« Papa, pourquoi tu as voulu nous tuer ? »

« Élise, qui n’est pas là aujourd’hui, a une question à vous poser : “Papa, pourquoi tu as voulu nous tuer ?” C’est Élise qui pose cette question, pas moi. Quand elle m’interrogera sur le procès, puisque je la représente, je vais devoir lui rendre des comptes et répondre à cette question. Alors je vous la reposerai, jusqu’à obtenir une réponse de votre part. » Ce mercredi 27 mars, devant la cour d’assises de la Savoie, l’accusé, impassible, fait face à l’avocat contenant sa colère.

Pierre (les prénoms ont été modifiés, excepté ceux des avocats et des magistrats) a 45 ans, il est courtier en prêt, a des parents retraités de l’enseignement vivant à proximité de chez lui, un frère, une sœur. Il a eu « une jeunesse heureuse, dans un cadre aimé, structurant », a aujourd’hui « d’évidentes qualités intellectuelles », n’a pas « de problèmes économiques », considère le président de la cour d'assises, François Bessy. Mais aujourd’hui aussi, il est accusé d’avoir tenté d’assassiner ses deux enfants en mettant volontairement le feu à sa maison, dans une petite commune savoyarde de moins de 500 habitants. Face à lui, Me Olivier Connille se fait la voix de ses deux enfants et de leur mère, Audrey, ex-femme de Pierre.

« Papa, pourquoi tu as voulu nous tuer ?

— Je n’ai pas voulu les tuer, je les aime et les embrasse », répond Pierre, la voix monotone, depuis le box de la cour d’assises.

Le 16 mars 2016, Pierre est donc chez lui avec ses deux enfants, Élise et Arthur, 7 et 10 ans. Il les a récupérés la veille au soir à l’école et doit les conduire le lendemain matin dans leur classe. Les trois ont le sourire. Ils se revoient depuis peu. Audrey a quitté le domicile familial en octobre 2012, leur divorce a été prononcé en 2014, mais Pierre ne l’a jamais accepté, il fait « un rejet complet » de cette séparation. En mars 2014, la cour d’appel de Chambéry le condamne à 18 mois d’emprisonnement, dont 15 mois assortis d’un sursis avec mise à l’épreuve, pour des appels téléphoniques malveillants réitérés, menaces de mort réitérées, abandon de famille, violences sur conjoint.

Alors en 2015, il cesse de recevoir ses enfants et assure à certains de ses proches que c’est la justice qui l’empêche de les voir, parce qu’elle lui a refusé la résidence alternée. Mais il ne paie plus la pension alimentaire, ne se présente pas aux audiences auxquelles il est convoqué, il ne choisit pas non plus d’avocat pour se défendre. Pour quoi faire, c’est lui qui a raison, et les autres qui ont tort. Tu veux divorcer, divorce, pense-t-il, mais ce n’est pas mon affaire. En mai 2015, le tribunal correctionnel de Chambéry le condamne à trois mois d’emprisonnement après des faits de violence sur l’ancien avocat d’Audrey, en état de récidive. En novembre, le même tribunal le condamne à trois mois d’emprisonnement pour abandon de famille. Sa mère lui dit que tout ça, ce n’est pas bien, alors il s’éloigne de sa famille, se dit victime des autres, de tous les autres. Dans une audition lue à l’audience par le président, sa sœur raconte : « On a essayé de lui donner des conseils, mais il avait ses idée. »

« Vous êtes resté une année sans voir vos enfants volontairement, explique le président. Pourquoi ?

— Pour faire comprendre à ma femme que mes enfants avaient besoin de me voir, qu’ils éprouvaient le besoin d’avoir une garde alternée.

— Vous n’avez pas hésité à leur faire du mal en n’ayant plus de contact avec eux pendant un an.

— Je ne me rendais pas compte.

— Vous ne vouliez pas non plus que vos parents les voient...

— Non.

