« Alors on se dit tout de suite que c’est madame qui est violentée, mais non »

Ses jambes flottent dans un jean trop large. Au cours des explications, il remue ses bras et fait bouger le col rose de sa chemise. Lui ? Il est prévenu d’avoir frappé sa femme pendant la nuit de la Saint-Sylvestre. À 3 h 05, la police, alertée par un appel de son fils de 10 ans, intervient au domicile familial. Le garçon fait comprendre qu’il y a des violences entre ses parents. Sa belle-mère, qu’il appelle maman, est enceinte.

Il est emmené en garde à vue. Alcoolémie négative. Le vendredi 28 décembre, déjà, une dispute avait éclaté. Madame se plaint de la violence de Monsieur. Il la battrait avec une ceinture quand elle demande de l’argent. Dans ses dépositions, elle insiste sur les problèmes financiers du couple. D’après elle, son mari a une deuxième femme à l’étranger et lui envoie de l’argent « au lieu de nourrir sa famille en France ». À côté, il se tape la tête contre les murs du salon.

Ils sont somaliens. Lui est arrivé en France en 2013. Le reste de la famille a pu le rejoindre en 2016. Dans un français qu’il s’excuse de ne pas parler à la perfection, il réfute toutes les accusations.

« J’ai une femme, je n’en veux pas deux ! C’est moi qui ai fait le regroupement familial. Elle veut demander les aides de la CAF, mais moi je ne veux pas, car je travaille. Je n’ai rien fait. Quand il y a eu une bagarre, moi je voulais le calme. Il y avait les enfants à côté.

— Là vous parlez du vendredi 28, ça ne m’intéresse pas tout ça ! »

Dans le procès-verbal, les policiers précisent qu’il n’y « a pas beaucoup à manger au domicile et que le foyer ne semble pas riche. » Elle ne s’est pas constituée partie civile, mais est présente dans la salle d’audience avec son avocate et une traductrice. « Tu fais n’importe quoi, tu cherches une autre femme ! », lance-t-elle à son mari.

Dans ses déclarations aux policiers, leur fils fait inverser la tendance : « Je n’ai jamais vu mon père taper ma mère. Elle est tombée sur l’accoudoir du canapé. En revanche, j’ai vu ma mère mettre des coups de poing à mon père. Elle le frappait un peu partout. Parfois, elle ferme l’appartement à clé pour l’empêcher de sortir. » Ce soir-là, elle l’a frappé. Il l’a poussée pour pouvoir sortir de la pièce. Elle est tombée sur le canapé.

« Les violences conjugales sont si particulières lorsqu’elles ont lieu au sein du domicile familial. Ce jeune homme prend l’initiative d’appeler les forces de l’ordre. Les choses sont un peu plus compliquées que ce qu’on pensait au départ », déclare le procureur à l'audience. Comme condamnation, il propose un stage de sensibilisation aux violences conjugales.

Debout, droite derrière le banc des avocats de la défense, une femme, grande et blonde, prend la parole : « Les médias nous rebattent les oreilles sur les violences faites aux femmes, et on en oublie trop que les violences conjugales, ce sont aussi les violences faites aux hommes. » L’avocate du prévenu rappelle que de nombreuses personnes ont témoigné leur connaissance des difficultés du couple. « Alors on se dit tout de suite que c’est madame qui est violentée, mais non. » Madame, elle, rejette toutes les accusations et s’agite un peu derrière depuis son banc. « Il faudrait dire à Madame d’être un peu moins vindicative. Cela servira à l’apaisement du couple ! » Le juge lui envoie un dernier avertissement et menace de la faire sortir.

L'avocate achève son propos : « Il y a encore beaucoup d’a priori sur les violences faites aux femmes. Monsieur a quitté l’appartement alors ça l’a déchaînée. Le stage est une gentille idée de la part du procureur. Madame a su qu’on pouvait obtenir des aides en France quand on ne travaille pas. Le condamner ? Certainement pas ! Pour la sérénité du couple, je vous demande de le relaxer. » Faute de charges suffisantes, le tribunal suit l'avocate.

— Camille Grange