« Ils m’ont fait croire à de l’amitié et j’y ai cru »

Christelle n’a jamais été condamnée par la justice, mais elle connait bien la prison. Elle a travaillé comme surveillante pénitentiaire pendant 17 ans. Jusqu’au 3 février 2015. Dans l’après-midi, ses collègues du centre pénitentiaire de Rennes-Vezin la topent en sortant du vestiaire. Sur elle, six bouteilles de 50 cl remplies de vodka, un téléphone, un chargeur et un kit oreillettes qu’elle avait prévu de remettre à un détenu.

Du bureau de la détention, la surveillante brigadier passe en garde à vue. Son casier, son véhicule et son domicile sont perquisitionnés. Les enquêteurs retrouvent chez elle cinq téléphones et des accessoires, des listes de courses, des tickets de caisse, des lettres et 24 g de cannabis. Christelle avoue. Pendant un an, elle a apporté une vingtaine de téléphones, de l’alcool et du cannabis à trois hommes, dont un DPS (pour « détenu particulièrement signalé »).

« Je pensais pas que quelque chose de pareil aurait pu m’arriver. » Trois ans plus tard, devant le tribunal correctionnel de Rennes, Christelle, 41 ans, cheveux gris-bruns-blonds, « continue à se poser des questions ». Pour l’heure, ce mardi 13 mars 2018, elle doit surtout répondre à celles de la présidente, Véronique Lanneau. En débutant par celle-là : « Comment ça a commencé ? »

« Ça s’est pas fait du jour au lendemain »

En garde à vue, Christelle a dit que c’était venu « naturellement ». Elle ne dit plus ça comme ça aujourd’hui. Engoncée dans sa doudoune noire, les joues rosées, elle essaye de décrire la « spirale » qui l’a menée ici. Parfois, elle parle « d’engrenage ». Mais ce qu’elle veut que tout le monde comprenne, c’est « que ça s’est pas fait du jour au lendemain ».

Alors le tribunal la fait rembobiner jusqu’à son adolescence : « Mon père avait un élevage de vaches laitières, on m’a fait comprendre qu’il n’y avait pas d’argent, et comme je suis pas forcément douée pour les études, je suis partie travailler. » Après sa formation à l'École nationale d'administration pénitentiaire (Enap), elle passe deux ans à la maison d’arrêt d’Osny, dix ans à la prison des femmes de Rennes et cinq ans au centre pénitentiaire de Rennes-Vezin.

L'ex-matonne devant le tribunal de Rennes

Christelle devant le tribunal de Rennes. (Illustration : Pierre Budet)

Christelle monte en grade, devient surveillant brigadier. La présidente épluche le dossier, « sens du travail en équipe », « efficacité », « disponibilité », « lettres de félicitations »… Et note en tournant les pages que « toutes les petites croix sont dans la colonne très bien ». Véronique Lanneau à Christelle : « Vous étiez quelqu’un d’apprécié ? » Elle n’hésite pas : « Oui. » « Vous aviez une reconnaissance professionnelle on peut dire ? » avance la juge. Encore « oui ».

« Quand vous l’avez fait une fois vous êtes perdue »

Le métier lui « plaisait », quant à savoir s’il était « pénible » comme le suggère la juge, Christelle répond « oui, parfois, mais c’était un métier que j’aimais ». Elle appréciait la prison de Vezin parce qu’elle avait des horaires « plus confortables ». Comprendre qu’elle pouvait travailler douze heures d’affilée, de 7 à 19 h et que ça l’arrangeait bien parce qu’habitant à 50 km de là, ça ne faisait qu’un seul aller-retour. À la fin du mois, « selon les heures sup’ », elle pouvait gagner jusqu’à 2 300 euros.

Christelle est célibataire à ce moment-là et « pas pressée de partir » du travail le soir. « J’ai une vie sociale très riche, mais je suis très seule », constate-t-elle. L’enquête sociale renvoie l’image d’une « femme active et ouverte aux autres », « bonne pâte », diront certains, et de quelqu’un en « quête de reconnaissance ». Christelle acquiesce : « Depuis que je suis toute petite j’ai recherché ça. »

Se pourrait-il qu’elle ait trouvé « ça » en prison ? Peut-être. Toujours est-il que lorsqu’un détenu condamné pour trafic de stup’ avec qui elle « discutait bien » lui a demandé un portable « pour communiquer avec sa fille », elle a cédé. Et, dans la tête de Christelle, à l’époque, ça ne pouvait que continuer. « Quand vous l’avez fait une fois vous êtes perdue parce qu’ils peuvent dire que vous l’avez fait une fois. »

