« Vous avez déjà vu un dealer sans sachet "zip lock" ? »

Nous voici rue Myrha, dans le dédale interlope du quartier de la Goutte-d’Or. C’est un quartier qui fourmille, où les toxico sont en goguette. Au coin de la rue, la patrouille épie. S'ébranle : elle a repéré un dealer. Filature, intervention, interpellation : Kevin, 22 ans, est placé en garde-à-vue ainsi que deux clients cueillis au passage. Le premier est formel : « C’est lui qui m’a vendu l’héroïne. » L’autre n’a aucun doute : « Je ne reconnais pas cet homme. »En perquisition, les policiers trouvent dans le domicile que Kévin partage avec sa mère et ses frères, dans la même rue, un sac – volé – de clubs de golf, du cannabis et de l’argent liquide.

L’enquête résumée, la présidente avise le box : « Monsieur, vous niez encore les faits ? – Pardon ? – Les faits, vous les reconnaissez ou non ? – Je ne comprends pas votre question. » Kevin entend mal d’une oreille, la mauvaise, celle côté tribunal. Son avocate répète : « Les faits ! – Non ! » Kévin réfute absolument le deal d’héroïne – les policiers se méprennent. « D’ailleurs ils disent que j’ai un manteau gris, alors qu’il est vert. – Ça, c’est vert ? » s’étonne la présidente. On plisse les yeux, l’éclairage est trompeur. « C’est vert », soutient le prévenu. Le débat s'engage, la salle bourdonne, veut donner son avis. L'avocate de la défense s’approche, tâte l’étoffe. Elle est catégorique : « C’est vert, confirme-t-elle. – Ça se voit que c’est vert, insiste Kévin en retirant sa veste. – Bon ! Vous n’allez pas vous déshabiller. »

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Kévin au micro, son avocate à gauche, d'autres personnes présentes à la 23e chambre. (Illustration : Christelle Goth)

Le mystère demeure et la présidente poursuit : « Que faisiez vous dehors ? – J’allais m’acheter à manger et à boire », répond-il simplement. Kévin a l’air à la fois triste et dur et résigné, mais semble redouter la sanction, cela se voit, car il tressaille, tressaute à l’écoute de l’accusation. Il insiste : la police s’est trompée, dans le chahut, le froid et la pluie de cette fin décembre, les silhouettes se dérobent, les ombres sont équivoques et le policier, de bonne foi se fourvoie.

La procureure est dans le vague : « J’ai du mal à comprendre et visiblement vous aussi. – Pardon ? – Que reconnaissez-vous ? – Comment ? – Bon, la cession d’héroïne ? – Non. – La détention de cannabis ? – Oui. – Le sac de clubs de golf ? – Le recel oui, mais pas le vol. » Il aurait acheté ce sac dans la rue, au métro Château Rouge.

La présidente ouvre le casier de Kévin. Kévin est connu pour des stupéfiants. Kévin est sous le coup d’une mise à l’épreuve. « C’est quoi vos obligations ? Je sais pas – Qui est votre JAP ? – Je sais pas. – Votre CPIP ? – Je sais pas. » Il n’aurait pas reçu de convocation. Au prix d’un salutaire effort de mémoire, il se souvient avoir vu une fois sa CPIP, « mais on n’a pas eu le temps de parler de ma formation », celle en décoration d’intérieur qui lui avait bien plu. « Et ça vous plairait de continuer ? – Oui, mais je n’ai pas trouvé comment faire. » La présidente réfléchit quelques secondes et suggère qu’il se renseigne auprès d’associations – elle donne même des noms. Kévin opine, son visage se détend. Puis, furtivement, la présidente évoque son enfance : placement en foyer entre 11 ans et 17 ans, dans le XIXe, dans le IIe et à Lorient. Décès du père, mère impotente et fratrie nombreuse. Logement insalubre.

On ne s’appesantit pas, c’est le temps des réquisitions : « Les faits sont partiellement reconnus, le reste me semble établi, souffle la procureure. Visiblement, la justice a envisagé plusieurs moyens pour le dévier de sa trajectoire délinquante : protection judiciaire, admonestation, sursis, sursis avec mise à l’épreuve. Je ne vois plus qu’une solution ! » Huit mois de prison avec mandat de dépôt. La défense est remontée : « Ce dossier est construit sur la certitude que les policiers n’ont pas pu se tromper. » L’avocate a imprimé le plan du quartier, pour démontrer l’impossibilité de la filature alléguée par les fonctionnaires de police. Elle fait des zigzags avec son doigt, cite des noms de rues, de parcs : « comment auraient-ils pu suivre ce chemin ? » Et l’avocate met en garde contre une erreur judiciaire. Kévin, dealer ? « On a retrouvé 50 euros, sans balance et sans sachet "zip lock". Vous avez déjà vu un dealer sans sachet "zip lock" ? » Et l’avocate conclut astucieusement sur l’enthousiasme sincère de Kévin pour la décoration intérieure - c'est très important.

C’était un 22 décembre, pendant les vacations. La formation du tribunal différait de l’équipe habituelle. Furent-ils de ce fait plus sensibles aux difficultés personnelles du prévenu ? Coupable, Kévin est condamné à quatre mois d’emprisonnement, sans mandat de dépôt.

— Julien Mucchielli