« J’ai donné de nombreux coups, ça a été de la folie »

À la barre, l’accusé est comme pris dans les phares d’une voiture. Plutôt baraqué, sportif, mais pas très grand, il garde les deux pieds bien ancrés au sol. C’est d’ailleurs à peu près la seule chose sur laquelle il croit pouvoir compter à ce moment-là : le sol. L’éclairage porté sur lui est d’intensité forte, ça l’agace. Sur sa ferme main gauche, on distingue un tatouage : cinq étoiles et l’inscription « maman ». Il sert parfois les poings, jamais longtemps, et balaie du regard ceux qui lui font face. Sa gorge se serre, il marmonne un peu, s’agite, se sent comme pris au piège, incompris. Et toutes ces paires d’yeux devant lui, qu’en faire ? Juste derrière lui, son avocate intervient : « Calmez-vous, Monsieur Vico. »
David Vico, 41 ans, est entendu depuis plus d’une heure par la cour d’assises de la Savoie, ce mardi 9 octobre au matin. Nous sommes au deuxième jour de son procès, pour des faits de violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner datant de 2011. C’est loin 2011, mais il faut s’y replonger. À l’époque, David Vico travaille sur des chantiers dans le Beaufortain, en Savoie. Il a rejoint l’entreprise de pavés, dallage et maçonnerie, créée par son ami Sébastien Jourdanney, de près de dix ans son aîné, sa future victime. Les deux s’enivrent à outrance, l’alcool a déjà envahi leur quotidien, et le travail n’est finalement « ni fait, ni à faire » selon un témoin. Une cliente fait un jour un reproche à David Vico, elle décrit en retour « un comportement agressif ». Sur le chantier d’un cabinet médical, parce que son client refuse de le payer, il casse en réponse ce qu’il vient de réaliser, à la masse. En décembre 2010, un homme demande à Sébastien Jourdanney les raisons de ses ecchymoses sur son visage, David Vico, dit-il, lui répond tout de go : « Ça ne te regarde pas. » Dans une boîte de nuit, un homme raconte aussi avoir reçu un coup de poing dans le visage. « C'est dégueulasse », se désole l’accusé, qui comparait libre à la barre. Face à lui, le président de la cour d’assises, François Bessy, ne fait que lire les auditions de différents témoins, ce qui est déjà trop. Son avocate intervient de nouveau : « Monsieur Vico, on vous relit des auditions, il n’y a pas lieu de s’énerver. — Je m'excuse. »

Mais les témoignages se suivent. Une femme évoque des menaces sur sa famille, et la lunette de sa voiture brisée. Un autre témoin parle aux enquêteurs d’un moment dont il n’avait pas encore parlé : alors qu’il se baladait à vélo sur les bords de l’Arve, il avait aperçu deux personnes, avec un chien, l’une tabassant l’autre, tout autant que le chien. David Vico et Sébastien Jourdanney étaient ce jour-là en train de charger des pierres dans leur véhicule, à cet endroit. L’accusé bouillonne. « C’est du délire, c’est dégueulasse, c’est du n’importe quoi. Je suis désolé de me comporter comme ça, mais ça ne m’amuse pas.

Monsieur, je ne dis pas que vous avez commis tout ce qui est décrit, recadre le président. Je vous lis seulement des auditions. Vous répondez ce que vous voulez.

Ah non, je ne réponds pas ce que je veux ! Je dis la vérité.

Comment expliquez-vous que les personnes entendues ont toute la même version, que la moindre contrariété provoque chez vous de la colère et des coups ?

