« Vous voyez qu'ils ne cherchent pas à comprendre, qu'ils me cassent, qu'ils me jettent »

Dimitri est en prison depuis 18 mois, et pour encore 18 mois, en raison du cumul de nombreuses peines, parfois très courtes, d'autres moins.

21 ans, bientôt 22, et 16 fois condamné, Dimitri. Pour usage de stupéfiants, conduite sans permis, vols, port d'arme, dégradations, et puis, évidemment, des faits de rébellion, outrage et violences contre des policiers, en 2014 : comparution immédiate, 18 mois. Il se tient à nouveau devant la chambre correctionnelle du TGI de Mâcon.

Un chat sauvage qui ne veut plus de son passé

Il y a parfois des histoires comme celle-ci qui évoquent le broyage, quelque chose de l'ordre d'une mécanique qui va accomplir son œuvre, de façon systématique, une condamnation en appelant une autre, et ce chat sauvage, frondeur, insolent, provocateur, qui se débat sans personne autour de lui que son avocate et sa conseillère pénitentiaire de probation et insertion (CPIP), finit par alimenter la machine, chaque blessure provoquant une réponse violente, et ainsi de suite. Personne ? Son père est décédé, sa mère n'a plus aucune relation avec lui. Du reste il n'a aucun soutien dans la salle. Personne, donc.

Peur de « mal tourner »

Mais Dimitri interdit à son avocate d'exposer des éléments de son histoire au tribunal, il ne veut pas de contexte, pas de son histoire, il ne veut plus. Comme s'il n'avait plus de passé. Seulement un présent. En prison. Il a juste exprimé sa peur de « mal tourner » en prison, de devenir un petit caïd. Alors Maître Charrier, de Chalon-sur-Saône, a relayé cette peur.

Peur de « mal tourner », on pourrait penser que c'est déjà fait : grand délinquant si jeune, n'est-ce pas avoir « mal tourné » ? Pour Dimitri, non : mal tourner, selon lui, c'est sentir qu'il risque de devenir un homme forgé par la prison, sans autre choix, en être le produit. Et ça l'effraie.

Justement le président l'interroge à cet endroit : pourquoi, alors qu'une possibilité de faire les heures de travail d'intérêt général (TIG) aux Jardins de Cocagne (entreprise d'insertion), se présentait, en 2014, n'est-il tout simplement pas allé à l'entretien préalable avec la directrice des Jardins ? Et pourquoi n'avoir pas prévenu de sa défection ? « Parce que c'est trop loin », « parce que j'avais pas de crédit dans mon téléphone ».

Plus on le questionne, plus Dimitri est nerveux. Le président insiste : le TIG est une peine subsidiaire, qui évite la prison, pourquoi n'avoir pas tout mis en œuvre pour faire les 90 heures ?
« Vous n'essayez pas de comprendre ! » lance le jeune homme.

Une cuillère de mépris

Dans la foulée le président demande au procureur s'il a des questions à poser au prévenu. Le procureur jette avec un ton de grande lassitude « Oh non ! » et termine dans une coulée méprisante : « Surtout pour ce genre de réponses. »

Compte tenu des places symboliques occupées par les magistrats, surélevés par rapport aux prévenus, quand ça tombe, ça tombe de haut, et ça pèse plus lourd. Et le mépris écrase. Dimitri claque de sa main le bord du box, et prend la salle à témoin, la regardant avec l'expression qui veut dire : « Vous voyez ! Vous voyez qu'ils ne cherchent pas à comprendre, qu'ils me cassent, qu'ils me jettent. »

Logique destructrice

Que quelque chose se joue, soit joué, dans les provocations du garçon est une chose. Que ça marche en est une autre. Il a 21 ans. Voilà 18 mois qu'il est en prison, et pour 30 mois encore, en comptant la dernière peine, de début décembre, d'un an. Son avocate avait fait une demande d'aménagement de peine, qui a été rejetée. C'est dans la logique des choses, certainement. Le rejet suscite le rejet. Du coup, et alors que son comportement était « exemplaire », Dimitri a provoqué deux incidents disciplinaires récemment, dont insultes à un surveillant. Avec ça, il a fait appel du rejet d'aménagement, et s'expose à un nouveau rejet, à faire une nouvelle fois la démonstration que la Justice provoque sa chute au lieu de la barrer. On lui a également, en punition, retiré son crédit de réduction de peine de 29 jours.

Un doigt d'honneur au ministère public

Pour les 90 heures de TIG non exécutées, le parquet requiert quatre mois ferme. La nervosité de Dimitri grandit encore, il mange son poing droit avec sa main gauche. Le tribunal le condamne à quatre mois ferme. Dimitri se dresse, son corps fin et longiligne se creuse en arc, son buste franchit la limite du box, l'escorte le contient, le retient, doucement. Quatre mains posées sur lui, qui l'entourent.

Et Dimitri répond au mépris. Il fait un doigt d'honneur en direction du procureur, le regardant dans les yeux. Le magistrat ne cille pas, ses lèvres dessinent une moue, du genre « Ben dis donc, si tu n'as que ça à dire »… Le jeune homme est menotté.

Les deux gendarmes vont le remmener au centre pénitencier. Ils lui parlent, ils essaient de lui dire quelque chose qui ait un effet, ils trament ce qui visiblement fait défaut à ce garçon, quelque chose de l'ordre de l'humanité qui est la sienne et qu'il a peur de perdre en prison. Les gendarmes le ramènent parmi nous, et c'est touchant, car il ne suffit jamais de se frotter à la loi pour qu'elle prenne du sens.

On laisse une conclusion possible à Louis-Ferdinand Céline, dans Voyage au bout de la nuit : « Je l'avais bien senti, bien des fois, l'amour en réserve. Y'en a énormément. On peut pas dire le contraire. Seulement c'est malheureux qu'ils demeurent si vaches avec tant d'amour en réserve, les gens. Ça ne sort pas, voilà tout. C'est pris en dedans, ça reste en dedans, ça leur sert à rien. Ils en crèvent en dedans, d'amour. »

« Pris en dedans », au point de ne plus vouloir le savoir, au point de se démerder avec des fuck à l'autorité publique, laquelle répond avec sa propre violence, parfois assortie de mépris, on peut en crever. Et « mal tourner ».

— Florence Saint-Arroman