« Je l’aimais, madame, je l’aimais »

À cette époque, Antoine avait tout juste cessé d’être un garçon tourmenté par les brutes de son collège, dans la ville de Clermont-Ferrand, où sévissaient sur le macadam auvergnat des olibrius peu commodes, de vraies terreurs, dont la récréation consistait à dépouiller, humilier, oppresser les enfants craintifs, dont Antoine, indéniablement, était. En passant au lycée, il avait remisé ses peurs et angoisses. Sa bouille d’adolescent blondinet arborait enfin les traits de la confiance, l’assurance le gagnait, il avait réussi, ce jeune garçon poli, consciencieux, calme et bien élevé, à se hisser au rang des adolescents fréquentables, presque populaire. Son état face à l’existence n’était plus celui de l’effarouchement.

Cette sérénité nouvelle n’était pas sans effet sur sa vie. À l’occasion d’un voyage scolaire en Italie (c’était en mai 2013, il étaient en classe de première), les yeux de Morgane se posèrent sur Antoine. Il n’est pas inutile de préciser qu’une idylle, c’est le mot, naquit sous les yeux de leurs camarades. Très vite, il s’étaient révélés, aux yeux de leur petit monde, être le couple idéal, tant la force et la persistance de leur relation en imposaient, un couple que rien ne peut faire chavirer, pétris de bienveillance et emplis d’un loyal sentiment d’amour véritable. « Au travers des conversations, on sent vraiment un couple qui s’aimait, un excellent esprit de part et d’autre, pardon pour ce jugement de valeur » : c’est un enquêteur de police qui parle.

Un état de félicité permanent les animait.

C’était la grande époque, celle qui danse au souvenir de l’Antoine adulte, durant laquelle il se sentait invincible. Morgane était tout pour lui ; il vivait au travers de Morgane, brillante lycéenne qui l’enveloppait de sa confiance et l’armait contre la vie, en même temps qu’elle obtenait le bac avec les félicitations du jury, et lui, avec mention passable.

Septembre 2014 : Morgane débute des études à l’école Boulle, à Paris, tandis qu’Antoine, resté à Clermont, se jette dans une première année de médecine. La médecine, pour ce fils de dentiste et de pharmacienne, est un rêve ancré depuis toujours. Alors, ce cossard invétéré se mue soudainement en bûcheur acharné. L’année se déroule à distance et sans accroc, tant le couple est uni, et l’amour immuable. Antoine échoue. Antoine recommence. Il n’est pas abattu, mais au contraire, fermement résolu à ne pas relâcher l’effort jusqu’à ce qu’il ne triomphe des examens.

C’est en plein élan vers la gloire médicale, que la vie d’Antoine se fracasse. L’annonce soudaine, par Morgane, que leur amour a pris fin, intervient le 13 novembre 2015. Éberlué et, pour ainsi dire, ébranlé, Antoine, confronté à la finitude des choses, ne parvient pas à y croire pleinement. Comment se pourrait-il que son monde s’écroule ainsi ? Ce 13 novembre, le jour où elle le quitte, ils ont un dernier rapport sexuel, « c’est Antoine qui a insisté, je me suis laissée convaincre, et je suis partie tout de suite après », mais cette ultime démonstration d’ivresse amoureuse n’est pas parvenue à entamer la ferme résolution de la jeune femme. C’est le cœur meurtri, l’âme claudiquante, qu’Antoine réintègre sa vie de carabin besogneux, célibataire. Solitaire. Il a 19 ans, et, en son sein, déjà, quelque chose est brisé.

