« On sait très bien à quoi sert le cannabis en prison »

Ils arrivent à deux dans le box, quadragénaires prévenus. Lui d’abord, en survêtement, les yeux parcourant la salle arrondie, venu de la prison de Gradignan, en Gironde, où il est détenu. Elle, ensuite, sans maquillage, la tête penchée vers le sol. Elle est poursuivie pour acquisition et détention de stupéfiants et tentative de remise de ces stupéfiants à un détenu, lui pour complicité de ces délits. Il est également poursuivi pour « refus de remettre aux autorités judiciaires ou de mettre en œuvre la convention secrète de déchiffrement d’un moyen de cryptologie » : il a refusé de donner le code PIN de son téléphone.

Venue lui rendre visite deux jours plus tôt, 105 grammes de shit cachés dans la culotte, elle s’est rendue à la police sitôt arrivée au parloir – elle se doutait bien du contenu de ce petit paquet, reçu à la gare. Elle raconte son emploi de cuisinière, ses animaux – un chien et deux chats – qui l’attendent chez elle, après deux jours d’absence (« Normalement, les voisins ont dû les nourrir »). Elle évoque les visites régulières, tous les mois voire toutes les deux semaines, à Gradignan. ils sont en couple depuis trois ans.

Il est moins bavard. Le cannabis ? « Ma consommation personnelle. Entre un mois et demi et deux mois de consommation.» Le téléphone ? « Je l’avais pour appeler ma grand-mère. Ça fait des années que je suis en détention. » Depuis ses 21 ans, il n’est resté que 14 mois dehors, sept fois condamnés, aujourd’hui en détention provisoire pour vol avec arme. Il ne travaille pas : « La procédure criminelle, ça bloque pour les demandes. »

Puisqu’il n'apparaît pas de réquisition judiciaire demandant spécifiquement le déblocage de son téléphone, la procureure demande la relaxe du prévenu pour le refus de donner son code. Ensuite, après avoir énuméré ses condamnations, elle l’accuse de trafic : « On sait très bien à quoi sert le cannabis en prison. » Elle demande 18 mois ferme pour lui, et pour elle, 6 mois avec sursis et 500 euros d’amende pour elle – avec une interdiction de séjour à Gradignan, « loin de son emprise ».

« Que peut-on faire par amour ? »

L’avocate de la prévenue : « Que peut-on faire par amour ? » Sa cliente, casier vierge, qui s’est dénoncée elle-même, méritait-elle vraiment de paraître « dans ces fameuses cages de verre, amplement critiquées » et deux jours en garde à vue ? Elle a des animaux qui l’attendent chez elle, un emploi stable de cuisinière, un casier vierge et son seul tort, dit l’avocate, est d’aimer un détenu : « Certes, les faits sont graves, mais vous avez une explication. » La prévenue a le visage plongé dans ses mains. Jugement : deux mois avec sursis.

L’avocat du prévenu, très méthodique, expose son plan de plaidoirie. D’abord, il revient sur l’histoire du code PIN, détaillant la jurisprudence, de la QPC de 2018 à la décision de la Cour d’appel de Paris d'avril 2019. « Le tribunal doit entrer en voie de relaxe », conclut-il pour ce premier chef de prévention. Pour le reste, il rappelle que la prison de Gradignan n’est pas très agréable, que 99 cellules accueillent trois détenus en même temps, que le cannabis sert à sa consommation personnelle, que le détenu est seul et qu’il serait cruel de le séparer de la dernière personne qui vient le voir. Jugement : 4 mois ferme, relaxe pour le refus de déchiffrement.

Quant à l’interdiction de visite, la suggestion de la procureure n’est pas reprise. Il reviendra au juge d’instruction de décider s’il souhaite suspendre le parloir et éloigner le couple.

— Alexandre Léchenet