« La carotte, c’est l’aménagement de peine, et le bâton, c’est l’incarcération »

Ah la retraite ! Du côté d’Auxy, en Bourgogne, chez monsieur et madame B., la retraite a sonné le glas. La retraite comme la mort, la mort de soi porté par le travail, la mort de soi sans enfants pour rythmer les journées, un soi sûrement déjà bien fragile qui s’effrite encore et glisse lentement, pour madame dans une dépression sévère, pour monsieur dans l’alcoolisme.

En janvier 2018 des voisins ont engagé madame B. à aller voir les gendarmes, car le coquard apparu sur son visage n’augurait rien de bon. Ce que fit madame B.. Elle explique aux gendarmes que depuis qu’elle est à la retraite, soit depuis 2013, elle est devenue « apathique » et ne fait plus rien. C’est lui qui fait tout, ménage, courses, cuisines. « Il a le cœur sur la main », dit-elle. Mais en janvier, il avait aussi une bougie à la main, et lui en a collé un coup. Coquard. Et puis des gifles, de temps en temps. Parce qu’elle, de presque plus rien, elle avait fini par ne plus rien faire du tout, et la disparition de ce « presque rien » aurait emporté sa patience à lui. Sans doute ses consommations d’alcool ont-elles favorisé ses emportements, mais il ne sait pas. Il a justifié en audition ses achats de cubis de vin rouge par une cuisine intensive du bœuf bourguignon. Les tickets de caisse du supermarché racontent mieux que quiconque vin et whisky, dans des proportions qui signent un mode de vie alcoolique.

La règle avec les alcooliques, c’est qu’ils crèvent de honte, tous

Monsieur B. n’a pas de casier, sa femme ne veut pas poser plainte contre lui, mais il y a violences conjugales et la politique pénale est claire : protéger les victimes, et punir les agresseurs, et les contraindre à se faire soigner. Ce lundi 19 février 2018, monsieur B. est assis tout au fond de la salle quasiment vide du TGI de Chalon-sur-Saône, attendant d’être jugé. Il a été placé sous contrôle judiciaire le 16 janvier, avec interdiction de contact avec la victime (laquelle a immédiatement glissé davantage et est depuis hospitalisée au CHS de Sevrey), et l’obligation d’engager des soins. Il est tassé sur un des bancs, un teint de papier mâché, des cernes et des poches sous les yeux. Un tantinet débraillé parce que le col de son tee-shirt baille un peu. A la barre, il tremble tant que la présidente Aussavy lui propose immédiatement de s’assoir. Il veut expliquer que ses jambes ont un problème. La règle avec les alcooliques, c’est qu’ils crèvent de honte, tous, et sont prêts à toutes les justifications, toutes les explications, même les plus surréalistes, pour éviter qu’on aborde ce continent si noir.

« Sans la carotte et le bâton, comme les ânes, monsieur n’avance pas »

Mi-janvier, madame avait eu le temps de déclarer : « Ça me fait mal de le savoir tout seul, parce qu’il a des pertes de mémoire. » À l’audience, monsieur B. dit souvent qu’il a « oublié ». Faut dire qu’il avait oublié qu’il y avait l’audience, qu’il ne savait plus trop pourquoi il venait, si ce n’est voir son avocate, laquelle expliquera que la fille de monsieur lui a dit avoir laissé « des justificatifs » sur la table de la salle à manger, mais le père les a « oubliés ». « Triste », dit la présidente Aussavy, « triste », dit Me Leray Saint-Arroman, l’avocate de monsieur B., « et puis quoi encore ? », semble dire la vice-procureur Aline Saenz-Cobo : « On lui laisse une chance et il s’est foutu du monde, et quand il a bu, il est violent. Sa femme a d’importantes difficultés c’est vrai, mais il argue de pseudo pertes de mémoire. Sans la carotte et le bâton, comme les ânes, monsieur n’avance pas. Alors on va prendre la carotte, c’est l’aménagement de peine, et le bâton, c’est l’incarcération. Monsieur dit avoir des pièces, il va les produire le plus rapidement possible, et je saurai alors si je me suis totalement méprise et que j’ai affaire à un début d’Alzheimer. »

« Il faudrait une mesure de protection civile pour lui, et pour sa femme »

