« Ne me jugez pas comme un Albanais, mais comme un être humain »

Au 42, avenue Berthelot, dans le 7e arrondissement de Lyon, Monsieur P. était payé 1 000 euros par mois pour surveiller une planque. Une grosse planque, connue depuis mai 2018. Arrivé en France quatre semaines plus tôt, il devra désormais y rester quatre ans supplémentaires.

Début septembre, après une dénonciation anonyme, les policiers mettent sous surveillance le 60 m² où il veille sur 104 kg de cannabis et 1 kg d’héroïne. La nourrice albanaise est suivie, observée. Le 10 septembre, les guetteurs le voient sortir de l’immeuble, main derrière le dos. Il n’a le droit de sortir qu’une fois par jour et décide de s’installer à une terrasse. La présidente rappelle la déclaration : « Vous déclarez qu’en retournant dans les lieux, vous vous retournez pour vérifier que personne ne vous suit. Les policiers tentent de vous interpeller dans l’appartement, mais vous prenez la fuite par le balcon et pénétrez chez un voisin. Vous ressortez par la porte d’immeuble. » Il est interpellé sur-le-champ.

« Ben vous auriez pu retourner tout de suite en Albanie ! »

Dans le box, Monsieur P. a toujours les mains dans le dos, et toujours des policiers derrière lui. Il laisse couler quelques larmes et écoute attentivement les traductions de l’interprète. Sur place, les enquêteurs trouvent de la nourriture en décomposition dans le frigo, le passeport de Monsieur P. tamponné en Suisse et 1,2 million d'euros de stupéfiants.

« Je cherchais un travail donc j’ai contacté des Albanais installés à Lyon. J’ai accepté parce que je ne trouvais rien d’autre, pas parce que c’était lucratif ! Je ne connaissais pas les quantités. – Mais enfin, ça se trouve pas sous le sabot d’un cheval du travail ! Surtout en situation irrégulière ! » assène la présidente. Il tremble, pleure, semble ne pas comprendre ce qui lui arrive. « Je suis parti d’Albanie pour aller voir ma copine en Suisse, à Genève, mais ça n’allait pas entre nous. – Ben vous auriez pu retourner tout de suite en Albanie ! » Une des assesseures le questionne ensuite : «  Les jeunes en Albanie savent-ils comment l’héroïne se vend bien en France, par les Albanais ? – Non, Madame. »

« Je viens d’un pays qui a mauvaise réputation »

« C’est une saisie re-cord ! On passe avec le chien. Et alors, le chien, ça loupe pas…! Et là, la caverne d’Ali Baba des stupéfiants ! 1 000 euros pour rester assis dans un appartement, c’est pas parce qu’il y a 50 g de cannabis, Monsieur. » S’ensuit un cours de géographie sur les réseaux des trafiquants de drogue albanais, leurs routes, leurs habitudes. « L’Albanie est le premier producteur de cannabis en Europe. Il faut en tenir compte ! » Quatre ans de prison et huit ans d’interdiction de territoire sont requis contre Monsieur P.

L’avocate rentre en scène : « C’est le procès de Monsieur P. ou de tous les trafiquants albanais ?! » Les larmes abondent sur le visage du prévenu. Elle persévère : « C’est pas lui qui s’enrichit ! Vous vous dites quoi, là ? Ben, on a Monsieur P., il va payer pour les autres ! On fait le procès des Albanais comme si tous avaient la même histoire. » Elle en appelle même à ne pas suspecter chacune de ses paroles. « L’interdiction du territoire français, OK ! Mais pas les quatre ans ! » Monsieur P. prend la parole, totalement déconcerté. « Je viens d’un pays qui a mauvaise réputation. Je suis venu pour autre chose que pour du trafic. » Par la voix de son interprète, il dit avoir été piégé. « Ne me jugez pas comme un Albanais, mais comme un être humain. »

Quelques minutes plus tard, Monsieur P., tout penaud, mains croisées, est déclaré coupable et condamné à quatre ans de prison avec mandat de dépôt. Le tout accompagné d’une interdiction définitive de présence sur le territoire français.

— Camille Grange