« J’en ai rien à foutre, d’elle ! »

Son avocat se tourne vers lui, l’engageant à un peu de tenue : « J’en ai rien à foutre, d’elle », le rembarre ce client qui s’inscrit d’emblée tout en haut de la liste de ceux que les avocats se refileraient volontiers s’ils le pouvaient.

Mohamed est né au Creusot en 1958, il y vit toujours. On ne saurait faire offense à la ville en écrivant qu’il en est un des produits, ce qu’il est par la force des choses puisqu’il n’en a jamais bougé. Mohamed, à l’audience des comparutions immédiates de ce lundi 30 avril, a décidé de tout refuser.

Il n’a pas déclaré son changement d’adresse en février, alors que son inscription au Fijais (fichier judiciaire des auteurs d'infractions sexuelles) l’y oblige ; il a refusé de se soumettre aux « opérations de relevés signalétiques » au commissariat, alors qu’il est soupçonné « de crime ou de délit » ; il a refusé de répondre aux questions de l’enquête sociale rapide avant sa comparution ; à l’audience, il refuse de donner son adresse, puis il refuse de répondre, à tout, mais il ne garde pas le silence pour autant. Mohamed n’est plus qu’un gros majeur dressé à la face du monde. Le parquet entend bien diligenter une procédure pour outrage.

« Elle est malade, celle-là, oui ! »

Le visage tout raviné, l’homme est à la fois flasque et nerveux. Les chairs se sont ramollies et les tatouages dépassent du polo Lacoste. Il se marre en regardant la salle. Ce n’est pas son premier jugement, c’est le 18e. Son opinion sur la présidente est faite : « Elle est malade, celle-là, oui ! »

La juge demande à la greffière d’acter le propos. « Greffier, notez ! », dit-il. La puissance comique est irrésistible. Ce prévenu évoque le roi Burgonde imaginé par Alexandre Astier pour la série « Kaamelott ». Le gars dans son monde. Le gars qui ne comprend rien, mais ne doute de rien. « Si vous recommencez, le met en garde la présidente, je demanderai à l’escorte de vous reprendre. On peut continuer calmement, monsieur ? » Mais monsieur tient ferme sa position « parle à ma main », et, les avant-bras posés sur ses cuisses, en posture décontractée, lance à son avocat : « Elle te parle. » « Monsieur, acceptez-vous d’être jugé aujourd’hui ou voulez-vous un délai pour préparer votre défense ? » Monsieur se redresse pour se détendre la nuque, comme un boxeur dans le coin d’un ring. Il ne répond pas.

« C’était un flic, l’infirmière ! »

Mohamed est à cet instant totalement perdu pour le monde commun. On sollicite l’avis de Me Benoît Diry, son avocat commis : « On a une défiance totale vis-à-vis de votre juridiction, et on n’en est pas loin pour l’avocat aussi. » La substitut du procureur, Caroline Locks, se lève à son tour : « Il faut considérer que c’est une demande de renvoi. Il ne répond pas sur la question du jugement, or il faut une réponse. »

La présidente aborde le casier du prévenu. Il a commencé en 1987 par une conduite sous l’empire de l’alcool, puis d’autres délits routiers. Il s’en fout. En 2008, agression sexuelle sur mineur par ascendant, inscription au Fijais. Il est mort de rire. En 2014, exhibition sexuelle, outrage et refus de donner ses empreintes. Derechef, il rigole. En 2015, violence sur un professionnel de santé, outrage et rébellion. Subitement il ne s’en fiche plus, ne rigole plus : « C’était un flic, l’infirmière ! Vous comprenez pas ça ? »

C’est pas qu’on lui donne la parole, c’est qu’il la prend : « Elle a voulu me faire une piqûre. Mais moi j’ai mon BNS, je l’ai passé chez les pompiers. Si elle avait fait ça… une goutte, deux gouttes, et j’étais mort. » Bien. La présidente enchaîne : « Il a été libéré le 24 février 2018, et est sans domicile fixe depuis. » Mohamed l’interrompt : « T’es en train de baratiner le public, là ! Tu baratines le public ! T’as pas honte ? » La présidente demande à l’escorte de le faire sortir. Le parquet demande son placement en détention provisoire d’ici son jugement, son avocat est « tenté de m’en rapporter. Je ne peux pas défendre envers et contre tout, quand un client a cette attitude. Il a perdu toute notion de là où se trouve son intérêt, il faudrait des éléments psychologiques ou psychiatriques, car je crois qu’on a un réel problème qui dépasse le simple problème de communication. »

Bien sûr Mohamed refuse de revenir à l’audience pour entendre la décision. Il est placé en détention provisoire, « sans domicile fixe et sans emploi, et compte-tenu de son passé judiciaire ». Mohamed fait de son présent un non-lieu : il est partout et donc nulle part. Il n’est plus du Creusot, il est en orbite.