« Et il vous faisait sa petite liste de courses comme ça ? »

Les commandes s’allongent. Trois détenus sont dans la boucle. Ils lui demandent d’autres téléphones, de l’alcool, vodka surtout, puis du cannabis. Les enquêteurs ont aussi trouvé des listes. Véronique Lanneau, stupéfaite : « Et il vous faisait sa petite liste de courses comme ça ? » Christelle, gênée : « C’est arrivé deux-trois fois. » La présidente donne un aperçu des commissions, « treize paquets de levure, harissa, poivre, parfum pour homme… »

Pour rentrer la marchandise, Christelle n’a pas vraiment eu de difficultés. « Vous dites que vous entriez par les portiques de détention, que ça sonnait, mais que vous passiez quand même », relève, quelque peu médusée, la présidente. Christelle, sur une tonalité inversement proportionnelle à la surprise de la juge : « Mais ça c’est presque tous les matins et presque tous les surveillants ! »

Véronique Lanneau, la présidente

À droite, Véronique Lanneau, la présidente. (Illustration : Pierre Budet)

Christelle a reconnu avoir fourni une vingtaine de téléphones avec parfois des accessoires. Pour l’alcool, elle n’est plus sûre, « environ 40 l dans l’année je pense ». Le tribunal assure que c’est plutôt de l’ordre de 70 bouteilles, soit 6-7 l par mois. Les enquêteurs ont compté les tickets de caisse chez Christelle – « Je pensais même pas à les jeter » – et ont recoupé avec les informations de sa carte fidélité.

Pour récupérer le shit, Christelle devait retrouver un contact d’un détenu. Elle y repense tout haut. « J’aurais même pas su où aller pour trouver du stupéfiant. » Un coup, elle est allée chercher la came à Nantes. Pour joindre les gars ou pour que les gars la joignent, elle disposait de téléphones dédiés. Elle en changeait régulièrement, à leur demande explique-t-elle, sans penser à jeter les autres mobiles. « Ça fait un peu trafic quand même, commente la juge. Tout ça c’était pour des dealers ? » L’ex-matonne répond d’un « oui » pas fier.

« C’est quoi ces lettres alors ? »

Véronique Lanneau veut que Christelle éclaircisse ses relations avec les détenus. Est-ce qu’elle était amoureuse ? Sous emprise ? Est-ce qu’elle était attirée par un type de profil en particulier ? Avait-elle été menacée ? « Il n’a jamais été question de relations amoureuses avec qui que ce soit. » Elle dénègue d’un ton pas commode qui n’était pas remonté jusqu’alors. La présidente veut bien, mais il y les lettres. « C’est quoi ces lettres alors ? »

Elle attend quelques secondes avant de répondre, « bah c’est des lettres, je sais même plus…

Donc il n’y avait pas de sentiment derrière ?

Ah non, non, non, affirme Christelle. Ils m’ont fait croire à de l’amitié et j’y ai cru – naïvement peut-être. Je me suis laissée embarquer et après j’ai pas vraiment eu le choix. »

Pour le tribunal, s’il n’y a pas de sentiment, il reste l’argent. À chaque transaction, Christelle touchait des biffetons : 50 euros pour un téléphone et pour la vodka, une rémunération égale au double du prix du litre en magasin.

Le cannabis était « remis gratuitement », car elle ne le payait pas. D’ailleurs, elle dit ne pas être « intéressée spécialement par l’argent ». « Qui fixe les règles ? intervient Me Delphine Caro, son avocate. – Eux, s’entend-t-elle répondre. – Et vous leur avez expliqué, les risques que vous preniez, pour votre carrière ? » Christelle répond que non.

« La deuxième victime, c’est les détenus »

La présidente aussi veut jouer aux devinettes :
« Vous savez à combien un détenu est condamné quand on retrouve 1, 5, 10 g dans sa cellule ?

Ça fait trois ans que je ne travaille plus, lâche Christelle. Je ne sais pas du tout…

À votre avis ? la pousse Véronique Lanneau. Ça dépend bien sûr de la personnalité, mais il y a une petite jurisprudence quand même… » Christelle donne sa langue au tribunal, qui ne répond pas.