— Vous n’acceptez pas les décisions de justice, donc forcément, un jour ou l’autre, il y a des conséquences. La pension alimentaire, ce n’est pas pour vous embêter, mais les enfants, il faut bien qu’ils vivent, c’est pour leur bien. Vous ne l’avez jamais payée. Vous pensiez qu’ils pouvaient vivre de quoi vos enfants ? Ils devaient être à la charge de la société, selon vous ? Vous trouvez ça normal ?

— Non, mais j’étais dans l’incapacité de payer. »

Le président a, lui, une solution à ce problème : « Vous pouviez vendre la maison », comme le souhaitait Audrey après la séparation du couple.

« Je me sens victime donc j’agresse : dans ce cas, tous les coups sont permis ? »

Cette maison, c’était une dernière chance pour le couple, marié depuis 2005 sous le régime de la communauté. Parce que les dernières années ont été chaotiques. En 2010, Pierre se rend compte qu’Audrey a pris rendez-vous avec un avocat. En 2011, elle lui dit qu’elle souhaite se séparer de lui ; en 2012, elle revient, ils font cet achat immobilier. « Mais la situation est éphémère, les disputes réapparaissent, rapporte le président. – Cette maison, c’était notre rêve. On a connu beaucoup de difficultés avant de l’avoir, ça a traîné. Je pensais qu’on trouverait un arrangement, mais on n’a pas réussi à s’entendre. »

« Vous avez changé quoi entre 2011 et 2012 chez vous ? l’interroge l’avocate générale Nathalie Hermitte. C’étaient des moments importants pour votre couple.

— J’ai essayé de me calmer. Je ne m’étais pas rendu compte de mon attitude, que je lui parlais mal, que j’étais exigent.

— Donc elle ne mentait pas quand elle disait que vous lui manquiez de respect.

— Oui, je me suis mal comporté. »

Après la séparation du couple, Pierre ne paie pas la pension alimentaire, mais il ne respecte pas non plus les horaires pour les enfants, qui attendent parfois devant l’école.

« Ce qui peut aussi expliquer que la garde alternée ne se fasse pas.

— Oui, ça peut l’expliquer. Pour moi, c’était violent ce divorce.

— Et le fait de ne jamais venir aux audiences et de dire que c’est de la faute de la justice si vous avez été mal condamné, vous en pensez quoi ?

— C’est de ma faute. »

L’avocate générale poursuit, lui demande quels sont selon lui ses défauts et ses qualités.

« Je suis serviable, attentionné, sérieux, fiable. Mes défauts, je suis un peu borné, têtu…

— “Un peu” ? Selon votre frère et votre sœur, tout va bien à partir du moment où on est d’accord avec vous. C’est vrai ?

— Un peu, oui. »

« Si on n’est pas d’accord avec lui, Pierre change de fréquentation, tout simplement, décrypte de son côté l’expert-psychiatre. Il se sent persécuté, on lui veut du mal et ça c’est fondamental. Cette fois-là, il s’agissait pour lui de mettre le feu pour que ses enfants et lui puissent fuir ce monde abominable. »

« Je me sens victime donc j’agresse : dans ce cas, tous les coups sont permis ? le questionne l’avocate générale.

— Oui, parce que je dois me défendre. »

Pour l’expert, Pierre est malade, et cette maladie se soigne, un traitement psychiatrique est envisageable « sur une durée très, très conséquente ». Pierre doit en revanche comprendre la nécessité de le suivre.

« J’avais mon plan pour moi tout seul »

« Depuis 2012, j’avais envie de me suicider. Mais je n’arrivais pas à me suicider. Alors j’ai voulu mettre en place un système pour que si je n’y arrivais pas, ça se passait quand même. Soit je mourrai avec les fumées, soit je me pendrai : j’avais mon plan pour moi tout seul. » Debout, une main sur la hanche, l’autre sur le rebord du box, Pierre doit maintenant s’expliquer sur les faits qui l’amènent ici. Il reste calme, détaché, et raconte son « plan ». Ce soir-là, il couche ses enfants, leur raconte une histoire, dans sa chambre, comme toujours depuis le divorce. Il leur donne aussi deux cachets roses, en disant à son fils et à sa fille que c’est pour soigner leur petit rhume de fin d’hiver.

