« Ya bon Banania, Ya pas bon Taubira ! »

Glissée parmi les toges, une soutane flâne dans la section 2-7 de la cour d’appel de Paris. L’abbé Xavier Beauvais arbore crânement son col romain face aux rabats d’avocats. Relaxé en première instance, l’ancien curé de la paroisse intégriste Saint-Nicolas-du-Chardonnet comparaît de nouveau pour injure publique raciale, suite à l’appel du parquet. « Ya bon Banania, Ya pas bon Taubira ! » avait-il eu le bon goût de scander pendant une manifestation d’octobre 2013 contre le mariage homosexuel.

Souriant, l’ecclésiastique ventripotent s’avance à la barre, ses mains d’ouvrier battent la cadence. Dans la précipitation, son avocat manque de dégringoler, mais contrôle sa glissade, au grand dam de l’assemblée, les yeux déjà rivés sur le sol.

« Avez vous quelque chose à rajouter ? demande l’assesseur, après un bref compte-rendu du jugement de première instance.

Pas grand chose, explique l'abbé à la magistrate de sa voix ferme et posée. Simplement, la marque Banania a pour sous-titre : "Le petit déjeuner familial". C’est pour cela que je l’ai utilisée, pour critiquer la politique de madame Taubira sur la famille.

Enfin quand même ! On a tous l’image du tirailleur sénégalais utilisé par la marque. D'ailleurs, depuis un arrêt de la cour d'appel de Versailles, Banania ne peut plus se servir du slogan : "Ya bon Banania". Et il faut aussi se souvenir du contexte de l’époque, rétorque-t-elle, évoquant cette gamine comparant la ministre à une guenon, l’élue FN l’opposant à un singe sur Facebook, ou la Une du journal Minute.

Je n’étais pas au courant de l’actualité. Je ne lis pas la presse et ne dispose ni de smartphone, ni d’ordinateur.

Vous vivez hors du temps ? raille la magistrate.

Hors d’un certain temps ! rétorque l'abbé, déclenchant les rires d'une partie du public acquis à sa cause.

Et pour les produits attachés à la famille, il y a d’autres marques !

C’est la marque qui m’est venue à ce moment là. Ce n’était pas réfléchi.

Donc c’est vous qui aviez eu l’idée de ce slogan ?

Oui, la manifestation était un peu morne, donc j’ai lancé le slogan.

Ce slogan véhicule une certaine idée selon laquelle les personnes de couleur sont comme des enfants. Ils ne maîtrisent pas bien la langue française. »

À ces mots, des rires méprisants se font entendre dans la salle. « Et alors ? » peste une vieille femme avachie sur son banc. « C’est bon enfant ! » rouspète un gros bonhomme.

« Comme toutes les manifestations, il y a un côté moqueur. Mais pas de mépris », répond l'abbé

« Langage petit-nègre »

La procureure, surplombée d’une épaisse masse de cheveux bruns en bataille, rappelle les raisons de la relaxe prononcée en première instance. Considérant que lors d’une manifestation, les slogans sont forcément réducteurs et moqueurs, que la recherche de la rime prime parfois sur le sens, les juges n’avaient pas établi le caractère raciste et outrageant. « Je suis étonnée par cette analyse purement formelle, regrette-t-elle, qui évacue les valeurs véhiculées par une telle formule. »

Elle reproche à l’abbé de se cacher derrière sa méconnaissance de l’actualité. Ne pas connaître l’arrêt de la cour d’appel de Versailles, passe encore, mais les attaques racistes dont fut victime Christiane Taubira ? « C’est difficile de ne pas en être informé. » Surtout lorsque l’on se bat contre le mariage pour tous. Le slogan employé, ce « langage petit-nègre », a contribué à ce racisme ambiant.

« La cour doit se poser une seule question : ce slogan aurait-il pu s’appliquer à une autre personne politique, une personne de race blanche ? » Son ton laisse deviner sa position. A l’encontre de Xavier Beauvais, elle réclame 3 000 euros de dommages-intérêts, car « le choix de cette formule n’était clairement pas anodin ».

« Ah ! il est bien loin l’esprit de Charlie, l’esprit de pouvoir injurier, de pouvoir se moquer, de pouvoir caricaturer », attaque la défense. En première instance, l’avocat avait demandé le sursis à statuer, en attendant que Taubira quitte ses fonctions de ministre de la Justice. Las, il a fait le deuil de cette demande, face à « l’indéboulonnable » ministre. Cette « victime qui est la supérieure hiérarchique du parquet ». Ce « parquet qui poursuit tout avec frénésie dès qu’il s’agit de Taubira ». Ce même parquet à deux vitesses qui n’a pas levé le petit doigt lorsque son client s’est fait insulter sur Twitter : « Dîtes les Veilleurs, se moquait le tweet, vous n’auriez pas quelques enfants en stock à refiler à Beauvais pour calmer ses ardeurs ? »

Sur les faits, l'abbé réfute tout racisme. Paternalisme anachronique oui, racisme, non ! Tout un scandale est fait sur ce slogan, mais « on trouve bien des têtes de nègre en boulangerie ! » L’abbé voulait souligner son amour du tirailleur sénégalais, qui a versé son sang pour la France, face à cette Christiane Taubira « pas du tout sympathique », qui a voulu rendre la Guyane indépendante. Par contre le raciste, c’est le parquet, qui « réduit Taubira à sa couleur de peau ! »

Il demande la relaxe, espérant avoir convaincu grâce à « l’excellence de [ses] déclarations ». La décision sera rendue le 17 février.

— Félix Roudaut