« Je l’aime beaucoup. J’ai pas voulu lui faire ça »

Ils sont séparés depuis 2017. Après avoir rompu leur PACS, elle l’a autorisé à venir au domicile seulement pour qu’il puisse voir les enfants. Ils sont quatre : quinze, treize, six et quatre ans. Au quotidien, elle paye tout. Il doit verser 240 euros de pension par mois. « Il la paye quand il peut. », précise-t-elle. En 2016, elle avait déjà porté plainte pour violences, certificat médical à l’appui. Elle s’était ensuite ravisée, pensant que ce serait mieux pour les enfants.

Elle travaille dans un magasin du centre commercial La Part-Dieu. Il est cuisinier dans un restaurant à Vénissieux. Son employeur dit de lui qu’il est un homme tranquille, discret, jamais en retard et qu’il vient même travailler avec quarante de fièvre. Oui, mais voilà. Ce vendredi 6 septembre, il comparait au TGI de Lyon dans le box des accusés pour violences sur son ex-conjointe ayant entraîné cinq jours d’ITT.

À 7 h 20, le 5 septembre 2019, la police est appelée à la Part-Dieu. Un individu est auteur de violences sur une femme. Ils la retrouvent avec l’arcade sourcilière droite ouverte. Les pompiers la prennent en charge. Des témoins et des caméras de surveillance ont assisté à la scène.

« Je voulais juste l’accompagner au travail ! »

Le cauchemar avait en fait commencé plus tôt le matin, à 5 h 30. Excédé de ne pas savoir qui l’avait appelée la veille, il se rend au domicile familial pour la trouver. Elle dort. Ses enfants également. Il n’a pas cessé de l’appeler : à 3 h, 4 h et 5 h. Quand elle décroche, il n’y a personne au bout du fil. À 5 h 30, la petite fille de neuf ans informe sa maman que « quelqu’un tape à la porte ». Il essaye d’ouvrir, mais n’y parvient pas car les clés sont restées dans la serrure. La jeune fille ouvre la porte. En furie, il se rend dans la chambre de la mère de ses enfants. Il lui demande : « avec qui étais-tu au téléphone hier ?! » Il se jette sur elle. Elle crie. Il la pousse sur le lit, pose ses deux mains au niveau de son cou et l’étrangle. Puis, une main vient sur sa bouche pour la faire taire. Réveillés par les cris de leur maman, leurs deux garçons interviennent pour séparer leurs parents. Il sort de la chambre, boit un café, fume une cigarette et lui propose d'aller au cinéma le soir. Elle se prépare pour aller au travail. Il décide de partir avec elle, la suit et prend le bus avec elle.

Deux énormes gifles plus tard, les policiers le mettent face aux images de vidéosurveillance. On l’y voit lever le bras, arrêter son geste, puis asséner une claque forte avec le revers de sa main. Il reconnaît les faits et dit qu’elle aussi l’a frappé. Mais il regrette et va lui demander des excuses.

« – Oui pour les mains sur la bouche. Mais je ne l’ai pas suivie, je voulais juste l’accompagner au travail !

– Elle vous l’avait demandé ?

– Non.

– Vous lui avez mis deux gifles ?

– J’ai pas voulu lui faire ça. »

Tout penaud, il se tient les mains devant la taille. Il n’en revient pas d’entendre sa vie privée défiler devant des inconnus.

« Je l’aime beaucoup. J’ai pas voulu lui faire ça. »

Son ex-conjointe est à la barre, des strips toujours collés à son arcade.

« – Que voulez-vous aujourd’hui madame ?

– (…)

– Vous avez dit quoi ? Qu’il reste loin de vous ?

– Oui. »

La présidente se tourne à nouveau vers le prévenu.

« – Qu’avez-vous à dire sur les violences que vous exercez sur votre ex-conjointe en général ?

– Je demande pardon. Pardon.

– Elle ne veut plus vous voir.

– Je l’aime beaucoup. J’ai pas voulu lui faire ça. Je demande pardon.

– Elle dit que vous l’avez poussée et étranglée. C’est vrai ?

– Je lui ai touché le visage pour lui dire de ne pas crier, car il y avait les enfants.

– L’avez-vous immobilisée avec vos genoux ?

– Non.

– Pourtant des contusions dans le dos ont été constatées…

– Les enfants ont demandé ce qui se passait. J’ai répondu : "rien, il ne se passe rien".

– Pourquoi aurait-elle crié alors ? Pourquoi l’ont-ils entendue ?

*– (…) »*


« Lorsqu’on est séparés, monsieur, vous le saurez, aucun membre du couple ne doit rendre des comptes à l’autre ! »

Ses derniers mots sont inaudibles. La parole est donnée à l’avocat de la partie civile. « Les violences sont récurrentes depuis 2016. On a dépassé les bornes. Ce sont des violences du quotidien. Elle a toujours réussi à le gérer, mais là c’est arrivé devant les enfants. Il n’a pas conscience de ce qu’il a fait. Il dit dans le procès-verbal qu’il tapait sa femme "normalement". »

La procureure n’attend pas une minute de plus pour rappeler qu’une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint. « On voit sur la vidéo qu’il a mis fin à son geste, car il y a des tiers autour. Mais on peut se demander jusqu’où ça peut aller… Lorsqu’on est séparés, monsieur, vous le saurez, aucun membre du couple ne doit rendre des comptes à l’autre ! Pour les enfants, c’est traumatisant de voir son père étrangler sa mère. Je demande huit mois d’emprisonnement avec sursis, une mise à l’épreuve de deux ans, une obligation de soins et une interdiction de paraître au domicile et sur le lieu de travail de madame. »

Les yeux du tribunal se tournent finalement vers l’avocat du prévenu. Il se sentirait exclu du domicile conjugal. « Quand je le regarde, je ne vois pas un habitué des violences. Ils ont passé 18 ans en couple, sans violence. On est sur un couple qui a fonctionné. Ils ont eu des disputes violentes. » Dans le box, il est impassible, tête baissée. « Son comportement est inacceptable, il est le premier à la reconnaître. Il ne faut pas faire de Monsieur une statistique. J’aimerais que vous teniez compte de ses regrets, qui sont sincères. Ça lui fait mal d’imaginer d’avoir fait mal à madame. Il a compris aujourd’hui que sa relation avec Madame était finie. Ça lui fait la leçon. »

Il prend la dernière occasion de parler devant le tribunal :

« – Je demande pardon devant tout le monde. C’était la première fois. »

Oui, mais une fois de trop. Il est déclaré coupable et condamné à huit mois d’emprisonnement avec sursis, deux ans de mise à l’épreuve et une obligation de soins. Il lui est interdit de rentrer en contact avec son ex-conjointe, ainsi que de paraître au domicile familial et à ses abords.



— Camille Grange