En réalité, c’est de l’alprazolam, du Xanax, qu’il a, lui, l’habitude de prendre, à une dose non conseillée pour des enfants, mais pour autant pas létale selon des experts. « Moi, ça m’apaisait et m’endormait plus facilement », dit-il. Élise s’enfonce dans son sommeil rapidement. Arthur, lui, est un bavard, il aime discuter le soir, alors Pierre reste un temps avec lui, et puis il quitte la chambre, direction le salon. Là, il reste quasiment trois heures, pour se motiver et se convaincre d’agir. Puis il dispose plusieurs fagots, qu’il avait d’avance préparés, à travers la maison, en « un quart d’heure, une demi-heure ». Dans la cave, dans des chambres, dans la salle de jeux, dans les salles de bains. Dans le salon, au lieu des fagots, il arrose les fauteuils de gazole. « De mémoire, je crois qu’on a retrouvé seize foyers, explique le président de la cour. Neuf initiés et sept non initiés. Ça fait beaucoup, seize. »

Dans sa chambre, alors que ses enfants dorment, il arrose de gazole un vêtement, qu’il incendie. C’est à cet instant qu’Arthur se réveille. Il interpelle son père : « Papa, qu’est-ce que tu fais ? » « Je lui ai dit “T’inquiète”. Et en même temps, je voyais que le feu n’avait pas pris dans le salon, mon plan n’avait pas marché… », raconte Pierre, toujours d’un ton monotone. Mais, à ce moment-là, « pourquoi papa a mis ses mains sur ma bouche ? » avait par la suite demandé Arthur à la juge d’instruction. À l’audience, Pierre conteste et l’assure de nouveau : il n’a pas voulu tuer ses enfants. Cette nuit-là, Pierre les laisse se confronter au feu, il se dirige vers le salon. Paniqué, Arthur réussit quand même à réveiller sa soeur, à la rassurer, à la diriger vers la salle de bains attenante. Il la fait grimper au niveau d’une lucarne ouvrant vers l’extérieur, afin qu’ils puissent tous les deux respirer. Sous le lavabo, il y a un fagot, non incendié. Les enfants sont en pyjama, pieds nus, ils appellent leur père, ils hurlent si fort qu’une petite voisine à soixante mètres de là les entend au beau milieu de la nuit. Pierre revient finalement, il aide ses enfants à descendre depuis cette lucarne. Il y a deux mètres de hauteur jusqu’au sol, il y a des hortensias plantés sous la lucarne, les branches sont sèches, c’est la fin de l’hiver, le printemps n’a pas encore montré ses premiers signes. Il fait froid cette nuit-là.

Pierre explique à la cour d’assises qu’il voulait aider ses enfants à sortir, avant de lui-même retourner dans la maison en feu. « Pour me pendre », précise-t-il. « Là où j’ai fait mon erreur, c’est que j’aurais dû sortir les enfants avant de mettre le feu. »

« J’avais le projet de m’enfermer dans le feu. Mais inconsciemment, j’y arrivais pas.

— Vos parents habitent à proximité de chez vous, rappelle le président. N’était-il pas envisageable de conduire vos enfants chez eux, avant de mettre le feu à votre maison ? Ils auraient été en-chan-tés de les accueillir…

— Oui, c’était envisageable, je le reconnais. Mais les enfants n’auraient peut-être pas compris pourquoi je les y envoyais alors qu’on venait de se retrouver. »

L’accusé répond avec aplomb, quasiment à chaque fois, quitte à faire tourner en rond tout le monde.

« Pourquoi vous mettez le feu dans la chambre où sont vos enfants ? Ils sont à ce moment-là encore dans cette chambre, donc particulièrement en danger.