Revoici alors l’Antoine taciturne, l’Antoine mélancolique qui traîne son vague à l’âme entre son studio et sa classe préparatoire. Il est très affecté et cherche un sens aux choses. Il assaille Morgane de messages, tente de la reconquérir par de pathétiques suppliques et elle, douce et bienveillante, l’écoute et le raisonne, elle ne l’abandonne pas dans sa détresse sentimentale. Tandis qu’il s’enferme doucement dans une camisole de lamentations, sa vie à elle continue : elle a rencontré Grégoire, et, à vrai dire, Grégoire a chassé Antoine. Elle lui a caché, « je ne voulais pas en rajouter une couche et enfoncer le clou », et ainsi, au réveillon du 31 décembre 2015, elle lui cache cette relation, malgré un questionnement incessant d’Antoine qui l’accapare une bonne partie de la soirée. C’est au cours d’une autre soirée, mi-janvier, que la révélation lui est faite par mégarde (« Tu as rencontré le nouveau copain de Morgane ? » dit cette amie à une autre, en présence d’Antoine), et un nouveau fracas terrassa Antoine.

Quelque chose changea. Antoine n’était plus animé par un pathos pleurnichard, les geignements immatures d’un jeune adulte mal dégrossi, ce n’était plus la complainte naïve du soupirant éconduit, non, car la rancœur commença à l’étreindre, la vindicte l’envahit peu à peu. Antoine était désormais habité par la haine. Il semblait nourrir de noirs desseins lorsque, à son amie Mélina (qui avait noté qu’Antoine devenait « progressivement dépressif ») il confia ses fantasmes sadiques contre Grégoire et Morgane. Délire puéril pour se « défouler » ou intentions meurtrières ? Il voulait attacher Grégoire au sol et « trancher la gorge de Morgane afin que son sang se déverse sur lui », ou encore verser de l’acide dans les parties intimes d’icelle, la coudre puis la tuer. Lors de ces confidences, Mélina avait été impressionnée par son regard, et elle lui avait conseillé de consulter un psychiatre. « Elle me posait des questions sensibles, je ne savais pas quoi répondre pour parler de mon mal-être, c’était spontané. Ce qui comptait, c’est que ce soit choquant », commente-t-il.

Psychologiquement, Antoine a vrillé. En présence d’autrui, il nomme sa bien aimée « la salope », et dans ses cauchemars (mais était-ce seulement des cauchemars ?), il lui inflige les pires tourments. Antoine a passé ses examens en janvier, son classement est meilleur mais insuffisant. Toujours enfermé chez lui, il rumine l’humiliation, ce qu’il qualifie de « trahison » de la part de Morgane. Bien qu’il étudie encore, son esprit désormais n’est occupé que par l’impérieux désir de revoir Morgane en chair et en os, pour qu’elle lui dise, en face, qu’elle l’avait trahi, qu’elle avoue sa faute, qu’elle expie face à lui. Menace, chantage au suicide, culpabilisation, il mène à Morgane une vie pénible par SMS. Elle le fuit de plus en plus, « parce qu’on avait plus rien à se dire, mais c’est quelqu’un pour qui j’avais énormément d’affection », alors elle ne l’abandonne pas. Elle avise la mère d’Antoine du mal-être de son fils, cherche à le tirer de l’abîme où il s’enfonce. Aussi, lorsqu’elle rejoint ses parents pour le week-end de Pâques, le 27 mars 2016, se résout-elle à le revoir. Ne l’avait-il pas « menacé » de porter l’esclandre sur la pavé parisien, dans sa nouvelle vie ? Pour « gérer » Antoine une dernière fois, elle consent à le voir. Elle prend sa voiture et se rend à son domicile, « surtout, ne monte pas chez lui », la prévient sa mère. Quand elle est en bas, malgré son insistance, elle refuse de monter, jusqu’à menacer de quitter les lieux à jamais s’il ne se résout pas à la voir sur le pas de son immeuble. Il est 22 h passé, à Clermont-Ferrand. Dans la nuit, Antoine et Morgane se tiennent debout l’un en face de l’autre. Il s’approche d’elle, elle l’interpelle :

« Vas-y, je t’écoute.

Je suis désolé.

Désolé pourquoi ?

