m’a appris qu’il était mort, vous savez ? J’étais dans mon bureau, le téléphone a sonné et quand j’ai raccroché, je pleurais comme si on avait cassé quelque chose en moi. Ce n’est pas la première fois, pourtant. Des suicides de détenus, j’en ai eu. Mais là, ça ne passe pas. »

Elle marqua un temps d’arrêt et déglutit. Puis elle prit une profonde inspiration, se colla contre le dossier du siège, termina son café et reprit son récit.

« Je me suis mariée très jeune, vous savez ? À peine 18 ans, et je suis tombée enceinte très vite, d’un garçon, Benjamin. C’était le plus bel enfant du monde et, dès que je l’ai vu, je suis devenue la mère la plus gâteuse que l’on puisse imaginer. Tout allait merveilleusement bien, alors. Je vivais le parfait amour, j’étais une étudiante brillante et, parce que j’avais une famille très unie, je terminai mes études avec un enfant sans que cela ne me pose de difficultés majeures. Je devins magistrat. Bien classée à l’épreuve de sortie, toutes les voies s’offraient à moi. J’étais heureuse, j’étais amoureuse.

« Les choses ont changé, cinq ans plus tard. Mon mari est mort dans un accident de moto. Il allait un peu vite, la route était mouillée, une affaire tout à fait banale.

« Il y eut un avant et un après, pour moi. Je crois que j’ai perdu l’illusion que le futur était forcément meilleur. Je n’en avais pas perdu mon ambition pour autant. Et puis, j’étais obsédée par l’idée qu’il fallait un père pour Benjamin. Je n’ai pas attendu si longtemps avant de me remarier, et j’ai fait un excellent mariage, avec une personnalité en vue du milieu judiciaire, quelqu’un sur qui je pouvais compter pour faire progresser ma carrière. Et ça a été le cas. Pendant les 11 ans que j’ai passé avec lui, il a toujours été parfait, en termes professionnels. Pour le reste, ce n’était pas la même chose qu’avec mon premier mari. Je n’ai jamais été amoureuse de lui. Je lui étais reconnaissante de nous apporter de la stabilité et une certaine prospérité, mais amoureuse, non.

« Mon seul amour, c’était Benjamin. Mais il nous rendait à tous la vie impossible. La mort de son père l’avait beaucoup marquée et, lorsque je me suis remarié, il est devenu très dur. Il répondait, il cassait. Mon nouveau mari, il l’avait détesté au premier regard. Mon mari, même s’il restait courtois, ne l’aimait pas non plus. J’aurais dû voir que tout cela n’était pas souhaitable, ni même vivable, j’aurais dû voir que les choses allaient mal tourner. Mais j’avais réussi à construire cet équilibre et je ne me voyais pas abandonner tout ça et refaire quelque chose d’autre à côté. Je n’avais pas le courage. Je me concentrai donc sur mon travail. Je m’en servis pour ignorer les crises de plus en plus fréquentes de mon fils, remerciant du fond de mon âme mon mari de s’occuper de le gérer, dans le coin le plus éloigné de la maison, pendant que je travaillais à mes dossiers. J’ai renoncé devant la difficulté de ramener mon fils vers moi. Avec plaisir, comme la pire des mauvaises mères. J’ai préféré me consacrer à mon travail, à ma carrière, quelques fois à mes amis. Je me déteste aujourd’hui pour cela, mais je pensais que j’avais le droit de m’accomplir, après tout ce qui m’était arrivé et je fermais les yeux sur tout ce qui débordait du cadre. Cela dura dix ans. Dix ans pendant lesquels Benjamin devint de plus en plus dur, de plus en plus impossible à contrôler. Il se faisait renvoyer de tous les collèges où il passait et nous ne devions qu’à nos relations qu’il ait, à 17 ans, échappé à la prison. Chacune de ses garde à vue se terminait, sur intervention de mon mari, par un gentil rappel à la Loi et la vie poursuivait son cours.

« Et puis un jour, arriva ce que l’on ne pouvait plus enterrer.

« Un soir, avec l’une des racailles avec lesquelles il traînait, ils ont braqué un bureau de tabac. Le buraliste a résisté et quelqu’un l’a abattu ; deux coups de feu. On n’a jamais vraiment su qui les avait tirés mais, pour la justice, cela n’avait finalement guère d’importance, au moins au début de l’enquête.

