« Je vous demande juste de me remettre à Fresnes »

Cet article a été initialement publié dans le no 2 de la revue Sang Froid.


François a refusé de parler aux policiers. La présidente le toise : « Alors, qu’en dites-vous ? – Je reconnais les faits. J’ai déjà été incarcéré, ça c’était mal passé avec la police, je préfère m’exprimer devant vous. » François a forcé un top case pour voler un casque de moto, en plein jour, au passage d’une patrouille. Pourquoi ? « C’est la bêtise. On m’a volé mon casque, j’ai voulu me mettre en règle et me voilà encore plus dans l’illégalité. »

À 42 ans et 16 condamnations depuis 1996 – des vols en pagaille – le voici de nouveau dans le box, tout à fait désabusé, pour de bon résigné à subir la conséquence inéluctable de ses turpitudes imbéciles. « Pour la première fois de ma vie, j’avais un boulot stable, coursier, un appartement, et je viens tout gâcher. C’est n’importe quoi, j’ai 40 ans et je perds ma situation. Je suis dégouté. » La présidente regarde sa fiche pénale. « Mais enfin ! Vous êtes sorti de prison en janvier, vous avez porté un bracelet électronique pendant trois semaines et déjà vous recommencez. Et vous êtes sous le coup de deux sursis. Ça vous passe 30 000 pieds au-dessus de la tête ? – Je sais bien madame, je sais pas quoi dire, soupire-t-il. Je vous demande juste de me remettre à Fresnes, j’avais un bon travail là-bas – Oui, je vois que vous étiez à la cantine, c’est un travail de confiance – Oui, et j’ai mes habitudes – Quelle division de la prison ? – 1re, madame. » La présidente s’intéresse.

Le prévenu et son avocate

Le prévenu et son avocate. (Illustration : Emilie Oprescu).

Mais il faut revenir sur une anecdote de garde-à-vue. La présidente, mi outrée, mi amusée : « Mais enfin, qu’est-ce qui vous a pris ! Lors de la fouille, vous avez introduit un papier dans votre bouche, puis… dans votre anus. » François hésite à rire : « Pfff, c’est le Stilnox [un puissant somnifère, ndlr], ça fait faire des trucs bizarres parfois. Mais c’est n’importe quoi, je m’excuse encore », dit-il en secouant la tête.

La procureure ne sourcille pas : le vol est mineur mais un tel niveau de récidive ne pardonne pas. Elle demande quatre mois ferme assorti d’un mandat de dépôt, elle « ne peut pas faire autrement ». Le prévenu opine. La mine grave, l’avocat en défense lève les bras au ciel : « Je suis toujours assez surpris du fatalisme des prévenus devant ce tribunal. Enfin, quelque part c’est bien, cette approche, comme ça ils ne peuvent être qu’agréablement surpris. » Le tribunal délibère et la présidente, magnanime, annonce : « Monsieur… de manière tout à fait exceptionnelle, au vu de votre situation… » François écarquille les yeux. « Nous ne délivrons pas de mandat de dépôt, c’est votre dernière chance – Je vous remercie, je sais pas quoi dire », jubile François. Grand sourire, courbettes, il est libre.

— Julien Mucchielli