Désolé pour ce que je vais te faire. »

« Des cris, dont l’intensité augmentait et qui s’apparentaient à des hurlements de douleur »

« Et il m’a porté le premier coup de couteau à ce moment là. » C’est Morgane qui relate, devant la cour d’assises de Riom « Il a sorti son couteau, je ne sais plus d’où, mais il l’a sorti et m’a mis des coups. Je me suis enfuie vers l’arrêt de tramway pour demander de l’aide, puis j’ai tenté de me cacher derrière une voiture, mais il a fait le tour et a recommencé à me frapper. Je hurlais tout du long. » Morgane parle avec assurance et un air réfléchi, elle fait un effort de restitution précise et livre le récit factuel d’un évènement qui aurait dû laissé en elle le souvenir indélébile d’une irrépressible panique. Point de tremblements à la barre pour cette jeune femme de 22 ans ; les larmes ne coulent pas sur son visage impassible lorsqu’elle rapporte avoir été transpercée à plusieurs dizaines de reprises par la lame du couteau tenu par Antoine. Lui, petit blond à la barbe duveteuse, est prostré dans son box, les yeux rivés au sol, auditeur silencieux écrasé par la force de Morgane, qui fait montre d’une « capacité de résilience absolument hors du commun », c’est un psychologue qui l’affirme.

Ce 27 mars 2016 vers 22 h, Morgane hurle sur la chaussée (« des cris, dont l’intensité augmentait et qui s’apparentaient à des hurlements de douleur »), un groupe de jeunes, des amis qui sortent du cinéma, aperçoivent la scène. Karim voit un homme tenir une femme de sa main gauche, l’amener au sol et, « comme s’il avait quelque chose dans la main et qu’il la plantait », avec un acharnement que lui-même, dans la pénombre ambiante, parvenait à distinguer avec effarement. « J’ai couru vers l’homme, qui s’est retourné, m’a regardé un bref instant avant de recommencer à planter la fille, comme s’il voulait finir ce qu’il avait commencé. » Lorsque Karim et son cousin Youssef, qui cavale à ses côtés, s’approchent à moins de vingt mètres, Antoine fuit.

Il part dans une course effrénée dans les rues de Clermont-Ferrand, place des Salins, boulevard François-Mitterrand (il fait nuit, il suit une avenue, tourne sur la gauche et fonce), il n’est pas poursuivi et les policiers, avertis, l’attendent à son domicile, perquisitionnent chez ses parents. Antoine ne cherche pas un lieu de repli. « Animé par un sentiment de destructivité, habité par une rage folle qui le déstabilise », selon l'expert psychiatre, Antoine court droit devant lui, grisé de haine et de désespoir et, arrivé sur le viaduc, se précipite dans le vide. Il se jette par-delà le parapet, chute, diront les enquêteurs, durant 11 m pour s’écraser sur une pente herbeuse, sa tête heurte un parterre verdoyant, et son corps inerte n’est aperçu que plus tard par une riveraine, qui voit ce corps gésir depuis son carreau – car l’endroit n’est pas visible depuis la chaussée.

Morgane est secourue, le corps lardé, dans un état que l’on peut qualifier de désespéré. Elle « a bénéficié d’une succession de chances », le directeur d’enquête en est encore ému, dont a entièrement dépendu sa survie. Des sommités en chirurgie étaient en visite au CHU de Clermont lorsque le corps déchiqueté de la victime, en arrêt cardiaque, a fait irruption au bloc opératoire. Une suite d’interventions chirurgicales de haute volée ont sauvé la jeune fille.

