« Donc maintenant, on fait du cannabis écologique ! »

Le genre de ticket de métro que l’on regrette toute sa vie. Le 6 mars, Louis, 24 ans, se fait contrôler par des agents de la régie des transports de Marseille. Il n’a pas de titre, et ses pupilles sont très, très dilatées. Une patrouille de police engage la fouille. Dans ses poches, deux sachets remplis d’herbe. Et comme ils paraissent fraîchement concoctés, les agents décident de remonter à la source. Direction Les Chartreux, quartier populaire et sympathique proche du centre-ville, où résident Louis et sa compagne.

Valérie, 29 ans, est aussi dans le box. Native de Rambouillet (Yvelines), cette jeune tatoueuse indépendante exerce à Marseille depuis peu. Elle a été repérée chez elle, le jour du contrôle de Louis, le jour de la perquisition. Le jour où, la police a saisi leur serre, lampe, leurs plants, mixeurs, graines, engrais. Leurs bocaux aussi, et les 500 g récoltés. Et le reste, surtout, qui vaut au couple de comparaître pour trafic de stupéfiants : la balance, les sachets vides, les enveloppes, les 3 307 euros sous le lit. Et un cahier qui annonce : « Justine, 70 euros. Julien, 20 euros. Nina, 85 euros. »

« Quand je m’investis dans quelque chose, je m’investis vraiment à fond ! »

Louis, tête blonde, maintient une rhétorique très polie. Ses réponses sont sereines, son regard, doux. Il a réponse à presque tout. Les petits sachets ? « Comme nous vous l’avons dit, ma compagne, qui est tatoueuse, a besoin de sachets pour ses piercings. Les différentes tailles correspondent aux différents gabarits de bijoux. » La balance ? « Pour faire de la cuisine. » L’argent sous le matelas ? « Des petits boulots au black. » Même ton rassurant, lorsque la présidente, Karine Sabourin, révise les basiques du jardinage :

« Les boules d’argile, c’est pour quoi ?

Alors, les boules d’argile, ça sert au drainage.

Et les algues, c’est pour quoi ?

Alors, les algues, c’est pour mélanger au terreau, comme un engrais naturel.

Donc, maintenant, on fait du cannabis écologique ! »

Petit rictus du tribunal. Mais Louis ne perd pas la face. Il est pédagogue, et déroule, modeste, sa petite expertise. Il conserve la sobriété qui s’impose à la situation, mais au travers, on le sent : Louis est un passionné.

« Vos installations, elles représentent un investissement conséquent, j’imagine. Vous pouvez l’évaluer ? demande la présidente.

— Oui bien sûr, je dirais, à peu près 1 000 euros.

C’est une somme importante.

Oui, mais avant cela, j’ai dépensé beaucoup d’argent pour fumer. Alors j’ai décidé d’investir. Et quand je m’investis dans quelque chose, je m’investis vraiment à fond ! »

« Je n’ai jamais eu de problèmes comme ça. Et ça m’impressionne beaucoup »

Valérie est pâle. Ses traits juvéniles bougent encore, mais le reste est momentanément figé. Ses cheveux sont pris dans son blouson. Son dos est voûté, il ne se redresse que par sursauts. Comme son regard, parfois. Le reste du temps, il semble s’égarer dans les remords. De quoi saisir à vue d’oeil que l’expérience du tribunal la traumatise totalement. Jusqu’à en perdre la parole. « Et vous, mademoiselle, comment vous expliquez les feuilles de comptes ? » interpelle la présidente. Silence. Les lèvres bougent, mais aucun son ne sort. Puis, difficilement : « Je… Je… Je ne sais pas. » Même réponse pour le liquide sous le matelas. Avant d’ajouter :

« Je n’ai pas mesuré l’importance. C’est grave. Il faut que je me soigne. Je vous promets que je vais changer.

— Vous dites ça aujourd’hui, mais on sait pas si vous le pensez, ou si vous dites ça pour nous, réplique machinalement la juge.

— Non vous savez, je connais pas ça, là. J’ai jamais eu de problèmes comme ça. Et ça m’impressionne beaucoup. »

« Soit vous arrêtez, soit vous vous présentez aux élections pour changer la loi »

Contrairement à Valérie, le casier de Louis comporte deux mentions, dont l’une, récente, pour conduite sous emprise de stupéfiants. L’histoire de Louis est celle de milliers de consommateurs, aux quatre coins de la France. Il fume « beaucoup d’herbe, depuis qu’il est très jeune ». Il s’est lancé dans la culture pour sa « consommation personnelle ». Il est conscient des conséquences sur sa santé, mais tenait, surtout, « à ne plus donner d’argent aux gros trafiquants ». Car, avec sa petite production artisanale, Louis a une certitude : il n’est pas « comme eux ».

Cette histoire, beaucoup peuvent y être sensibles. Mais d’autres, comme le procureur Xavier Leonetti, l’ont trop entendue. Et comme le prévenu qui lui fait face, il a plusieurs grands principes qu’il souhaite partager. La voix radieuse et assurée, il déroule son réquisitoire d’un seul trait : « Il me semble que nous sommes face à deux individus qui, parce qu’ils travaillent au black, parce qu’ils se sont lancés dans la culture bio, se disent qu’ils ne sont pas comme les autres. Mais vous voyez, trois mots sont écrits sur la façade de certains bâtiments, et le dernier, c’est "fraternité" ! Et "fraternité", ça veut dire, travailler pour contribuer, et payer ses impôts, comme tout le monde ! Alors, vous avez beau répéter que vous n’êtes pas un délinquant des quartiers Nord, vos petites ventes, c’est du trafic, et en France, c’est interdit. Transport, détention, offre, et acquisition de stupéfiants, c’est passible de dix ans. Donc soit vous arrêtez, soit vous vous présentez aux élections pour changer la loi. Autrement, vous allez vous prendre le mur, et le mur, ce sera celui de la prison. Et là, les délinquants des quartiers Nord, vous les fréquenterez ! »

« Sous imprégnation constante »

Rectification immédiate de l’avocat de Louis : « Je ne crois pas que mon client se sente supérieur parce qu’il ne paye pas d’impôts. Je crois plutôt qu’il est en CDI déclaré, et que son salaire est simplement trop modeste pour y être éligible. Quant aux gros trafiquants, mon client ne se dit pas meilleur. Il dit simplement qu’il n’a pas envie d’avoir affaire à eux. »

Pour sa première comparution, Valérie est condamnée à six mois de sursis, soit le double de la réquisition du ministère public. Louis est condamné à huit mois de prison, dont deux mois de sursis. « Le tribunal ne prononce pas de mandat de dépôt. Mais cela vous fait six mois ferme. Six mois ferme. » La présidente répète le délibéré, en fixant le prévenu d’un regard noir. Pour les deux amoureux, le sursis est accompagné d’une obligation de soin. Plus tôt dans l’audience, l’idée qu’ils aient vécu « dans un 50 m², sous imprégnation constante de l’odeur », avait scandalisé le tribunal.

— Clara Martot