« Mon client n’est pas en état de comprendre quoi que ce soit »

Youssef, 42 ans, a attendu cinq semaines son expertise psychiatrique en prison, car lors de la première audience de comparution immédiate, dans ce même tribunal de Bobigny, une telle expertise avait été demandée. Dans une position prête à en découdre, la mâchoire serrée et le regard noir, il écoute l’affable président introduire l’affaire. « Pas de pathologie aliénante, dit le psychiatre. Monsieur, vous souvenez-vous des faits ? – Je les ai déjà dit. – Vous connaissez les règles du jeu, il faut se répéter. – Quel jeu ? Y’a pas de jeu. On joue avec mon avenir, là. » Ça crispe l’ambiance. « Vous allez quitter tout de suite votre petit ton énervé et on va reprendre depuis le début. Vous vous rappelez avoir aspergé votre maman avec du White Spirit ? – Ce n’est pas ma mère, et d’une, et de deux : je n’ai pas aspergé cette dame », dit-il froidement en agrippant le box. Le président roule des yeux : « Ah. Qui est-elle, alors ? – Je ne sais pas. »

Youssef se ferme. Le président lit le procès verbal : « La victime, Houria K., dit que vous l’avez aspergé de White Spirit, que vous avez allumé une allumette. Quand les policiers sont arrivés, vous vous êtes enfui à l’étage. Les policiers décrivent un homme particulièrement virulent, qui a résisté à son interpellation. » Violences volontaires, avec arme, ayant causé une ITT de cinq jours. Le prévenu rouspète. Le président :« Vous habitez dans le même appartement que la victime ? Oui ? Mais c’est pas votre mère ? – C’était ma mère, c’est plus ma mère au vu de ce qu’elle a fait. » Flottement, l’avocate en défense intervient : « Je me permets de vous interrompre. Mon client, je pense, n’est pas en état de comprendre quoi que ce soit. je demande une contre-expertise. » La procureure est d’accord : « Je suis un peu mal à l’aise, compte tenu de l’attitude de Monsieur. »

Youssef dans le box

Youssef dans le box. Dessin : Christelle Goth

Mais le tribunal retient l’affaire. Le président entonne : « Mme K., qui a été votre maman dans une vie antérieure, est présent dans la salle. Venez madame. » Une sexagénaire approche de la barre, raconte la scène : coups, tirage de cheveux, brûlures. « J’ai encore des cicatrices, mais surtout dans la tête. Il a des antécédents psy, son père était comme ça. J’ai vite divorcé. On n’a eu qu’un enfant, heureusement. » Elle jette, vers le prévenu, des regards désespérés. « Malheureusement. » Elle raconte un fils perdu qui, souvent frappe à sa porte. Elle l’héberge, ils se disputent, il part. Cette fois-ci, il a tenu l'allumette enflammée au-dessus d'elle, à genoux et en pleurs, qui l'implorait de ne pas l'embraser. « Je pense qu’il nécessite des soins, jamais j’ai entendu qu’un homme pouvait battre sa mère. Je demande 50 000 euros, pour être gentille. – Veuillez noter le “pour être gentille”, madame la greffière », dit le président.

« Quand on voit Monsieur, il y a de sérieuses questions à se poser »

On ne saurait déterminer les causes d’une telle violence. « Je suis devenue son ennemi », résume Madame K. Le président demande à Youssef s’il a quelque chose à dire. D’un air dégoûté, il dit : « J’ai 42 ans, je travaille (il est gardien d’immeuble, NDLR), je ne l’ai jamais aspergée. C’est une manipulatrice, elle joue la comédie ! » Le président rappelle les traces de White Spirit relevées par le médecin, le rapport des policiers. « Elle aurait pu être brûlée vif ! – Ben oui ! Je ne comprends pas ce qui lui arrive, à cette dame. » Un sourire provocateur barre son visage joufflu.

La procureure est toujours aussi mal à l’aise, d’autant que Youssef est en récidive. Faits identiques. « Je suis partagée entre requérir une lourde peine avec un mandat de dépôt, et vous demander une contrainte pénale, qui est la seule alternative possible. Mais je ne pense vraiment pas que la prison soit la solution. » La défense est soulagée : « Madame la procureure a vu comme moi qu’il y a un gros problème avec ce dossier. Quand on voit Monsieur, il y a de sérieuses questions à se poser. » Le tribunal condamne Youssef à la peine demandée : une contrainte pénale de trois ans, avec notamment une obligation de soins. S’il déroge, Youssef ira deux ans en prison. La victime reçoit 1 000 euros de dommages et intérêts.

— Julien Mucchielli