Si ce n’étaient les cicatrices qui marquent son corps et qu’un kinésithérapeute masse encore chaque semaine, s’il n’y avait ces cauchemars réguliers dans lesquels une voiture, inexorablement, la renverse, il ne saurait être question de voir en cette jeune femme fière au regard noir la victime d’un événement si traumatisant. Elle relate les événements avec exactitude et sobriété : son histoire avec Antoine, la rupture. « C’est quelqu’un dont je me suis séparé mais pour qui j’avais énormément d’affection », dit-elle. Antoine sombre et l’inquiète ; elle a tenté de l’aider, s’est ouverte auprès de la mère d’Antoine, puis le harcèlement, les menaces, l’aversion, la malveillance, la disparition de toute compassion, de toute rationalité, dans une « rage destructrice » qui l’emporte. « À aucun moment vous vous êtes dit : il va m’agresser physiquement ? » interroge le président avec tact et bienveillance, presque intimidé, paraît-il, de s’immiscer dans les souvenirs de Morgane. Non, non, non, répète-t-elle, le meurtre n’était pas une hypothèse. Il a fallu un peu de temps pour absorber le choc. Deux ans de thérapie, et puis ces assises qu’elle appréhendait. Les assises de Riom : une grande salle, récente et fonctionnelle, au mur de laquelle s’étale une tapisserie du XVIIe siècle qui jure atrocement avec le reste. Elle est au dessus de la cour, au-dessus de la tête du président qui demande à Morgane : « Comment cela se passe du point de vue de la reconstruction personnelle ? – J’ai fait un gros travail sur moi-même, ça va beaucoup mieux maintenant », les voitures en cauchemar ne la renversent plus chaque nuit.

Le président : « Est-ce que vos rapports avec les hommes (voix douce et hésitante) … ont changé ? » Morgane, après un long silence, de réflexion et non de gène : « Pas spécialement. J’espère que ça ne va pas m’arriver tous les quart d’heure, et je pense que ce qu’a fait Antoine, tous les hommes ne le font pas forcément.

Vous avez un compagnon aujourd’hui ?

Oui.

Vous êtes heureuse ?

Oui.

Vous êtes … amoureuse ?

Oui.

C’est peut-être bien qu’Antoine l’entende aujourd’hui, c’est pour cela que je vous pose ces questions. Qu’attendez-vous de ce procès ? » Rien de particulier. D’Antoine, c’est certain, elle n’attend aucune excuse.

L'avocat d'Antoine s’approche : « Vous saviez qu’il vous appelait “la salope” ? » Il a un regard mauvais. « Oui, parce qu’il me le disait. – Est-ce que vous lui en voulez ? – Je dois dire que ça ne me préoccupe plus tellement. – Que ce serait-il passé si, ce soir là, elle avait accepté de monter chez Antoine pour le rejoindre ? – Il se serait passé la même chose, sauf que je n’en serais pas ressortie vivante. Après, dans le détail, ce n’est peut-être pas la peine d’imaginer. »

Plus habituée aux victimes psychologiquement anéanties ou qui, sous le masque d’une sérénité nouvelle, étouffent leur terreur qui explose à nouveau sous l’effet d’une question bien amenée, l’avocate générale tente une percée dans le roc Morgane. « Comment vivez-vous votre féminité ? » Sur le même thème que le président mais sur le mode du clin d’œil, de la sororité de prétoire, la magistrate veut des confidences. « Eh bien, ça va. – Mais, par exemple, vous ne vous habillez plus comme vous le souhaitez ? » Préjudice esthétique, moral, honte et dégoût de son corps. « Eh bien moi, j’ai pris le parti de ne pas m’en préoccuper », Morgane semble ne pas comprendre l’insistance de Mme l’avocat général, qui répète : « Quand même ! » Les cicatrices, les robes, l’été, la féminité. « Eh bien si, c’est peut-être aussi parce que j’ai rencontré quelqu’un qui l’accepte. » Terrassée par la résilience de Morgane, l’avocate générale se rassied. Morgane aussi. Aujourd’hui, Morgane n’est plus une victime (c’est elle qui l’affirme).

