« Vous êtes en train de dire que les policiers ont fait un faux ? »

Marc Trévidic, magistrat médiatique et président des comparutions immédiates de Lille par intérim, appelle un nouveau dossier. Abdel entre. Son mètre soixante-quinze ne pèse pas bien lourd face à l’imposante carrure de ses gardes. Malgré quinze condamnations à son actif, Abdel semble préoccupé. Ses cheveux bruns sont rasés et sa barbe de quelques jours bien dessinée. Seul son survêtement gris révèle quelques semaines passées en détention provisoire. Marc Trevidic, aussitôt, rappelle que l’affaire fut renvoyée parce que Maître Leroy, conseil d’Abdel, était souffrant : « J’espère que ça va mieux Maître » glisse-t-il d’un ton narquois. Abdel avait donc été maintenu en détention provisoire avant de comparaître ce jour pour conduite sans permis, conduite d’un véhicule en état d’ivresse manifeste, et surtout, pour violences volontaires contre un policier.

« On ne passe pas notre temps à mettre des gens en prison pour conduite sans permis vous savez… »

Marc Trévidic entame le résumé des faits. Le 27 octobre, au petit matin, une patrouille de police déambule dans la rue Solférino, plus connue par les étudiants lillois sous le nom de « la rue de la Soif » en raison des nombreux bars qui la composent. « Il y avait beaucoup de jeunes ivres à cette heure-ci », précisera plus tard le policier, partie civile.

Sur le parking d’un supermarché, les policiers aperçoivent une voiture faire du « rodéo ». Au volant, Abdel sort du parking et continue ensuite de prendre de nombreux risques. La patrouille décide de le suivre, ce qui n’échappe pas à Abdel. Il enfonce son bonnet et grille le feu rouge. Une course poursuite s’engage, Abdel abandonne sa vielle Clio sur la voie et se met à courir. Pris en chasse, il décide de se cacher sous une autre voiture. Le policier derrière lui n’a aucun mal à s’en rendre compte. « À partir de là, vous n’êtes plus d’accord », indique le président, faisant signe au policier présent dans la salle de s’approcher.

Un homme en tenue de policier se lève du banc des parties civiles. Il tutoie aisément les deux mètres de haut. Arborant une coupe militaire, il reprend le récit des faits : « Je lui attrape le bras pour essayer de l’extirper de sous la voiture, il ma donné des coups de pied. » Enfin relevé, Abdel continue. Face au gardien de la paix, il lui assène une nouvelle fois des coups de pied. Dans les tibias, dans les mains ou encore dans les poignets « me provoquant de vives douleurs », tient-il à préciser. Le policier n’a pas le choix. Il plaque Abdel et le maintient au sol le temps que l’une de ses collègues le menotte. Immédiatement après son récit, l'homme réclame 1 500 euros pour son préjudice moral. La défense réagit, s’étonne des difficultés rencontrées par le gardien de la paix : « Vous mesurez 20 centimètres de plus que lui ! » s’époumone-t-elle. Maître Leroy continue : « Comment fait-il pour vous donner des coups de pied ? – En levant la jambe, tout simplement, répond le policier, incrédule. Avant de rétorquer : J’ai des enfants qui font 1 m 10 et ils jouent très bien au foot vous savez… »

« Ce n’est pas un saint que je défends, mais ne peut-on pas imaginer autre chose que de la détention ? »

Marc Trévidic donne la parole à Abdel. Il nie tout ou presque. Jamais il n’a fait du « rodéo » avec sa voiture, il n’a encore moins grillé un feu rouge. Les seules choses qu’il admet, sont la conduite sans permis et la fuite. « Je sais que je n’ai pas le permis, faut pas que je me fasse remarquer, je ne voulais pas retourner en prison », se défend-il.

C’est justement pour cela qu’il a pris peur et s’est mis à courir pour se cacher sous une voiture. Le président le coupe, agacé : « On ne passe pas notre temps à mettre des gens en prison pour conduite sans permis vous savez… » Peu importe pour Abdel, l’important n’est plus là : « Je me suis pris un coup de rangers dans les côtes, il ne m’a jamais mis debout et m’a plaqué directement au sol, j’ai eu très mal ! »

Marc Trévidic précise que le certificat médical de garde à vue ne fait état d’aucune trace de coups. Mais Abdel n’en démord pas et dénonce : « Je sais que la police m’a chopé, pourquoi je vais empirer mon cas avec des coups de pied ? J’ai perdu, j’ai perdu. » La procureure, légèrement énervée, s’interroge : « Vous êtes en train de dire que les policiers ont fait un faux ? – Je suis formel », rétorque Abdel, impassible.

Elsa Gaussin allume son micro et se lève : « Si, les gens peuvent aller en prison pour conduite sans permis. » Elle commence par caractériser la conduite en état d’ivresse manifeste puis les faits de violence. Très timidement, elle s’emporte à propos des supposés faux commis par les policiers : « On parle de personnes dépositaires de l’autorité publique tout de même ! » Rapidement, elle conclut son réquisitoire et demande qu’Abdel soit condamné à 12 mois d’emprisonnement ferme et à la révocation du sursis et mise l’épreuve dont il bénéficie.

Pascal Leroy, quant à lui, n’entend pas rester calme. Durant de longues minutes, il tente de donner du poids aux paroles de son client. Il s’offusque, s’indigne, des supposées largesses des forces de l’ordre : « Moi, ça me choque ! » crie-t-il à propos de l’absence de dépistage alcoolique lors du placement en garde à vue d’Abdel. Il demande instamment au tribunal d’envisager une autre voie : « Ce n’est pas un saint que je défends, mais ne peut-on pas imaginer autre chose que la détention ? »

Après 45 minutes de suspension, Marc Trévidic et ses assesseurs condamnent Abdel à 12 mois d’emprisonnement avec maintien en détention et révoquent son sursis à hauteur de six mois.

— Rémi Flamant