Robert, 58 ans, dealer d'héroïne improvisé

« Pour votre première comparution vous y allez fort », sermonne la présidente du tribunal correctionnel de Nantes ce 4 octobre 2018. Face à elle, Robert, 58 ans, accuse le coup. Depuis des semaines, rongé par la crainte et la culpabilité, il ne dort que d’un œil. Avant de venir à l’audience, il a ciré ses chaussures, repassé son jean et sorti sa plus belle chemise. Frêle armure. «  Je suis pas fier d’être là vous savez, si je pouvais faire marche arrière », souffle-t-il dans sa moustache. « C’est pour ça qu’il faut réfléchir avant d’agir », renvoie la présidente.

Robert a beaucoup pleuré lors des différents rendez-vous chez son avocat. Sa femme lui a alors passé la main derrière la nuque. Paulette est une personne altruiste. Elle est bénévole aux Restos du cœur et au Secours populaire. Quatre jours par semaine. En début d’année 2016, elle a aussi proposé à son fils, issu d’une première union, de venir s’installer dans la maison du couple, à Nantes. C’est à partir de là que les ennuis de Robert ont commencé. Son beau-fils est trafiquant de drogue, grossiste qui effectue régulièrement des séjours en Hollande et au Maroc. Quoi de mieux que le petit pavillon d’un couple sans histoire pour stocker sa marchandise ? Pendant des mois, Robert et Paulette vont donc cohabiter avec plusieurs kilos de résine de cannabis, de cocaïne et d’héroïne, cachés dans le garage. Parfois, le fils de Paulette dissimule de plus petites quantités sous son lit.

À l’époque, le couple sort la tête de la bassine dans laquelle le surendettement les avait plongés. Cette marchandise à portée de main va donner des idées à Robert. Au nez et à la barbe de son beau fils, le quinquagénaire va se mettre à piocher dans les différents stocks. « C’est comme un enfant devant un trésor qui le dépasse, avec certains traits du cleptomane », explique son avocat. Robert parvient à se constituer une petite clientèle parmi plusieurs collègues de l’entreprise d’insertion qui l’emploie. Il revend principalement de l’héroïne et de la cocaïne, environ 600 g de chaque selon ses déclarations en garde à vue. Deux types de drogue qu'il lui arrive de confondre.

Quand la présidente lui demande s’il a également vendu de la résine de cannabis, il répond en évoquant les « tablettes de chocolat ». Vrai méconnaissance ou naïveté surjouée ? Difficile de savoir. La réaction de Robert déclenche en tout cas quelques rires chez les collégiens présents dans la salle. En un peu plus d’un an, son petit business va lui apporter entre 10 000 et 15 000 euros. « Tout bénef », précise la présidente en rebondissant sur l'acquisition gratuite de la marchandise. Une situation qui a poussé Robert à fixer des tarifs bien en-dessous de ceux du marché. 25 à 30 euros le gramme d’héroïne ou de cocaïne selon lui, 40 selon les clients qui ont comparu sur reconnaissance préalable de culpabilité. Le beau-fils ne s’en est-il pas rendu compte ou bien feignait-il de ne rien voir ? Là encore les réponses apportées ne permettent pas de trancher. On sait simplement qu’il donnait chaque mois 1 000 euros à son beau-père et 500 à sa mère.

« Je suis un bon ouvrier, j’ai toujours travaillé dur »

Le trafic prend fin le 6 avril 2017 avec l’interpellation de Robert. En parallèle d’une enquête sur son beau fils, incarcéré depuis, les gendarmes d’une brigade spécialisée de Rennes viennent le cueillir sur son lieu de travail. Dans sa voiturette, achetée grâce à l’argent de la drogue, 2 000 euros et 30 g d’héroïne sont retrouvés. Face aux écoutes téléphoniques accablantes, Robert ne tarde pas à passer à table en garde à vue.

Sur l’un de ces enregistrements, datant de mars 2017, on l’entendrait faire pression sur un de ses clients. « L’enquête montre tout le contraire que la petite activité familiale empreinte de bienveillance que vous nous présentez, avance le procureur. – Je n’ai jamais menacé personne, j’appelais juste chez ce collègue, car il me devait des sous », se défend Robert. Ses patrons parlent de lui comme d’un employé modèle, ponctuel et assidu. « Je suis un bon ouvrier, j’ai toujours travaillé dur », appuie-t-il. Un ouvrier perturbé lorsque le couple, marié depuis 19 ans, a pu s’offrir deux semaines de vacances au Portugal. Une bonne moitié de la somme totale accumulée y est passée. Robert a notamment craqué sur des blousons en cuir et des téléphones qu’il ne sait pas faire fonctionner. « On n’était jamais partis en vacances, j’ai voulu faire plaisir à ma femme », lâche-t-il.

Alors que son avocat parle d’un cercle vicieux, Robert recentre le débat sur la précarité financière : « Je gagne pas beaucoup, 1 100, et ma femme ne travaille pas. Ce n’est pas facile tous les jours vous savez. » À la question de la présidente qui souhaite savoir ce que sa femme pense de tout ça, Robert conclut : « Elle a peur. Et elle a hâte que cette histoire se termine. » Après délibération, le tribunal prononce à son encontre une peine de deux ans de prison avec sursis, conformément aux réquisitions du parquet. Il devra en outre s’acquitter d’une amende de 1 000 euros.

— Flamen Keuj