« Quand j’en ai ras le bol, j’arrive plus à me contrôler »

Sa violence, c’est lui qui en parle le mieux, quand il veut bien parler un peu, parce qu’à la barre, de grommellements en marmonnements, il tient juste à ramener les choses à « un peu », « de temps en temps », « j’ai oublié », « elle ne faisait même pas la vaisselle », à agacer légèrement la présidente, qui tâche de le confronter à ses actes. À énerver carrément la substitut du procureur, qui « regrette d’avoir choisi le contrôle judiciaire plutôt que la détention provisoire : à quoi ont servi ces trois mois de contrôle ? À rien. »

Sa violence : « C’est une pulsion, j’arrivais pas à me contrôler en fait, et puis il y avait un relâchement en moi, et je m’arrêtais. En fait, je retiens beaucoup de choses en moi, en fait, et quand j’en ai ras le bol, j’arrive plus à me contrôler. » Rien de neuf sous son soleil : ce comportement est problématique depuis toujours, l’enfant battu qu’il fut est devenu un homme pris dans ses pulsions, et donc un homme dangereux, ce que l’expert psychiatre confirme. Vers ses 20 ans, il fait plusieurs séjours en hôpital psychiatrique, on lui adapte un traitement médicamenteux, une camisole chimique. Six à huit mois plus tard, il estime ne plus en avoir besoin, puisqu’il est calme, il arrête de prendre son traitement. C’est alors qu’il rencontre Brigitte.

Affolée, blessée, meurtrie, et retenue dans la nasse

Elle est tout juste majeure, vit encore chez ses parents ? Qu’à cela ne tienne il s’y installe très rapidement. Quand il a commencé à la battre, il a pleuré devant elle, et il a évoqué son passé d’enfant battu. Puis ce fut l’escalade. Coups de pieds, de poings, de genoux, dans le ventre, dans les jambes, aux épaules. Pas au visage, « c’est plus dangereux », dit-il. L’alcool, à tous les coups, entraînait de la violence, mais plus il la frappait, moins il avait besoin de consommer. « Les coups semblaient lui apporter une détente qui le conduisait au sommeil », dit l'expert psychiatre. Au bout d’un an, les deux jeunes gens quittent le petit village au nord de Chalon, et s’installent en ville. Leur voisine du quartier des Aubépins témoignera. Elle n’a pas 23 ans, il en a 26. Ce huis clos a duré quatre ans. Le dossier – qui n’est pas allé à l’instruction puisque le prévenu comparaît sur convocation par procès-verbal, ce jeudi 8 novembre 2018 en soirée – regorge néanmoins de témoignages qui racontent tous un comportement inquiétant, effrayant, et une victime qui évoque une souris prise au piège : affolée, blessée, meurtrie, et retenue dans la nasse par des menaces – « si tu parles, je violerai tes sœurs. »

Tout de même la jeune Brigitte va finir par entrevoir la lumière, et parler un peu à d’autres, qui sont aussi témoins de la dégradation de son état général. Il lui aura tout fait subir : la domination constante, l’isolement qui en découle, les cris, les coups, les insultes, dégradantes, humiliantes, des viols. En avril 2018, ils se séparent enfin, du moins le croit-elle, car c’est la mitraille : messages par paquets de plusieurs dizaines, appels jusqu’à saturer sa messagerie vocale, sonnette de l’interphone qui vrille pendant plusieurs minutes. Il la suit, il la traque, il crée de faux comptes Facebook, il met la main sur ses nouveaux numéros de téléphone. Elle dévisse. Elle s’écroule. Les crises d’angoisse qui ont ponctué sa vie avec lui prennent une autre dimension. Il a épuisé ses ressources, elle est comme saignée à blanc, on l’hospitalise.

Elle s’est présentée une fois aux urgences, à Beaune, en pleine nuit : elle avait pris le train en chaussettes. Un exemple parmi d’autres, pour dire les extrêmes auxquels elle fut menée par un gars dont elle était fondue d’amour et dont elle a du mal à décrocher. Dans la salle, elle tremble. À ses côtés, l’encadrant en escorte, sa mère, et sa grand-mère. Trois générations. Les plus âgées entourent la plus jeune, à peine sortie de l’enfance. Les plus âgées souffrent d’avoir failli à leur mission de protection, mais Brigitte s’est tue longtemps, avait supplié sa petite sœur de ne rien dire, car ses parents les auraient séparés. Que s’est-il passé en elle ? Elle débrouille tout ça avec les soignants qui s’occupent d’elle. Une infirmière est venue à l’audience (mais n’a pas pu rester, l’audience de comparutions immédiates a duré six heures hier, dont trois pour ce dossier-là) : peur que la petite ne tienne pas le coup.

« Il évacue les souvenirs des violences, celle qu’il commet comme celles qu’il a subies »

Lui est seul, personne ne l’a accompagné. Son avocat, Serge Moundounga Tsigou, plaide pour rétablir quelque chose de son client : ce n’est pas un homme qui vient « sourire » à la barre (point qui a excédé le parquet), ni faire semblant d’avoir oublié. « C’est lui, il est comme ça. Le psychiatre a bien dit qu’il a un niveau intellectuel très moyen, et puis il évacue les souvenirs des violences, celle qu’il commet comme celles qu’il a subies, et c’est bien en lien avec ce qu’il a vécu. » Maître Thomas intervient pour la victime : « Elle a été le souffre-douleur d’un homme qui évacuait son stress sur elle, au lieu de le faire sur un punching-ball. Et il le considérait comme mérité ! Elle n’avait pas étendu le linge, elle avait laissé des miettes. Elle présentait déjà des fragilités, elle est brisée. » La petite pleure, sa mère se lève pour s’asseoir à nouveau contre elle, tout contre elle, elle lui prend la main.

« Je suis très étonnée du détachement de monsieur par rapport aux faits si graves. Il encourt cinq ans de prison, note la procureur. Dans mon bureau, en août, il a fait profil bas, et il travaille, alors j’ai hésité mais j’ai orienté vers un contrôle judiciaire [suivi par le juge des libertés et de la détention, NDLA]. Et je me rends compte que j’ai eu tort : à quoi ont servi ces trois mois de contrôle judiciaire, à part à mettre fin à ses agissements contre mademoiselle X ? Voir tous ces rictus sur son visage, ça me met hors de moi. Et ce harcèlement après la séparation ? C’est un acharnement. Il l’a détruite, tout simplement. » Il est plus de 20 h, il fait nuit, la salle est vide à l’exception des parties civiles. La mère pleure et quitte la salle un instant. « Quelle peine aura du sens pour lui aujourd’hui ? Je ne sais pas », s'interroge la procureur avant de requérir 36 mois de prison et un suivi socio-judiciaire.

Le tribunal le reconnaît coupable de tout ce qui lui est reproché, et, en conséquence le condamne à 24 mois de prison et à un suivi socio-judiciaire de cinq ans. Injonction de soins, interdiction de tout contact avec la victime, indemniser la victime, continuer à travailler. La peine de 24 mois est aménageable, sous conditions.

— Florence Saint-Arroman