Vous en avez la preuve en face de vous. Je suis quelqu’un de nerveux. Je parle mal, je suis gestuel. Mais je ne suis pas un méchant garçon. J’ai encore un problème avec l’alcool, mais je ne suis pas un méchant garçon. Pourquoi les gens venaient chez nous, à la maison, si je suis violent ? Pourquoi j’étais sollicité à aller chez eux si je suis violent ? Pourquoi ? »

« L’amour vache »

« Chez nous », c’était chez David Vico et Sébastien Jourdanney. Les deux s’étaient rencontrés en 2006. Le premier, originaire de Normandie et carreleur de profession, était un adepte des sports de combat, dont le krav maga, champion de lutte en Normandie. Le second, maçon de profession, préférait la nature, le ramassage des champignons. Il était un inconditionnel des « Chiffres et des lettres » et de « Questions pour un champion », roulait en 2CV, et s’habillait « très vieille France » raconte affectueusement à la barre son beau-frère. Soit deux univers a priori différents. « On s’est connu au PMU de Sallanches (Haute-Savoie), en jouant aux courses, se souvient David Vico. On a sympathisé. » Et ils ont bu, fumé du cannabis. « Mon frère n’était pas alcoolique, précise la sœur de Sébastien Jourdanney. Il aimait le bon vin, la bonne table, mais il n’était pas alcoolique. On connaissait l’alcoolisme, notre père était alcoolique et il était violent aussi quand il buvait. » Les deux amis sont vite devenus inséparables. « Si je voulais voir Seb, il fallait que je voie Vico », explique une amie de longue date du premier. « J’étais un petit peu jaloux, explique le frère de David Vico, parce que Sébastien était un peu comme son frère. Avec David, on n’a pas eu cette complicité-là depuis la mort de nos parents. » D’après l’experte-psychologue, « la victime était comme son alter ego. David Vico était le meneur, Sébastien Jourdanney le suiveur. » En entretien, David Vico lui dit « Sébastien, on ne pouvait que l’aimer. Il était comme mon frère, comme ma mère. Il m’engueulait. Il était le seul à m’engueuler quand je ne débarrassais pas mon assiette. » Mais David Vico le frappe, souvent. « Tout Beaufort l’a vu avec un œil au beurre noir », raconte un témoin à la barre. Tout le monde a vu les traces, mais très rares sont ceux disant avoir vu les coups portés.

« Pourquoi, selon vous, Sébastien Jourdanney est resté, alors qu’il recevait des coups ?, demande Me Christelle Pernollet, du côté des parties civiles, à la psychologue.

— La première raison, c’est l’amour. L’amour vache. La violence n’empêche pas l’amour dans les deux sens.

C’était un couple de quel ordre ?, questionne à son tour Me Caroline Livet, en défense.

— C’est assez mystérieux. Pour moi, ils étaient comme un couple, mais pas homosexuel. Il y avait une relation affective, d’interdépendance mutuelle. Ils partageaient tout, hormis le lit. Cela se passait davantage dans la conjugalité que dans la fraternité. »

Et leur vie à deux devient vite chaotique. Leur entreprise n’est pas déclarée, certains de leurs ouvriers non plus. David étant interdit bancaire, l’argent des chantiers arrive sur le compte de Sébastien. Lui, économe, a hérité deux fois, il n’a pas de problème d’argent. Mais à partir de l’été 2007, les rentrées d’argent vont être sporadiques, quand les dépenses vont s’envoler. « En deux ans, Sébastien Jourdanney a liquidé son épargne, expose le gendarme directeur d’enquête. Au début, le travail fait était de qualité. Après, alcoolisme, disputes et retards ont changé les choses. L’alcoolisme, c’est ce qu’on a retrouvé tout le temps dans ce dossier. » Pour se rapprocher de leurs chantiers, ils quittent Sallanches et emménagent ensemble, courant 2010, à une cinquantaine de kilomètres de là, dans une maisonnette de Beaufort, en Savoie. Leur alcoolisme devient quotidien. « Ils étaient alcoolisés tout les deux, et tous les jours depuis un mois et demi. »

