« Vous serez toujours une voleuse. C’est comme ça, c’est dans vos gènes ! »

Le cliquetis des menottes annonce l’entrée de Salah, 37 ans, mère de cinq enfants qui ajuste une longue queue de cheval brune. Les faits s’étalent de janvier à mai : vol et escroquerie sur personnes vulnérables. Salah a suivi des petits vieux pour les délester de leur carte bancaire et faire ses emplettes au tabac : des cartouches de cigarettes par dizaines. « Je m’excuse », dit-elle mécaniquement, plaidant l'état de nécessité. « Les excuses c’est toujours bien mais ça vient à la fin », la corrige le président.

Salah reconnaît les faits, le président égrène les condamnations pour vol et escroquerie : « Toulon, Paris, Marseille, Paris, Toulon, Toulon, Suisse, Melun, Aix-en-Provence. » Des touristes en goguette, des retraités au marché. Le président pourtant affable fronce d'un coup les sourcils : « Vous allez continuer à considérer que les personnes âgées du centre-ville de Marseille, c’est votre gibier ? »

Cette fois-ci, les trois victimes ont 69, 75 et 80 ans. Voici justement Simone – la cadette – qui s’avance timidement à la barre. « Vas-y », l’encourage son mari, assis à trois rangs de là. « Ça m’a perturbé pendant plusieurs jours », bredouille-t-elle au tribunal. Salah l’a épié tandis qu’elle faisait son code de carte bleue au supermarché, l’a suivi jusque dans son ascenseur où elle lui a facilement dérobé sa carte. Nouveauté : elle était accompagnée de sa fille aînée, 17 ans, qui attend sa convocation devant le tribunal pour enfant. « Je n’ai pas utilisé la carte », se défend-elle. « Vous n’avez pas réussi », nuance la procureure.

« Vous êtes mauvaise, méchante, sans foi ni loi »

Elle débute un réquisitoire tout en furie réprimée. Difficilement réprimée : « Quand je vois cette prévenue qui se la pète à mort, quand on voit cette jeune fille suivre les bons conseils de sa maman… » Vient la qualité des victimes qui gonfle l’immoralité du forfait : « Je suis touchée, car j’estime qu’on doit aux personnes d’un certain âge plus que du respect : on leur doit la tranquillité. » La persistance dans le vice, qui confirme l’âme corrompue de Salah : « Vos excuses qui sonnent comme un leitmotiv, combien de fois avez-vous dû les présenter ? Déjà en 1999, et puis les fois suivantes ! Vous devriez avoir une plaque à votre nom. » Puis l’estocade, la péroraison excommunicatrice : « Vous êtes mauvaise, méchante, sans foi ni loi. Et encore je pèse mes mots, car contrairement à vous, c’est la dignité qui m’habite. Vous ! qui choisissez vos victimes âgées de 75 à 85 ans – sacré cheptel ! Vous osez présenter vos excuses ! Tout cela est artificiel, c’est un rôle de composition. »

L’assistance est sonnée. Certain ont la bouche ouverte, seule Salah conserve un air dur. La procureure décolle complètement : « Vous êtes une voleuse Madame, et vous serez toujours une voleuse. C’est comme ça, c’est dans vos gènes ! »

Le président sursaute : « On a compris ce que vous pensez de la prévenue, maintenant vos réquisitions s‘il vous plaît. »

La parquetière, le doigt levé : « Je continue ! »

Le président, rouge et menaçant : « Je vais suspendre si ça continue comme ça ! »

Plus haut dans les aigus : « Je continue ! » Et elle achève, tonitruante : « Je demande trois ans ferme, avec mandat de dépôt. »

« Qui êtes-vous pour juger de cette sorte ! »

L’avocat secoue la tête : « Je suis effaré, je suis abasourdi, je m’interroge. » Il se tourne vers sa cliente : « Madame, vous auriez un gène de voleuse ? » Puis, vers le tribunal : « Il n’y a pas de gène de la délinquance, mais alors si d’aventure elle en avait un, je vous demande de la déclarer irresponsable. Cela me semble logique, non ? » À l’adresse de la procureure : « Qui êtes-vous pour juger de cette sorte ! Est-ce que la société peut tenir ces discours-là ? Dans ce cas qu’on la mette en prison pour 30 ans, à perpétuité. » Il demande de l’aide pour Salah, une peine aménagée, une mise à l'épreuve : « C’est pas génétique, c’est un parcours de vie. »

Pas de dernier mot pour Salah, qui n’a pas osé s’excuser de nouveau. Elle écope de 18 mois dont 12 de sursis avec mise à l'épreuve, un mandat de dépôt. Simone obtient les 500 euros qu’elle avait demandés. Un policier rembarque Salah par les menottes.

— Julien Mucchielli