L’énergumène jadis pris dans le tourbillon de sa frénésie dévastatrice n’est plus qu’un falot décati (physiquement élimé), racorni par l’enfermement, blême, qui contraste avec la superbe de Morgane, qu’il a écoutée avec attention et, pourrait-on noter, révérence. Mais lorsqu’il prit la parole derrière ses trois avocats, que ses lèvres charnues ont balbutié, dans une langue choisie et un phrasé bien net, quelques mots d’introduction à l’adresse de la cour, il est apparu sans équivoque que sous cette figure piteuse, un homme rationnel et vigoureux (et, allait-on remarquer, plein d’esprit et de répartie) avait bel et bien décidé de ne pas faire la grimace. Il n’inclinerait la tête que devant la douleur et la dignité de celle qui fut sa bien-aimée – pas devant les rodomontades de ceux qui chargent la barque en fronçant les sourcils. « Tout d’abord, entame-t-il calmement, je souhaiterais dire que Morgane a raison, complètement raison, que ce que j’ai fait est inexcusable. C’est une belle personne, plein de gentillesse. Le fait qu’elle ait un nouveau copain : elle le mérite. » Il revient sur leur histoire : « C’était merveilleux, c’était inattendu. À l’époque, je me méprisais moi-même. Petit à petit, elle m’a fait m’ouvrir et j’ai découvert ce que cela fait de s’ouvrir à quelqu’un. Très vite, je me suis senti proche d’elle [...] Au lycée, j’étais un élève moyen voire médiocre – il est vrai que je ne travaillais pas – et Morgane était brillante, des 18 partout [...] Voir que j’ai pu lui faire, ça… » Antoine en vient à la rupture : « J’ai détourné la responsabilité sur elle. C’était de ma faute, je n’ai eu la force de rien, j’ai été faible (à lui faire tant de reproches). La vérité est la sienne, je n’ai pas à lui demander des explications, à la contester. Mais j’étais dans une période où j’étais stupide. » Il réfléchit. « Cette relation idyllique, je l’ai vécue sur Morgane, pas avec Morgane. Quand elle est partie, c’est comme si on m’avait enlevé une partie de ma personne. J’étais sur une fixation de ma personne, j’étais détestable, je me hais, c’est l’horreur. » Dans cet état d’esprit, Antoine estimait « avoir droit à une vérité » quant aux ressorts véritables de la décision de Morgane. En réalité, il ne faisait que s’entêter à chercher une explication qu’il avait déjà, sidéré par le vide. À la partie civile qui souligne la préméditation, il répond : « Aujourd'hui, je suis certain que je n’aurais jamais voulu lui faire du mal. » L’avocate générale demande : « Qu’est-ce qui vous a fait basculer (de la tristesse à la haine, lorsqu'il apprit que Morgane entretenait une nouvelle relation, ndlr) ? – C’est l’anéantissement de l’espoir, madame. Un grand vide, une douleur. Tous mes espoirs ont été réduits à néant. Je l’aimais, madame, je l’aimais. »

« Je ne me souviens plus de rien, je suis désolé »