« Benjamin et celui qui était avec lui ont rapidement été identifiés et localisés. Nous avons eu un traitement de faveur, quand même. C’est le parquet général qui nous a appelé pour nous avertir que mon fils était encore en garde à vue, mais que celle-là, elle n’avait rien à voir avec celles d’avant. On n’a rien pu empêcher. Vous savez comment ça se passe. Dès que le sang coule, on ne peut plus faire grand-chose. Là, en plus, la mort de l’un des leurs avait mis les buralistes en colère et il aurait été inconcevable que l’on libérât l’un des auteurs du meurtre, surtout un fils de magistrat. On aurait crié au scandale. Alors, mon fils est parti en prison, comme la dernière des racailles.

« Au début, je n’ai pas vécu ça comme un magistrat, mais comme une mère. C’était la faute des gens qu’il fréquentait, de l’influence des mauvaises personnes. C’était mon bébé dans une prison avec des gens qui n’étaient pas comme lui, qui n’avaient rien à voir avec lui, et qui allaient lui faire du mal et moi, je ne pouvais rien faire, vous comprenez ? J’ai tout fait pour qu’on ait un traitement de faveur, pour que je puisse lui apporter tout ce qui lui fallait. Lors de mes premières visites, il me prit les mains, m’embrassa, me serra dans ses bras, me dit des choses qu’il ne m’avait plus dite depuis des années. Il était redevenu mon petit garçon, vous comprenez ? Et de le voir, dans cette prison, je ne pouvais pas le supporter. Mais je ne pouvais rien y faire. Et il protestait sans cesse de son innocence, il disait que c’était l’autre qui avait tiré, qu’il ne savait même pas qu’il y allait avoir un braquage, que ça l’avait pris par surprise. Et moi, je le croyais, parce que je voulais y croire. Je ne voulais croire à rien d’autre. Et puis, petit à petit, le magistrat a pris le pas sur la mère. Au fur et à mesure de l’avancée de l’enquête - on l’avait en temps réel, vous imaginez bien - j’ai de moins en moins cru tout ce que me racontait mon fils. Tout dans le dossier le désignait et comme le tireur et comme l’instigateur du braquage et ses dénégations apparaissaient chaque jour un peu plus comme ce qu’elles étaient, des mensonges purs et simples. À partir de là, nos rapports se tendirent. Plus j’émettais de doutes sur sa version, plus il me regardait méchamment, plus sa voix cessait d’être tendre. Il ne m’appela plus sa petite maman. Il m’avait trouvé un autre nom. Il m’appelait la justice aveugle.

« Et puis il changeait, physiquement, je veux dire, comme Siegfried. Il avait toujours été très beau. C’était ce qui lui avait permis de passer au travers des gouttes jusque-là. Mais la prison le transformait. Et je dois dire que cette transformation n’était pas étrangère à la distance que je mettais, de plus en plus, à chacune de mes visites. Chaque fois, c’était un peu moins mon petit garçon qui entrait dans le parloir et un peu plus un taulard, identique à ceux que j’avais vu passer par centaines devant moi. J’essayais de lui faire comprendre que, s’il persistait dans cette voie, il n’aurait aucune indulgence à espérer, qu’il allait passer sa vie entre quatre murs. Plus j’insistais, plus il se braquait.

« Et puis, un jour – nous venions de recevoir les résultats d’une expertise, qui établissait qu’il était le seul à avoir sur les doigts des résidus de poudre – j’ai littéralement explosé. Je savais déjà qu’il mentait, mais là, j’avais la preuve irréfutable qu’il était le tireur sous les yeux. Je voulais voir si, face à ça, il allait continuer de me mentir. Ça me mit dans une rage, dans une rage. Je tremblais, je bavais. Je n’étais plus moi. J’ai pris ma voiture et j’ai fait le trajet jusqu’à la prison à tombeau ouvert, en dépit de la pluie battante qui tombait ce jour-là. Lorsqu’il est entré dans le parloir, je me suis levé comme une folle ; Je ne lui ai pas dit bonjour, je ne lui ai pas fait le moindre signe qui aurait pu témoigner de ce que j’étais sa mère.

« Je lui ai craché au visage. Je lui ai craché au visage. Je lui ai dit qu’il n’était qu’un menteur, qu’il avait tué cet homme et qu’il n’avait même pas le courage d’assumer ses actes. Je lui ai dit tout le mépris qu’il m’inspirait. Je lui ai répété – j’avais une grimace de dégoût quand je disais cela, je la sentais sur mon visage – que la seule chance qu’il avait encore de limiter les dégâts, c’était de se comporter comme un homme, de dire toute la vérité. Je lui ai hurlé dessus en disant cela. J’ai vu les gardiens passer la tête pour voir ce qui se passait, mais ça ne m’a pas arrêté. Lorsque je lui ai sorti tout ce que j’avais sur le cœur, je me sentais vide comme jamais.