Si monsieur B. était un âne, il serait un vieil âne au pelage tout gris, déjà clairsemé, avec des yeux noirs exprimant tantôt le désarroi, tantôt la volonté de reprendre la maîtrise de quelque chose. Peut-être avait-il ce regard-là lorsqu’il a asséné des gifles à sa femme, pour que, de grâce, elle aussi ait un sursaut, qu’elle bouge un peu, fasse au moins « quelques bricoles », comme avant. Ou alors la frappait-il parce qu’elle était définitivement devenue plus faible que lui, et qu’il montrait alors en un éclair qui c’était le plus fort, imbibé de la tête aux pieds de whisky ou de jaja. Ou encore, il avait pu prendre le pli depuis longtemps de mal lui parler, et les gifles sont venues, « et ça peut déboucher sur plus grave », lui dit la présidente. Son avocate explique que les déclarations de son client fluctuent aussi beaucoup avec elle, « il manque de la clarté à ce monsieur », au point, poursuit-elle, que « le sursis mise à l’épreuve est intéressant, mais qu’il faudrait le tenir par la main, sinon… Il faudrait une mesure de protection civile pour lui, et pour sa femme. » Mise sous tutelle.

Il semble mangé aux mites et sa femme se noie

« Ils sont mariés depuis 36 ans, il n’imagine pas sa vie sans elle. Il va de plus en plus mal depuis qu’elle est hospitalisée. D’un autre côté, leur fille dit que sa mère va également très mal, et que lorsqu’on lui parle de son mari, elle se met à se balancer d’avant en arrière. Il y a un fond de peur en elle. Je ne suis pas partie civile, mais il faut la protéger », explique Me Leray Saint-Arroman. Protéger la victime, sanctionner l’agresseur. La première est hospitalisée à Sevrey pour un moment avec des idées suicidaires, on commence par la protéger d’elle-même. Le second est assis à la barre, tremble comme un perdu, chevrote lorsqu’il parle, ne cesse de répéter que « l’alcool, c’est réglé, j’ai arrêté ». Personne ne sait si on peut le croire ou pas, mais une chose semble certaine : l’alcool lui a bien abîmé la santé. Mangé aux mites, qu’il est, le retraité, et sa dame se noie. La retraite, ce n’est pas toujours la joie. Il arrive qu’elle soit l’accélérateur d’un naufrage – dont personne n’a voulu ou pu voir les prémisses –, à l’image de la vieillesse, écrivit Chateaubriand. Monsieur B. n’a que 66 ans.

On ne l’enverra pas à l’abattoir, il s’en charge tout seul visiblement

Protéger, sanctionner. Il y a violences conjugales ? Séparer. Séparer ces inséparables le 16 janvier 2018 (contrôle judiciaire), qui s’empressent d’aller encore plus mal alors. On se dit que ce n’est pas une sanction pénale qui peut y faire quoi que ce soit, mais on n’en sait rien. Si monsieur B. était un âne on ne parierait rien sur son avenir ni sur la récupération de ses capacités, mais monsieur B. est un homme, on ne l’enverra pas à l’abattoir, il s’en charge tout seul visiblement. De plus, privé de ce miroir si effrayant mais aussi quelque part le rassurant sur ses capacités à lui (à faire les courses, les repas, le ménage) qu’est devenu sa femme (« Je l’aime toujours et je regrette tout »), il n’a plus comme seule mesure, chez lui, que la sienne propre. Comment sans alcool pourra-t-il le supporter ?

Deux mois ferme, plus d’interdiction de contact

Le tribunal le condamne à six mois de prison dont quatre mois assortis d’un sursis avec mise à l’épreuve de deux ans, avec une obligation de soins. Exécution provisoire. Si de nouvelles violences survenaient, monsieur B. serait incarcéré. Pas d’interdiction de contact. « J’aimerais bien que ma femme rentre à la maison. » Sa femme qui ne vit plus que de penser à mourir n’est pas prête de rentrer chez elle. Deux mois ferme, aménageables sous conditions. On se demande bien ce que ça peut donner : soit monsieur B. est conforme à l’image qu’il donne à l’audience, et il n’est plus capable d’assumer grand-chose, soit c’est un manipulateur et la peine en ce cas ne ressemble à rien. « Une mesure de protection civile », préconisait son avocate. Ce n’est plus une retraite, c’est une capitulation.

— Florence Saint-Arroman