Poser des pavés, c’était un vrai projet professionnel pour David Vico. « Quand je regardais les autres faire, je trouvais ça intéressant. Plus le chantier avançait, plus je trouvais ça beau. » Le président répond : « Vous avez certainement de grandes qualités professionnelles, vous avez d’ailleurs toujours donné satisfaction, excepté à cette période. La seule grosse difficulté, Monsieur, c’est votre alcoolisme, qui revient régulièrement et explique un certain nombre de choses dans votre parcours. » Il le sait. L’alcool coule depuis ses 18 ans au moins, sur les chantiers. Un alcoolisme important. « Je vois régulièrement un psychiatre dans un centre médico-psychologique depuis 2012. J’ai aussi vu un addictologue en juillet. J’en consomme toujours, de la bière. Mais je ne consomme plus d’alcool fort, ça me dégoûte. Quand je bois de l’alcool fort, j’ai des trous, je ne me rappelle plus de rien. La bière, c’est différent. Je fais le maximum pour me soigner, mais ce n’est pas facile.

— Pourtant, toute votre vie est jalonnée d’événements graves liés à l’alcool.

Oui… »

À la barre, l’accusé se montre triste, de tout son corps, comme durant toute la durée de son procès. « Vous auriez dû avoir un comportement exemplaire avant votre comparution devant cette cour d’assises, lui oppose le président. Ce qui n’a pas été le cas. » Parce que David Vico a de nouveau été condamné après les faits, en décembre 2017, alors qu’il était sous contrôle judiciaire dans le cadre de l’affaire qui nous occupe. Des violences contre sa compagne, sous alcool de nouveau. C’était en Normandie.

« Vous avez autre chose à ajouter devant la cour ?

— Oui. Je suis alcoolique. Ce n’est pas facile à dire… Mais je ne suis pas quelqu’un de mauvais.

— Je suis d’accord avec vous. C’est quand vous buvez que le problème se pose. »

« Je le dépose devant les urgences, et je crois que je vais boire un coup, encore une fois »

« Avec Sébastien, nous avions décidé de rester le week-end à Beaufort. Le matin, nous avons consommé de l’alcool. Nous sommes allés à Albertville pour jouer au tiercé. On a bu. En fin de journée, nous sommes allés en discothèque. On a bu. » À la demande du président, David Vico revient sur la période des faits reprochés, allant de fin janvier à début février 2011. Après leur soirée dans la station de ski des Saisies, dans la nuit du 26 au 27 janvier, ils avaient repris la route vers 4 ou 5 h du matin. David Vico et Sébastien Jourdanney s’étaient disputés, au point que le premier, au volant, s’était arrêté. « Je me rappelle lui en avoir voulu de ne pas m’avoir aidé face à des individus » près de la boîte de nuit. David Vico l’avait alors frappé, claques, coups de poing, coups de pied. Dans une audition, il dira : « J’ai donné de nombreux coups, ça a été de la folie. » Sébastien Jourdanney s’était effondré sur son siège, David Vico avait appelé un autre ami à l’aide, pour le porter de la voiture jusqu’à leur domicile. « Le 28 janvier au soir, vous descendez à l’hôpital d’Albertville. Pourquoi vous y allez ce jour-là ? lui demande une des magistrates assesseures.

— Parce que je constate qu’il est blessé, je ne peux pas le laisser comme ça. C’est moi qui décide, lui refuse au départ. Je le dépose devant les urgences, et je crois que je vais boire un coup, encore une fois.

— Pourquoi vous ne restez pas avec lui à attendre aux urgences ?

— Je sais pas.

— Quand vous allez le voir ensuite, avez-vous dit au personnel de l’hôpital qu’il avait chuté ?

— J’en ai forcément parlé, oui.

— Avez-vous dit : “C’est moi qui ai violenté Sébastien” ?