— Je reconnais que c’est une erreur de ma part, je l’ai fait dans la panique.

— Lors de son audition, Arthur a dit que vous aviez fermé la porte de la chambre à clé après votre départ dans le salon.

— Il n’y avait pas de clé sur cette porte. »

Une fois tous dehors, Pierre prend ses enfants dans ses bras, alors que leurs pyjamas ont absorbé par l’atmosphère le gazole ainsi que l’éthanol déversés dans l’habitation. Il les emmène chez ses parents, qu’il réveille. Et puis il va prendre une douche. Dans le même temps, Arthur dit à sa grand-mère que son père a mis le feu à la maison.

« Encore une fois, on peut s’étonner que vous passiez à l’acte alors que vous aviez vos enfants avec vous, insiste le président.

— L’appel de la gendarmerie a été déclencheur, et il se trouve qu’il y avait mes enfants. »

La veille, un gendarme l’a affectivement appelé, afin que Pierre se rende à la gendarmerie le lendemain, après avoir déposé ses enfants à l’école : il doit purger sa peine de prison, il le sait depuis plus d’un mois, il n’en a évidemment pas l’envie, mais le parquet demande sa mise sous écrou avant la fin de la semaine. Tout le monde se méfie puisque depuis 2012, Pierre ne se déplace plus aux convocations de la gendarmerie.

« Dans quel état d’esprit étiez-vous vis-à-vis de votre ex-femme au moment des faits ?

— Je lui en voulais toujours. »

Une juge assesseure continue l’interrogatoire.

« Vous aviez pris des médicaments le soir des faits ?

— Non, aucun.

— Si vous vous aviez prévu de retourner dans la maison en feu une fois vos enfants dehors, ils étaient censés faire quoi, eux ?

— Je ne suis pas allé aussi loin dans ma réflexion.

— Vous vous êtes posé la question des conséquences psychologiques pour eux de voir la maison brûler avec leur père à l’intérieur ? »

Pierre ne sait pas bien quoi répondre.

Du côté des parties civiles, Me Olivier Connille poursuit :

« Votre fille dit que les flammes étaient plus hautes qu’elle dans la chambre. Ce n’était donc pas un petit feu comme vous l’avez dit ?

— C’est un petit feu qui s’est propagé. »

Parmi les scellés, a été présentée aux parties une cordelette de jardin, avec laquelle Pierre affirme avoir voulu se suicider dans son salon en feu.

« Vous pensiez vraiment que vous pouviez vous pendre avec ? met sérieusement en doute l'avocat. Vous aviez vraiment envie de vous suicider ?

— Je devais me suicider pour ne pas aller en prison, mais je ne voulais pas le faire.

— Vous n’aviez pas envie de vous suicider, on est d’accord ?

— Je n’y arrivais pas.

— Ce que je ne comprends pas, c’est que vous venez de retrouver vos enfants, la vie est belle. Et vous voulez vous suicider ?

— Je ne voulais pas aller en prison. »

Tourner en rond, encore

« Comment envisager vous prescrire un traitement si vous ne reconnaissez pas avoir voulu assassiner vos enfants ?

— Je n’ai pas voulu les assassiner.

— Vous n’avez pas fait de mal à vos enfants, en fait ?

— Non… Enfin si, je leur ai fait du mal.

— Comment ?

— En ne les accueillant plus.

— Et le soir des faits ?

— En leur faisant peur.

— Arthur est là aujourd’hui, il est en train de se construire, il va devenir un bonhomme. Vous lui dites que vous n’avez pas voulu le tuer ? Ne me regardez pas, regardez-le !

— Arthur, j’ai jamais voulu vous tuer, mon chéri. »

Arthur le regarde, il est assis près de son avocat, loin de son père dans le box, mais face à lui. Il s’est effondré en larmes tout à l’heure en écoutant son père, il lui a fait coucou de la main aussi. Il ne sait pas comment faire avec cette histoire.

« Est-ce que vous avez déjà vu un corps d’enfant brûlé ?