Depuis 2015, Christelle est sous contrôle judiciaire, avec interdiction de paraître en Ille-et-Vilaine. Elle a déménagé d’abord chez son frère, à 500 km de chez elle, et puis chez une amie, « dans le 44 », où elle a dégoté un boulot dans l’agroalimentaire. Elle a enchainé dans l’hôtellerie, puis dans une usine d’électronique avec quelques journées en intérim de-ci de-là. Et depuis janvier 2017, elle bosse dans une entreprise de conditionnement d’œufs. Elle gagne environ 1 400 euros net par mois. Christelle reprend son souffle. « Et j’y suis toujours dans cette entreprise de conditionnement d’œufs. »

Le procureur, David Marcat, entame ses réquisitions par une ode aux surveillants de la pénitentiaire. C’est pas écrit sur la fiche métier qu’il a retrouvée, mais il reconnait que « c’est un métier difficile, qui nécessite une certaine qualité humaine, une force. Une certaine force que madame a eue pendant plus de quinze ans. » Pour lui, Christelle « se pense un peu comme une victime du système et ça, c’est difficile à entendre. La victime aujourd’hui, ce n’est pas madame. C’est d’abord la profession sur laquelle elle jette le discrédit. Et ce sont les détenus. »

Me Delphine Caro, pour la défense.

Me Delphine Caro, pour la défense. (Illustration : Pierre Budet)

En face, Christelle est stoïque sur son banc et Me Caro se marre en silence. David Marcat reprend la devinette de la présidente, l’accent du sud en plus. « Je vous donne le tarif. Un détenu pris, il a une double peine : c’est au moins vingt jours en moins de crédit de réduction de peine, plus le passage devant le tribunal. Et là c’est au bas mot deux mois de prison et quatre à six mois en cas de réitération. »

Le procureur va de « rapide calcul » en « rapide calcul » pour montrer que Christelle a profité du système. « On en est déjà à plus de 2 000 euros de trafic. Et ça c’est la partie avérée », sous-entend-t-il. Il requiert deux ans de prison, dont un an avec sursis. Il se dit « formellement opposé » à la non-inscription de la condamnation au bulletin n° 2 du casier judiciaire, rapport au fait que Christelle soit conseillère municipale dans sa commune. Et il demande une interdiction définitive d’exercer le métier de surveillant, ainsi que toute activité liée à la fonction publique.

Là, Me Caro rigole et ça s’est entendu. L’avocate, sans aller jusqu’à dire que sa cliente est une victime – « elle a dit non pendant plus de quinze ans, elle aurait dû dire non » – souligne une certaine force aussi du côté des détenus. « Quand on en est à aller chercher du stupéfiant à Nantes pour fournir à titre gratuit un dealer, c’est qu’on a perdu le recul nécessaire », illustre-t-elle. Aucune logique de profit. « Je suis persuadée que si on lui avait demandé de rentrer la vodka gratuitement, elle l’aurait fait aussi. »

« La honte de sa famille »

En parlant des détenus, Me Delphine Caro trouve « dérangeant de la part du ministère public que les trafiquants de stupéfiants soient présentés comme victimes », elle promet de s’en souvenir. La défense rebondit sur la notion de « double peine » employée. Christelle, devenue « la honte de sa famille », la subit aussi : elle est seule à comparaître et compte toujours dans les « effectifs théoriques de l’administration pénitentiaire », puisqu’il fallait cette audience pour que sa démission soit acceptée.

En attendant, « elle ne peut pas s’arrêter de travailler, ou débuter une formation car elle ne peut pas s’inscrire à Pôle Emploi ». Me Caro ne veut pas d’une « peine exemplaire », mais plaide pour une « peine utile, sans forcément de partie privative de liberté ». Après tout, sa cliente coche toutes les petites cases pour un aménagement, « elle est propriétaire, paie son crédit, a un travail, suit des soins… »

Christelle s’approche pour dire quelques mots. Elle termine par « je regrette tous les jours ce que j’ai fait » en le disant un peu plus fort que le reste comme si la juge allait passer le mot à son père. Le tribunal a condamné Christelle a deux ans de prison, dont 14 mois de sursis. Un juge d'application des peines décidera plus tard la façon dont les dix mois de prison ferme seront exécutés. Elle a aussi reçu l’interdiction d’exercer toute activité dans la fonction publique. Sa demande de non-inscription de la condamnation au bulletin n° 2 du casier a été rejetée.

— Charlotte Hervot