— Non, je ne l’ai pas évoqué. »

« Sébastien Jourdanney était surpris que je l’hospitalise, raconte, face à la cour d’assises, la médecin urgentiste, qui terminait sa garde, ce soir-là, à l’hôpital. Il ne voulait pas dans un premier temps. J’ai argumenté et il a fini par accepter. Il m’a dit : “Merci, je vais pouvoir me reposer.” » L'homme blessé reste six jours à l’hôpital, il ne raconte pas les coups subis, malgré les nombreux ecchymoses. Mais le personnel sent qu’il y a un problème. Plutôt du fait des propos du patient, qui ne se plaint que du genou, du fait de ses silences aussi, pas vraiment d’un point de vue médical. Même si « je crois qu’il avait mal partout, ce pauvre homme », témoigne une chirurgienne d’astreinte ce soir-là. Le 2 février, « il semblait se mouvoir avec moins de difficultés, moins de douleurs », alors il est sorti, raconte-t-elle. Des experts judiciaires reprocheront plus tard au personnel de l’hôpital de ne pas avoir réalisé de scanner cérébral sur le patient lors de cette hospitalisation. Une perte de chance, selon eux. La chirurgienne et un médecin urgentiste seront mis en examen, avant de bénéficier à la fin de l’instruction d’un non-lieu, réclamé par le parquet.

Le président, François Bessy, interroge David Vico : « Sébastien a impressionné les infirmières. L’une a vu qu’il était couvert d’hématomes, une autre s’est demandé comment il avait pu survivre. Comment vous expliquez cela ?

Effectivement, on pratiquait des fois des entraînements, toujours sous alcool. Des entraînements comme des cons, comme des gamins, comme des mecs bourrés. On ne s’entraîne pas quand on est bourré, mais ce sont les gestes que j’ai effectué. Malheureusement, je me suis mal comporté.

Tous ces hématomes, certains récents, c’est quand même impressionnant. Comment l’expliquez-vous ? insiste le président, regard ferme.

Je pense malheureusement qu’ils sont le résultat de la bagarre avec trois individus à la sortie de la discothèque.

Mais ils se sont battus avec vous, pas avec Sébastien ! Monsieur Vico, soyons clairs, comment on les explique ces hématomes ?

Quand Sébastien se faisait un bleu, ça restait pendant trois semaines, un mois.

Comment expliquez-vous les fractures des côtes découvertes plus tard ?

Je sais pas.

Vous avez conscience de votre comportement agressif ?

Oui. »

Pour l’expert-psychiatre, qui l’a rencontré en 2011, David Vico « reconnaît les faits sans les reconnaître ». « Il ne les nie pas, mais on appelle ça de la dénégation. On a l’impression qu’il essaie de se donner une bonne image de lui-même, qu’il ne se reconnaît pas dans les faits reprochés. »

« Il était un peu tout ouin-ouin »

« J’étais soulagé que Sébastien sorte de l’hôpital, je me suis dit qu’il n’y avait rien de grave. On s’est rendus à Beaufort, j’aime pas le mot, mais contents que Sébastien sorte de l’hôpital. » L’une des questions qui se pose avec insistance lors de l’audience, est de savoir si David Vico a de nouveau frappé Sébastien Jourdanney après sa sortie d’hôpital le 2 février et avant sa mort le 3 au soir, à 23 h 30. Lui dit que non, après avoir dit que oui, les experts doutent. David Vico est tendu, le président le pousse : « Moi ce que je vous demande, c’est de dire la vérité.
— La vérité, je la dis. Je n’ai jamais fait de mal à Sébastien après l’hôpital. Je m’en veux, je lui ai fait du mal avant, je le regretterai toute ma vie. Mais jamais après. »

Dans leur maison de Beaufort, ce mercredi 3 février, Sébastien Jourdanney a le regard « hagard », « pris de malaises », il « titube dans l’escalier ». Il ne mange presque rien, a des propos incohérents, s’habille avec un pantalon de ski sans raison. Pendant l’instruction, David Vico évoque « un coup de poing dans la joue » donné ce soir-là, il dit que Sébastien Jourdanney « était un peu tout ouin-ouin », qu’il lui a mis « un coup de pied dans le ventre avec des chaussures de sécurité ».