— Non.

— Il n’y a plus de bras, plus de jambes, plus de corps, plus de cheveux, décrit Me Connille. Et puis on fait des recherches ADN pour savoir qui est Élise, par exemple. Ce n’est pas cette dernière image de ses enfants que vous vouliez laisser à Audrey ?

— Non.

— Vous n’avez rien fait, en fait ?

— Je n’ai pas voulu assassiner mes enfants.

— Il faut vous acquitter, on est bien d’accord ?

— Oui. »

« Surtout, surtout, bien pourrir la situation »

« Cet après-midi-là, plusieurs personnes vous ont vu, elles ont dit que vous alliez très bien. » L’avocate générale Nathalie Hermitte interroge l’accusé à son tour. Elle évoque cet-après-midi de mars, ces films faits avec ses enfants, dans lesquels Arthur et Élise imitent, en se moquant, le nouveau compagnon de leur mère. Dans lesquels, aussi, ils disent, sur question de leur père, qu’ils aimeraient passer plus de temps avec lui, pas avec leur mère.

« C’est ce jour-là que vous décidez de mourir. Et votre dernière action près de vos enfants : surtout, surtout, bien pourrir la situation.

— C’est Arthur qui voulait.

— C’est la faute à Arthur, 10 ans, bien sûr. »

L’avocate générale poursuit, elle ne laisse rien passer.

« Vous parlez de délire quand vous évoquez les faits. C’est un délire comme un jeu ou comme de la folie ?

— De la folie.

— Vous avez entendu l’expert, il n’y a pas de folie chez vous. »

« Il se trouve qu’Arthur, et bravo à lui, a sauvé la vie de sa sœur », mais… La magistrate reprend le procès-verbal d’une audition. Pierre y confie que ses deux enfants criaient, qu’il ne les voyait pas à cause de la fumée, qu’il y avait des flammes jusqu’au plafond.

« Je ne me souviens pas avoir dit ça.

Vous avez dit ça. Donc si Arthur ne se réveille pas cette nuit-là ? »

Pas de réponse.

« C’est irréaliste d’envisager votre fille pieds nus dans l’arbuste sous la lucarne de la salle de bains. Alors, vous n’avez pas envisagé de mourir tous les trois dans la maison ?

— Je n’ai pas pensé à tout ça. »

La magistrate insiste : « Je ne comprends pas votre logique, monsieur. Vos enfants vous appellent, qu’est-ce que vous fichez, bon sang, pour ne pas revenir immédiatement dans la chambre pour les aider à se jeter par la fenêtre, et revenir dans les flammes ? » Tourner en rond, encore et encore.

L’enquête a permis de retrouver des SMS, comme celui-ci envoyé à Audrey : « Plus les enfants, plus le paiement des prêts, destruction de la maison. Tu ne pourras pas dire que je ne t’ai pas prévenue. »

« Depuis 2012, vous dites à votre femme que vous la brûlerez la maison, poursuit l'avocate générale. Détruire la maison, c’était donc prévu, acquis ?

— Avec moi dedans, oui.

— Mais monsieur, vous assumez vos actes. Là, il se trouve que c’était avec vos enfants, qu’ils auraient pu mourir tous les deux.

— Je n’ai pas pensé à ça. »

Avant d’allumer l’incendie dans les différentes pièces, Pierre a pris le temps d’éloigner son scooter et sa voiture de la maison. Sur le scooter, il a déposé son portable, avec lequel il avait filmé l’après-midi même ses enfants moquant le compagnon de leur mère. Quel intérêt ? demande l’avocate générale.

« Inconsciemment, si je n’arrive pas à me suicider, le scooter est là.

— Et pour la voiture ?

— Pareil, pour ne pas la brûler.

— Mais quel intérêt de s’en préoccuper puisque vous allez mourir ? Et pourquoi vous ne prenez pas la même précaution avec vos enfants ?

— Mon idée principale était d’allumer le feu et de faire sortir les enfants après.