Après que les pompiers eurent administré les premiers soins à un jeune homme correspondant en tout point au signalement de l’agresseur de Morgane, les neurologues du CHU ont établi un certificat médical indiquant qu’outre diverses lésions et fractures, le jeune homme souffrait d’un grave traumatisme crânien et avait été victime d’une hémorragie cérébrale, ce qui avait occasionné un syndrome frontal, dont la conséquence est l’amnésie. « Je ne me souviens plus de rien, je suis désolé », a confirmé Antoine. Il ajoute : « Même mon suicide, je ne m’en souviens pas, je n’ai aucun souvenir des pensées que j’avais », alors la cour a entrepris de lui rafraîchir la mémoire. Sur la table de la cuisine d’Antoine, se trouvait une assiette avec des résidus de nourriture et des couverts. Dans cette même pièce, une lettre manuscrite, écrite de la main d’Antoine : « Bonsoir, si j’écris cette lettre ce soir, c’est pour être clair sur le fait que j’ai prémédité ce qu’il c’est passé. Il s’agit effectivement d’un acte désespéré, mais aussi réfléchis depuis plusieurs mois. Tout d‘abord je souhaite m’excuser auprès de ma famille et celle de Morgane qui n’est en rien lié à cela. Si je fais cela, c’est par pur égoïsme et faiblesse. Vous devez penser à cela pour ne pas être trop triste même si vous aurez du mal à vous en remettre. Grégoire, j’aimerais que tu lises cela pour que tu aies conscience de te actes. Papa Maman, vous avez tout fait pour que je me sente bien vous n’auriez rien pu faire de plus ce n’est pas votre faute, c’est mon choix de sale égoïste. Je n’ai pas envie de vivre la vie que j’ai actuellement ou celle à venir et en y réfléchissant je ne vois pas ce qui aurait pu me convenir, donc ce qui arrive ce soir est un soulagement pour moi. Morgane, je t’aime et cela n’a pas cessé depuis le 13 novembre, c’est sans doute ce qui me pousse à faire ce que j’ai fait après que tu m’ai ravagé et humilié dans remords. Je donne mes organes et mon sang puissent ils sauver des vies pour rattrapper celles que j’ai prisent. »

« À l’époque j’étais stupide », disait-il. Cette lettre laisse paraître la confusion et le désordre qui régnait alors dans l’esprit d’Antoine, et sa très mauvaise rédaction ne permet pas de situer le moment où elle fut composée. « Il y a des soucis de concordance des temps, ce qui laisse planer une certaine ambiguïté », dit le directeur d’enquête, mais Antoine, qui s’est directement jeté du viaduc et que les policiers traquaient, n’a pu écrire cette lettre après la commission des faits. Le terme « prémédité » écrit par Antoine n’est pas, en lui seul, constitutif d’une préméditation au sens pénal, non, mais les menaces, les atrocités confiées à ses amis, son intention affichée de faire du mal à Morgane (« j’ai longuement élaboré des plans pour monter à Paris et l’égorger devant tes yeux », lui écrivait-il au sujet de Grégoire), ajoutent au fait qu’il a attiré son ex-amoureuse dans un traquenard (chez lui), avant de se résoudre à passer à l’acte dans la rue, et de faire semblant de vouloir se suicider, car, le lieu où il se jette est « assez surprenant, les suicides se font, d’expérience de policier, généralement plus bas, ainsi les malheureux atterrissent sur un sol de bitume perpendiculaire à la chute, ne leur laissant aucune chance de survie, dit le directeur d’enquête. Après, par décence, je n’ai pas voulu chercher plus. »

Le psychologue qui a examiné Antoine ne pense pas qu’Antoine ait voulu se suicider, ni même qu’il ait élaboré le meurtre de Morgane. Il explique à la cour et aux jurés qu’il « n’a pas préparé cet acte, qu’il a une déflagration de haine, mais pas l’intention du meurtre, le saut du pont est une poursuite de la haine, de la destructivité » d’un être frénétique qui agit de manière totalement désordonnée – les coups brutaux et tous azimuts, le saut « au hasard ». « Le passage à l’acte se déploie dans un mouvement violent qu’il ne contrôle absolument pas, car il est envahi par la destructivité. » Il ajoute : « Les personnes qui font cela n’arrivent pas à le décrire. » Leur jugement est couvert d’un voile noir.

À cela s’ajoute une amnésie traumatique décrite par le neurologue. Le syndrome frontal a conduit à une désinhibition très claire, à des troubles du jugement et à une certaine forme de froideur, qui a évolué au fil du temps, car le traumatisme se résorbe, mais sa mémoire post traumatique ne reviendra pas. Malgré l’expertise médicale, l’avocate générale, mine de rien : « Est-ce qu’il utilise l’amnésie ? C’est la question que je me pose. » Elle croit qu’il simule, pas le neurologue : « Je ne pense pas, c’est plutôt un flou dans la mémoire. – C’est le domaine de l’indicible, pour lui ? – C’est du domaine de la thérapie », corrige l’expert, qui ajoute que « la trame de la mémoire est trop faible pour faire un travail psychothérapique ». Antoine ne se souviendra jamais des événements.