« C’est le récit que vous faites des instants qui ont précédé sa perte de connaissance.

— Sébastien tombe d’un malaise et je lui mets un coup de pied dans le ventre ? Non, non ! Il est tombé une première fois en arrière sur une banquette. Je l’ai relevé, je lui ai demandé : “Sébastien qu’est-ce qu'il se passe ?” Il a voulu se relever, m’a embrassé la main et est retombé. »

Côté parties civiles, Me Christelle Pernollet l’interroge alors : « Comment expliquez-vous que ce que vous avez dit au départ, de façon spontanée, ça colle avec les constatations médico-légales ? » Silence.
L’avocat général Pierre Becquet se lève à son tour. « Comment expliquez-vous ce côté évolutif de vos déclarations ?

— Je n’ai jamais mis de coup de pied dans le ventre à Sébastien.
— Pourquoi vous rechangez de version ?
— Je ne change pas de version. Hors caméra, les gendarmes ne se montraient pas aussi gentils. »

Me Caroline Livet s’approche de son client. « Monsieur Vico, c’est compliqué sûrement pour vous de répondre aux questions, il y a beaucoup d’émotion. Je pensais avoir fait un travail avec vous, mais visiblement ce n’était pas suffisant. Il faut que vous soyez clair. “Je n’ai pas voulu lui faire du mal”, c’est une phrase qui ne peut pas passer, on est là pour des coups mortels. Il faut dire à la cour une réalité dont vous n’avez peut-être pas conscience, c’est votre violence. Il faut le dire, Monsieur Vico. Vous ne voulez pas l’entendre, mais il faut que vous arriviez à le dire. Vous êtes comme ça.

— Je n’ai jamais frappé Sébastien après l’hôpital.

— L’hôpital, on va y revenir. La majorité des gens entendus font état d’un comportement violent de votre part.

— Oui, je suis agressif, violent.

— C’est un état de fait que vous admettez, la cour peut l’entendre. »

L’avocate avance à petits pas, son client est toujours à vif à la barre. Elle revient sur la nuit du 26 au 27 janvier 2011. « Vous ne supportez pas qu’il vous ait abandonné ?

— Oui.

— À la suite de quoi, il y a des coups ?

— Oui. J’ai honte. Je ne chercherai pas à me défendre.

— Il prend quand même une bonne raclée, c’est ça ? »

David Vico approuve, d’un hochement de tête.

« Donc vous lui faites du mal ? »

Il approuve de nouveau, ébranlé.

« Qu’est-ce qui génère cette réaction ? Vous êtes tellement content de le retrouver que vous le tapez ?

— C’est l’alcool. Mais ce n’est pas normal. »

« Je pense qu’il m’a aimée, mais il ne sait pas aimer, en fait »

« J’ai pas de bonnes choses à dire sur lui. Pour moi, c’est quelqu’un de violent, envers moi du moins, et d’alcoolique. » Au fond de la salle d’audience, sur un écran, est apparue une jeune femme, Célia. Elle est la dernière compagne connue de David Vico, ils se sont rencontrés en 2014, après les faits qui concernent la cour d’assises. « Il m’a mise bien plus bas que terre. » Elle détaille : « Des claques, des coups de poing dans le ventre… Une fois, j’avais une bombe lacrymo, je l’ai gazé, et j’ai réussi à m’enfuir. » Célia porte plainte « à trois reprises », le quitte plusieurs fois, et revient. « Quand je le quittais, il me disait qu’il allait se soigner. Mais après, quand je revenais, il me disait qu’il n’avait pas de problème, qu’il était seulement trop gourmand avec l’alcool. » Il la menace de mort aussi, mais « je tiens à dire qu’à chaque fois il était alcoolisé ». « Quand a-t-il commencé à être violent envers vous ? » lui demande le président.

— Au premier trimestre de ma grossesse, début 2015.

— Auparavant, il n’y avait jamais eu de violences ?