« Mon fils, il ne disait rien. Il me regardait, sans la moindre émotion sur le visage. Et puis, d’un coup, il s’est mis à parler.

« Il m’a demandé si c’était vraiment la vérité que je voulais. Je lui ai dit oui, alors il a hoché la tête avec un curieux sourire et il m’a dit que, très bien, j’allais l’avoir.

« Et il m’a raconté une histoire, la sienne, la mienne, celle de notre famille. Dix années de l’existence d’un petit garçon que son beau-père allait visiter dans sa chambre.

« Je ne vous raconte pas les détails, Maître. Vous connaissez l’histoire. Mais je vous prie de croire que cela prend une autre dimension lorsque c’est raconté par votre fils, dans un petit parloir gris, avec la pluie qui tombe dehors et que vous sentez comme si vous alliez mourir et partir en poussière. Il parla longtemps, presque calmement, comme s’il parlait de quelqu’un d’autre. Il me raconta les coups lorsqu’il résistait, les menaces s’il parlait, la douleur le lendemain, lorsqu’il allait à l’école, le sang dans ses culottes, qu’il lavait seul, à la main, dans le lavabo, pour que personne ne s’aperçoive de la honte, de la peur, de cette sensation permanente que quelque chose de pourri l’habitait et lui mangeait l’intérieur. Vers la fin de son récit, il parla de sa mère, qui ne voyait rien, qui ne voulait rien voir, de sa mère qui avait disparu, pour lui, en même temps que son père, qui l’avait laissé seul, face à cet homme qui lui avait tout pris. Lui aussi, il a crié. Et puis, il s’est arrêté. Le silence s’est installé, lourd, dense, concret.

« Mon fils me regardait fixement. Il avait l’air épuisé, comme si se décharger de ce poids l’avait encore davantage fatigué que de le porter pendant toutes ces années. Mon fils me regardait et, dans ses yeux, il y avait le dernier fil entre nous. Un fil tout mince, tout mince, presque invisible. Et moi, qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai fait un grand mouvement de la main et je l'ai cassé d'un coup. Je l’ai traité de menteur, je lui ai dit qu’il ne faisait que mentir, qu’il n’avait jamais fait que cela, que ce n’était pas en inventant une histoire pareille qu’il allait échapper aux conséquences de ses actes, que c’était ignoble de tenter de salir quelqu’un qui avait toujours été là pour lui, pendant toutes ces années. »

Elle s’arrêta, comme si soudain, l’air était trop épais pour ses poumons. Le temps se suspendit, puis revint parmi nous. Elle reprit.

« Je lui ai dit que je ne croyais pas un seul mot de tout ce qu’il m’avait dit, que ça me dégoûtait de l’avoir en face de moi, d’écouter toutes ces horreurs. Et puis, à bout de paroles, à bout d’arguments, je lui ai dit la pire chose, la pire chose. Je lui ai dit qu’il n’était plus rien pour moi, que c’était fini, que je ne l’aimais plus. Moi, sa mère, je lui ai dit ces saloperies. Et je suis sortie. Je ne lui ai même pas laissé le temps de répondre. J’ai quitté l’allée des parloirs sans me retourner, indifférente à tout. Le voyage du retour, je ne m'en souviens plus. Je suis rentrée chez moi en automate et je me suis assise, trempée, sur le canapé du salon. Je suis restée comme ça plusieurs heures, sans bouger, avec une tempête à l’intérieur de moi, si furieuse que je ne parvenais pas à trouver le moindre ilot de stabilité auquel me raccrocher.

« Vers le soir, mon mari est rentré. J’étais dans la même position que celle où je m’étais affalée, plusieurs heures auparavant et il m’a demandé ce qui s’était passé.

« J’ai hésité un moment, puis je lui ai tout raconté.

« Et j’ai tout de suite su que mon fils m’avait dit la vérité. Je suis très habituée, vous savez, à débusquer dans les expressions des gens la vérité qu’ils veulent dissimuler. C’est devenu, au fil des années, une seconde nature, un talent qui s’exerce partout, tout le temps. En regardant mon mari, ce soir-là, j’ai su que chacune d’entre elles était fondée, que pendant dix ans, j’avais vécu en fermant les yeux aux côtés de l’homme qui avait, jour après jour, détruit mon petit garçon.

« Je n’ai pas eu besoin de poser de questions.