Les psychiatres estiment que, « antérieurement aux faits, sa personnalité apparaissait fragile, vulnérable aux angoisses d’abandon et aux effondrements dépressifs soudains en cas de rupture affective. La violence et l’impulsivité présentées pendant les faits apparaissent contextuelles et ne sont pas en lien avec une organisation psychopathique de la personnalité. Au moment des faits, il présentait un profond déséquilibre de sa personnalité fragile et une symptomatologie dépressive de nature non mélancolique. Les faits sont à mettre en relation avec la personnalité fragile, la réactivation d’angoisses abandonniques, l’intense blessure narcissique et une réaction dépressive. » Les experts estiment que son discernement était altéré au moment des faits, ce qui a pour effet d’abaisser le maximum encouru encouru à 30 ans de réclusion criminelle.
Mais après un examen des nouvelles pièces du dossier, en avril 2018, ils se permettent d’affirmer qu’avant les faits, Antoine « présentait des conduites addictives comportementales aux écrans ; une incapacité à gérer une rupture, ce qui est très évocateur d’un attachement très ambivalent caractéristique des personnalités abandonniques de type bordeline ou émotionnellement labiles ; une fantasmatique morbide et sadique, et, même s’il est difficile d’affirmer s’il présente une paraphilie de type sadique, il avait en tout cas des fantasmes meurtriers et sadiques ; une dépression d'intensité peu sévère car il conservait la capacité d’établir des projets d’avenir comme celui de rencontrer son amie virtuelle, et pouvait en tout cas prendre du plaisir à échanger avec celle-ci pendant de longs moments ; une personnalité immature égocentrée avec des traits de personnalité émotionnellement labile comment en atteste la sensation de vide que le sujet ressentait et qu’il essayait de combler par l’usage compulsif d’internet ; son incapacité à rompre sans éprouver des angoisses d’abandon, sa relation affective passant brutalement de l’idéalisation au rejet et surtout son impulsivité. »

« Parce que les licornes, c’est trop cool »

« Moi j’avais Morgane, médecine, c’est tout. » Plus tard, il ajoute : « L’année de médecine, c’est un marathon, et on ne gagne pas un marathon en faisant une pause au milieu. » Après avoir manqué une première fois les concours de médecine, Antoine, affirme-t-il, avait entrepris de jeter toutes ses forces dans les examens, sans concession, travaillant « jusqu’à seize heures par jour », annonce-t-il, alors, lorsque que l’enquête fait ressortir des activités peu compatibles avec l'opiniâtreté studieuse d’un carabin appliqué, c’est avec une certaine véhémence que la partie civile, madame l’avocat général et même le président, firent des remarques grinçantes. Ces activités, ce sont les faits évoqués dans le complément d’expertise, sur lesquels les psychiatres ont affiné leur diagnostic. Chaque moment passé hors de ses cours de médecine sont un élément à charge jeté à la face de l’accusé. Antoine va assister à une convention de jeux vidéos – ce qui n’est pas gage de sérieux – affublé d’un costume de licorne. Le président, dépité, hausse les sourcils : « Pourquoi la licorne ? » Le jeune homme, amusé, répond : « Parce que les licornes, c’est trop cool. » Antoine était aussi un banal petit geek, féru de séries mainstream, gavé d’images animées et porté sur les vidéos pornographiques.