— Pas du tout. On était très complices, il était très rassurant. On était bien. Il voulait cet enfant. C’était le choix de tous les deux, un choix d’amour. Peut-être qu’il avait peur de devenir papa, peut-être du fait de son vécu aussi. »

L’avocat général prend à son tour la parole et pose « une question délicate » : « David Vico avait tout à gagner à comparaître devant cette cour d’assises avec une compagne et un enfant. Avez-vous eu un doute à ce propos, concernant son amour ?

— Je n’ai pas douté, non. Je pense qu’il m’a aimée, mais il ne sait pas aimer, en fait. »

Plus tôt, interrogé sur la nature de ses violences, David Vico avait répondu : « Quand je commets des violences, c’est plutôt des coups de poing dans les murs, sur la table. Mes anciennes compagnes pourront témoigner », il ne les a pas frappées. Défilant à la barre, ces dernières, encore affectées pour plusieurs d’entre elles, livrent une tout autre version. Maryline a connu l’accusé en 1995, il avait 18 ans. Ils ont partagé trois ans de vie, les violences envers elle était « relativement fréquentes », « quand il avait bu ». « J’avais des bleus partout sur le corps. » Anne l’a connu plusieurs années après. Ils ont vécu une aventure de quelques semaines, avant de se lancer dans une relation plus formelle. « Son comportement a changé. Il était instable et impulsif, l’alcool n’aidant pas. » Elle raconte les insultes, les dévalorisations, les humiliations. « Il était sans arrêt tendu. C’est quelqu’un qui porte une grande tension, il a un problème identitaire, il est très agressif, dans le déni, il n’assume pas ses responsabilités, il a besoin de se décharger sur son entourage. Je pense qu’il a besoin de soins. » Nastassja aussi a partagé la vie de David Vico et la vie commune s’est « très mal passée ». Il était violent quand il avait bu, il la laissait payer les frais de la vie à deux quand lui dépensait tout son argent, « dès qu’il en avait », en alcool. « Il pouvait me prendre à la gorge et me jeter sur le lit, me donner des claques. Je n’ai pas porté plainte parce que je n’osais pas, parce que je l’aimais. C’était mon premier amour. »

Le président demande : « Il était fréquemment ivre ? — Oh oui ! »

Doucement, le magistrat lui demande son avis : pourquoi donc David Vico se comporte-t-il comme cela avec ses compagnes ? « C’est un mal-être venu de l’enfance, peut-être. Tout vient de là, à mon avis, même si cela n’excuse pas tout. À chaque anniversaire du décès de sa famille, il était mal. »

Ses ex-compagnes en ont toutes parlé devant la cour, dans un mélange de tristesse, de compassion et de colère envers lui. En 1994, David Vico a perdu père, mère, frère, sœur et cousin, dans un accident de la route. Les cinq étoiles tatouées sur sa main. C’était le printemps dans le Calvados, il avait 17 ans. Son père, au volant, était lui aussi alcoolisé. Alors comment vivre après cela ? Son autre frère a choisi de se tourner vers la religion et de s’entourer du reste de sa famille, en Normandie. David Vico a très vite préféré fuir, à l’autre bout du pays. Il a choisi Sallanches « par nostalgie, parce que ses parents rêvaient d’y venir », a raconté la psychologue à la barre, évoquant aussi « la culpabilité du survivant ». Là-bas, en Haute-Savoie, il a rencontré Sébastien Jourdanney, dans un PMU, en jouant aux courses. « Il n’aurait pas dû partir. Il aurait dû rester dans le cocon familial un petit peu », estime son frère. « Je ne ferai jamais mon deuil », pleure à la barre David Vico, touché.

Lors de son réquisitoire, l’avocat général a demandé le maximum de la peine prévue par le code pénal pour des coups mortels, quinze ans de réclusion criminelle. Vendredi 12 octobre, la cour et le jury, exclusivement féminin, ont condamné David Vico à treize ans de réclusion.

— Fanny Hardy