« Les protestations d’innocence de mon mari, sa fausse indignation, l’emportement qu’il manifestait lorsque j’en venais aux détails, tout criait sa culpabilité, tout me convainquait de la réalité de ce que mon fils m’avait dit, dans ce parloir. Tout sonnait faux, tout puait le mensonge. Au bout d’un moment, je me suis levé, j’ai fait une valise, je me suis changée et je suis partie.

« À part ça, je n’avais aucune idée de ce que j’allais bien pouvoir faire. J’avais l’impression d’avoir un mur en face de moi.

« Je suis allée dormir à l’hôtel. Je pensais que je ne parviendrai pas à trouver le repos mais, en fait, dès que j’ai posé ma tête sur l’oreiller, je me suis effondrée. C’est le téléphone qui m’a réveillé, vers 7 h du matin. C’était le parquet général, un collègue que je connaissais et que j’appréciais, qui avait pris sur lui de m’appeler. Il avait la voix de quelqu’un qui s’était senti fier à l’idée de se porter volontaire mais, qui, face à ce qu’il devait affronter, regrettait l’élan de bravoure qui l’avait porté.

« Il me dit, dans un murmure étrange, étranglé et sourd, que je mis plusieurs secondes à comprendre, que mon fils était mort dans la nuit.

« Il avait réussi, on ne savait comment, à se procurer une pièce de fer, qu’il avait aiguisée sur le sol et il s’était ouvert les veines. Grâce à nos relations, nous avions réussi à lui obtenir une cellule individuelle. Personne ne s’était donc aperçu de rien avant le matin, avant qu’il ne soit trop tard.

« Lorsque j’ai raccroché, je n’éprouvais rien et j’avais l’impression que je ne pourrais jamais plus rien éprouver.

« J’ai essayé, dans les semaines qui ont suivi l’enterrement et pendant que je mettais en place la procédure de divorce, de lancer une procédure pour viol contre mon mari. On me fit rapidement comprendre que ce serait la parole d’un magistrat haut placé et unanimement fort apprécié contre celle d’un meurtrier qui ne devait qu’à sa seule mort d’être toujours présumé innocent. Je savais que cela se passerait exactement comme cela.

« Je n’ai pas insisté. Au fond de moi, même si je haïssais mon mari de toutes mes forces, je me haïssais encore bien davantage et je savais qu’une procédure, quand bien même elle aurait eu une chance d’aboutir, n’aurait, finalement, rien changé. C’était moi la seule vraie responsable. Faire condamner celui qui avait seulement profité du boulevard qu’une mère négligente avait laissé, cela ne m’apporterait, je le savais, aucune paix.

« Alors, j’ai tenté de mettre tout cela derrière moi. J’étais morte à l’intérieur et j’avais, curieusement, quelque part l’impression que cela faisait de moi un excellent magistrat, une machine imperméable aux émotions, tendue vers le seul but qui me paraissait atteignable, débusquer les mensonges et punir ceux qui les prononçaient.

« Et puis, Siegfried est arrivé. Il ressemblait tellement à mon petit garçon, si vous saviez. Je ne sais pas ce qui m’est arrivée. Je me suis dit que, peut-être, je pourrais faire quelque chose pour lui. Je savais que je ne serai pas pardonnée pour autant mais je me disais que, peut-être, cela compterait pour quelque chose. Je ne crois même pas que j’ai réfléchi jusque-là, en fait.

« Et puis, lui aussi, il est mort, dit-elle dans un souffle. Il n’y a jamais rien qu’on puisse faire, finalement. »

Elle s’arrêta de parler et resta un moment perdue dans ses pensées, à contempler fixement le marc séché qui dessinait des formes étranges au fond de sa tasse. Puis, elle s’ébroua légèrement, comme si elle se réveillait et, dans un mouvement qui était presque une fuite, elle se leva.

« Voilà, me dit-elle, j’avais besoin de vous dire cela. Je ne sais pas pourquoi, mais j’en avais besoin. Maintenant, c’est fait. Il faut que j’y aille. »

Je ne dis pas un mot et me levais en même temps qu’elle, laissant un billet sur la table pour les cafés.

La place Dauphine était encore presque déserte, égayée seulement par un vieil homme qui promenait son chien et un livreur qui déchargeait des futs de bière devant un autre bar.

Elle me tendit la main.

« Merci, Maître, me dit-elle. Au revoir ».

Je hochai la tête, sans rien dire. J’avais des mots au fond de la gorge, mais je n’avais pas beaucoup d’air pour les porter.

Elle me regarda longuement, puis elle tourna les talons et traversa la place. Elle marchait d’un pas lourd, et je la fixai se faire, lentement, avaler par la pluie, jusqu’à ce qu’elle disparaisse.

— Vincent Ollivier