— Mais avant de mettre le feu, vous sortez votre scooter, avant la panique, avant que le feu prenne, avant. Vous aviez déjà donné du Xanax à vos enfants ?

— Oui.

— Ah, donc votre plan est lancé. Ce que vous avez voulu sauver, vous l’avez sorti, ce que vous n’avez pas prévu de sortir, vous ne l’avez pas sorti. Donc c’est bon ?

— Non, c’est pas bon, ça ne devait pas se passer comme ça.

— Oui, c’est vrai, ça a pris une mauvaise tournure. »

Autre interrogation pour Nathalie Hermitte. Élise a annoncé la semaine précédente à l’école qu’elle ne serait pas là pendant une semaine, qu’elle partait au ski avec son père.

« Je ne leur ai jamais proposé d’aller au ski, vous pouvez demander à Arthur.

— Ne mettez pas Arthur au milieu ! »

« C’est incompréhensible, on est dans l’irrationnel, c’est du n’importe quoi »

Pour la défense, la tâche est ardue.

« Toutes ces questions qui vous sont posées, une centaine depuis environ deux heures, sont de raison, admet Me Frédéric Lalliard en interrogeant son client. Vous vous rendez compte que vous, vous êtes dans la déraison complète ? Que vous êtes loin de tout raisonnement cartésien, rationnel ?

— Oui.

— Mon confrère de la partie civile a raison, et je ne comprends pas votre logique, pour reprendre les termes de l’avocate générale. Pourquoi vous installez cette corde dans le salon ? C’est incompréhensible, on est dans l’irrationnel, c’est du n’importe quoi. Comment expliquez-vous ça ?

— Moi, j’avais un plan d’origine avec moi tout seul et les enfants se sont invités au milieu.

— Moi, je vous le dis, c’est du n’importe quoi sur le plan rationnel.

— Oui, c’est du n’importe quoi.

— Vous le savez, je n’irai pas dans votre sens sur ce que vous avez fait sur un temps trop long avec votre ex-femme. Vous reconnaissez que c’est inacceptable ?

— Oui, je le reconnais, c’était n’importe quoi ce que j’étais en train de faire. Ce n’est pas naturel de mettre le feu à sa maison, ce n’est pas naturel de vouloir se pendre. »

« Tu crèveras la gueule ouverte »

S’avance à la barre Audrey, la mère d’Arthur et d’Élise. Calmement, cliniquement presque, elle va raconter sa vie. Et ces phrases, qu’elle garde encore en tête des années après. « Tu crèveras la gueule ouverte », ce que lui avait craché Pierre, raconte-t-elle. « Une braise a sauté du feu sur le canapé et a mis le feu à la maison », ce que lui avait répété Arthur, en boucle, alors qu’elle venait d’arriver à l’hôpital la nuit des faits, poursuit-elle. « Épilogue d’une histoire », ce que lui avait soufflé la mère de Pierre, présente à l’hôpital avec les enfants, ajoute Audrey. Et puis, « à la sortie de l’hôpital, Arthur m’a dit à l’oreille qu’il savait que c’était son père qui avait fait ça, il s’est libéré de ça ».

« Pierre n’a pas changé au moment de notre divorce. Il a montré à ce moment-là un petit bout de ce qu’il était capable de faire. Moi, je sais ce qu’il est capable de faire, continue-t-elle. Je suis partie de la maison pour sauver nos vies. C’était une question de vie ou de mort, vraiment. C’est une vie extrêmement difficile que vous avions, mais les gens ne le savaient pas. Les spectateurs de notre vie étaient nos deux enfants, donc oui, il était important que ça s’arrête. La maison a été notre descente aux enfers. À partir du moment où l’on a signé l’acte de vente, j’ai signé mon arrêt de mort. »