« Elle dit quoi ? J’entends mal »

Autant dire que le tribunal l’attendait de pied ferme pour l’audience de jugement en comparution immédiate de ce jeudi 24 mai. Autre composition, autre présidente, et des avertissements liminaires bien stricts.

La présidente Caporali prévient donc ce prévenu « que le tribunal n’acceptera pas de débordements, et, si jamais, l’escorte vous remmènera et vous n’assisterez pas à votre jugement, cela n’est pas de votre intérêt. » Puis elle lit les préventions. Et l’homme, du box, colle son oreille au micro qui est devant lui, « elle dit quoi ? J’entends mal. Si je dis que j’entends mal, c’est que j’entends mal. » La présidente inspire, puis reprend : « Vous n’avez pas justifié de votre adresse alors que vous êtes inscrit au Fijais pour agression sexuelle sur mineur de 15 ans par ascendant. » Et l’inéluctable survint, Mohamed l’interrompt : « Vous me parlez bien, je vous parle bien, vous me parlez bien, je vous parle bien », en boucle. « Monsieur X, vous redescendez (dans les geôles du palais). » Le prévenu grommelle quelque chose, on lui laisse une seconde chance.

« Une patrouille vous reconnaît… – Comme par hasard »

« Vous avez été incarcéré plusieurs fois, vous ne répondez jamais aux convocations, vous êtes donc inscrit au fichier des personnes recherchées. Vous aviez donné l’adresse de votre mère à Torcy, les gendarmes y sont allés, mais c’était à un autre nom. Ils ont même vérifié dans une impasse du même nom que cette rue, et… » Et Mohamed intervient avec une assurance que nul ne semble pouvoir entamer : « Rue ou impasse, c’est pas grave, c’est pas un délit. » Madame Caporali ne cille pas et poursuit : « Une patrouille vous reconnaît… – Comme par hasard… » complète Mohamed décidément intégralement blasé. « On vous place en garde à vue, vous dites vivre chez votre fils et vous dites ne pas savoir qu’il fallait déclarer votre adresse, alors que les obligations du Fijais vous ont été notifiées en janvier 2011 », finit la présidente.

Mohamed entend mal, il l’avait déjà signalé lors de la première audience, mais il n’en rate pas une pour autant et bondit énergiquement : « En 2011 j’habitais pas là-bas ! Je vous le dis ! » Il emporte alors la manche : « Faites-le descendre », ordonne la présidente à l’escorte. Mohamed enclenche son disque favori : « Trompez les gens, vous avez raison, trompez-les encore ! », et l’artiste fait sa sortie en mimant un joueur de violon.

Lors de sa garde à vue, les gendarmes voulaient mettre à jour les données d’un fichier et les vérifier par la même occasion : photo et empreintes, pour un résultat négatif, car Mohamed a refusé au motif qu’ils « les avaient déjà ». Il a toujours 16 condamnations à son casier, dont pas mal d’outrages et de refus. Benoît Diry, son avocat, va opposer aux 10 mois de prison ferme requis par le parquet, un ficelage de la prévention portant sur la question de l’adresse relevant de l’absurdité administrative.

« Bonne journée messieurs-dames »

Maître Diry l’explique : « L’alerte Fijais (délivrée automatiquement par l’ordinateur qui gère ce fichier) est transmise aux gendarmes du Creusot le 26 février dernier, or monsieur X est sorti de prison la veille, le 25. On vous parle d’un délai de 15 jours : il ne l’a pas eu, puisque jusqu’au 25 on connaissait très bien son adresse, c’était celle du centre pénitentiaire. C’est une infraction quasi administrative, ça me pose problème que la procédure ait été montée de cette manière. » L’avocat insiste sur « l’aspect ubuesque » de cette configuration, comme quoi Mohamed X pousse le talent à être raccord jusque-là et y compris en son absence.

Le prévenu est remonté des geôles pour entendre la décision du tribunal. Le tribunal le relaxe pour non déclaration au Fijais sur la période du 26 février au 12 mars 2018, et le déclare coupable de cette infraction sur les 15 jours qui suivent. Le tribunal relève l’état de récidive légale pour son refus de se soumettre aux opérations de relevés signalétiques, et le condamne pour le tout à quatre mois de prison avec maintien en détention.

Sa période de détention provisoire est déduite, il lui reste trois mois à purger, explique la présidente. « Combien vous avez dit ? – Quatre mois. – Ah d’accord, merci. Bonne journée messieurs-dames. » Mohamed se ravise : « Madame, madame ! », il veut capter l’attention de la présidente. Elle porte son regard vers lui, et Mohamed lui lance, sans la moindre ironie, bien sincèrement : « Bonne journée ! »

— Florence Saint-Arroman