« Vous risquez dix ans pour 30 euros ! »

« J’ai déconné. » La défense a minima de Mehdi, 18 ans, agace la présidente. « Vous risquez dix ans là ! Donc “j’ai déconné”, c’est peut-être un peu court. » Fin de non-recevoir pour Mehdi, taiseux, regard fixé sur ses baskets, l’air de pas trop y croire : quand il s'est fait prendre, il n'avait sur lui qu'un peu plus de 100 grammes de cannabis et 30 euros. Mais bon, au tribunal, le trafic, ça coûte dix ans et 7 500 000 euros. Pas de chance…

Pas de chance déjà lors de son interpellation le 25 février, dans le 19e arrondissement de Paris. Un guetteur consciencieux prévient Mehdi de l’arrivée « des chtars ». Il prend la fuite… dans la mauvaise direction, et tombe nez à nez avec la police, qui n’a plus qu’à le cueillir.

Pas de chance non plus pour Stéphane. Alors que les policiers arrêtent Mehdi, le grand gaillard les invective. Exige de connaître les raisons de l’interpellation du « jeune de la cité ». Les agents l'avertissent : s’il continue à faire le pitre, direction le commissariat. « Vas-y t’es un ouf ! Me touche pas. C’est un contrôle au faciès », menace Stéphane. Altercation. Arrestation.

« Je ne courrais pas, je trottinais »

Stéphane connaît bien la police : à 29 ans, déjà onze passés dernière les barreaux, dont sept pour un braquage à main armée. Identifié comme guetteur, Stéphane l’assure : il n’a rien à voir avec tout ça. En bon voisin, il s'inquiétait de l'explosion des cambriolages dans son quartier. « Vous vous mêlez d’un truc qui ne vous regarde pas, assène la présidente, c’est quoi cette plaisanterie ! » Quant à Mehdi, il rendait juste un service à un ami. Les 30 euros trouvés en fouille : son « salaire » pour transporter le cannabis. La présidente s’étonne : « Vous risquez dix ans pour 30 euros ! Et pourquoi décamper à l’arrivée de la police ? » Le ridicule ne tuant pas, il répond : « Je ne courrais pas, je trottinais. » La présidente est prise d’un violent fou-rire. « L’image est irrésistible », s’excuse-t-elle, larme à l’œil et tout sourire.

dealers
À gauche, la présidente. À droite, Stéphane et Mehdi. (illustration : Clarisse Le Chaffotec)

La procureure, l'air sévère, démonte la version des deux hommes. Elle moque Mehdi, « pas cher payé pour une nourrice ». Quant à Stéphane, « il n’est pas ici pour avoir posé une question aux policiers, mais pour rébellion. » Elle requiert cinq mois de prison avec sursis et 600 euros d’amende pour Mehdi, afin qu’il comprenne « qu’on ne peut pas vivre de ça ». Pour Stéphane : dix mois ferme. « Quand on a quatre énormes condamnations, on doit comprendre qu’on prendra du ferme à chaque faux pas. »

« Bon, ça passe… »

L’avocate de Mehdi plaide le jeune âge de son client : 18 ans et jamais une infraction, « ce qui n’est pas le cas de tout le monde dans ce quartier populaire ». Elle se range du côté de la procureure, estimant qu’un sursis sera « une peine suffisamment convaincante ». L’avocate de Stéphane, longue crinière brune, s’étonne de la sévérité de la peine. Se met à la place de son client : « Alors moi ok, j’ai pas de casier. Mais s’il y a une interpellation en bas de chez moi, je pose des questions. Désolée ! »

En une poignée de minutes, le tribunal a pris sa décision : six mois de sursis simple et 600 euros d’amende pour Mehdi. Stéphane, lui, écope de sept mois ferme sans mandat de dépôt. Calme, il rassure ses parents venus le soutenir : « Bon, ça passe… »

— Félix Roudaut