Était-il un consommateur compulsif de vidéos extrêmes, signes de perversité et de dérèglement moral, ou un jeune homme ordinaire, sexuellement frustré, trop affairé dans ses fiches médicales pour aller compter fleurette pour de vrai ? Les spéculations virevoltent, au deuxième jour d’audience, lorsque le vénérable psychiatre fonde d’inquiétants commentaires sur l’appétence d’Antoine pour les ébats numériques. Les gens de robe s’étripent sur un sujet qui, visiblement, gêne leur pudeur, mais ils ne veulent pas rater l’occasion de faire d’Antoine un « détraqué », du genre à nourrir des fantasmes obscènes et, par frustration et colère, à châtier des jeunes femmes en leur faisant subir les pires sévices. C’est avec dédain qu’Antoine répond : « J’allais voir des sites pornographiques, mais s’il est noté que j’y passais tant de temps, c’est que je laissais les onglets ouverts après avoir consulté les vidéos. » Rien n’est vérifiable, sinon qu’Antoine a également rencontré virtuellement une femme (mariée) avec qui il projetait d’assouvir des fantasmes sexuels que la morale (celle de l’accusation et de la partie civile) réprouve. « Je n’étais pas bien, je n’étais pas dans mon état normal », résume-t-il pudiquement. Le débat est demeuré stérile.

« Pourquoi faire un nombre incalculable de demandes de mises en liberté ? »

L’avocat de la partie civile, un nonchalant quadragénaire poivre et sel, n’a pas la sobriété de sa cliente. Il se place sur le terrain de la culpabilité et de la repentance (l’avocate générale apprécie l’exercice) – puisqu’Antoine affirme avec constance vouloir expier sa faute, et qu’il a exprimé sans détour son envie d’être déplacé de l’hôpital, où il était soigné, en prison, où il estimait qu’était sa place, puisqu’il était miné par la plus grande des culpabilités, affligé jusqu’au trognon, pourquoi avoir fait une demande de mise en liberté ? « Pourquoi faire un nombre incalculable de demandes de mise en liberté ? » Le reproche résonne fort dans la salle d’audience, à moitié remplie, où quelques figures graves opinent furtivement. Antoine répond : « Je n’étais pas préparé au milieu carcéral. Là-bas, c’était trop dur.

Qu’est-ce que vous avez trouvé dur en détention ?

Un ensemble de choses. La population carcérale est différente de moi, ce n’est pas toujours facile de joindre ses proches, je me sentais seul.

Mais vous réalisez que ces demandes de mise en liberté (à partir de mars 2017, NDLR), c’est une souffrance pour ma cliente ?

En fait, je demandais juste un aménagement, pour que ma famille puisse plus facilement me voir, même avec un bracelet et l’impossibilité de sortir de chez moi. Je suis désolé que ça ait pu choquer Morgane.

J’entends que la prison soit difficile, douloureuse – c’est aussi le but – mais à chaque demande de mise en liberté, vous renvoyez cette image que votre intérêt personnel passe avant celui de Morgane. Pourquoi vouloir sortir si le prix encouru est de faire souffrir celle-ci, que vous avez déjà assez fait souffrir ? »

Un avocat d’Antoine sort de ses gonds : « Vous dites n’importe quoi ! Les demandes, ce sont celles d’un avocat inquiet pour son client, de parents inquiets pour leur fils. » Puis, Antoine reprend la parole : « Et puis, trois ans pour juger ça, c’est quand même un peu long. »

Avant de clore son interrogatoire de personnalité, après quoi suivront d’autres témoignages, le réquisitoire et les plaidoiries, le président questionne Antoine sur son avenir. « Après ma condamnation, répond-il, je compte reprendre mes études. Je vous ai dit que j’aimais la biologie. J’aimerais être prof au lycée. De SVT ou d’anglais. » Le président l’écrit sur sa feuille, relève le nez : « Et comment envisagez-vous vos relations futures avec les femmes ? – En prison, j’aurais acquis la maturité et j’aurais appris à relativiser, je fais un gros travail sur moi. Si un jour une femme me quitte de nouveau, si elle part, je l’accepterais. » Le président, enfin : « Et vous pensez que vous aurez encore besoin de soin ? – Oui, pour toujours, je pense. »

Antoine a été condamné à 15 ans de réclusion criminelle pour tentative d’assassinat.

— Julien Mucchielli