L’avocate générale lui demande de raconter son quotidien, sa vie de couple, avec des exemples. Audrey en fait la liste, calmement, toujours. « Je n’avais plus de prénom, c’était “sale merde”, “pauvre causette”. Ça pouvait être une chaussure dans la figure. Ça pouvait être “dites les enfants, il faut que vous le sachiez, votre mère s’est fait violer”. Ça pouvait être de ne pas avoir le droit de changer de voiture. Ça pouvait être d’être jetée de la voiture. J’étais une merde, une sous-merde, une pute, une salope, oui. Il était toujours d’accord pour que je postule à un poste particulier, et quand j’étais acceptée, il me demandait si je me rendais compte du mal que je faisais aux enfants, que je ne les voyais plus. À la maison, quand on fermait la porte, je voyais apparaitre un visage d’une violence, très différent de celui d’aujourd’hui. Oui, j’ai été traînée par terre. Le matin, quand je peinais, il me filmait pour me dire que j’étais nulle. Jamais assez rapide, jamais assez bien, trop câline avec les enfants, trop ceci, trop cela. La conclusion, c’était que je n’étais vraiment qu’une conne. Une fois, il est venu faire les courses avec moi, parce que je ne savais pas faire les courses. D’ailleurs, j’étais pas capable de faire grand chose. Si ce n’est péter plus haut que mon cul, ça je l’ai souvent entendu. »

Il n’y a pas un bruit dans la salle d’audience, tous les yeux sont tournés vers Audrey. « Je pense que j’aurais pu aller un jour sur deux à la gendarmerie pour déposer plainte. J’ai fait l’essentiel, pour protéger mes enfants. Et face à une évidence, à un moment, il faut arrêter, ça devenait dangereux. » Le divorce s’imposait donc. « À la base, je suis devant cette cour d’assises pour un divorce. »

« Eh bien je t’affirme que moi, je te trouve impressionnant »

Plus tôt lors de l’audience, Arthur a demandé à être entendu, lui aussi, par la cour d’assises. Le président François Bessy n’a pas souhaité lui poser de questions, pour ne pas le mettre en difficulté face à son père. À la barre, Arthur ne savait donc plus quoi dire. L’avocate générale s’est adressée à lui, avec un sourire rassurant.

« Est-ce que tu nous trouves impressionnants ?

— Ça va…

— Je te tutoie… Je peux te tutoyer, Arthur ?

— Oui.

— Eh bien je t’affirme que moi, je te trouve impressionnant. »

Arthur n’a rien dit, un peu intimidé quand même.

« Tu sais que tu as sauvé ta soeur et que tu t’es sauvé toi ?

— Oui.

— As-tu dit des choses qui n’étaient pas vraies durant l’enquête ?

— Peut-être pour le nombre de cachets et les mains sur la bouche, je ne sais pas. »

La réponse d’un adolescent pris dans une situation impossible.

« Tu vas bien ?

— Ouais.

— Je te souhaite d’aller bien. »

Le président a suspendu, là, l’audience.

Au moment du verdict, ce vendredi 29 mars, Arthur est là aussi. Alors que le président énonce les questions posées, Pierre est-il coupable d’avoir tenté de donné la mort à Élise ?, est-ce que ce crime a été commis avec préméditation ?, alors que le président répond « oui », selon la cour et le jury, Arthur, du haut de ses 13 ans, espère encore que la réponse sera « non » aux deux questions le concernant lui. Bien sûr, il n’en est rien, Pierre est reconnu coupable de tentative d’assassinat sur ses deux enfants, l’altération de son discernement ayant aussi été retenue. En écoutant le président, les yeux rivés sur lui, Arthur espère aussi que la peine de prison prononcée contre son père sera la plus courte possible. Il n’en est rien, là non plus. Pierre a été condamné à 18 ans de réclusion criminelle, avec 15 ans de suivi socio-judiciaire à la sortie. L'avocate générale avait demandé 18 ans également, avec une période de sûreté aux deux tiers. Ce jour-là, la cour d'assises de la Savoie a également prononcé la déchéance de l’autorité parentale à l'encontre de Pierre.

— Fanny Hardy