« Vous avez de la chance d’être encore vivant »

« Que ce soit clair. Avec ce qu’il s’est passé il y a deux semaines à la gare Saint-Charles, vous avez de la chance d’être encore vivant », lance le procureur à Tayed, dans une flopée de louanges au « sang-froid des forces de l’ordre ».

Mardi 10 octobre, veille de l’audience, cet Algérien sans domicile fixe a déclenché un micro drame sur le Vieux-Port — ou bien une farce. Trois chefs de prévention : détention d’armes, outrage sur deux agents de police et violences sur des victimes non-identifiées. D’un air blasé, la juge précise : « L’une des victimes, une femme, était si affolée qu’après avoir prévenu les policiers, elle s’est enfuie en courant et reste introuvable. » L’autre, un homme, n’est pas là non plus.

Après sept ans passés en France, c’est la première fois que Tayed comparaît devant le tribunal correctionnel de Marseille. À moins de prendre en compte les casiers judiciaires des « six ou sept alias » que la juge a trouvés à son nom.

« Donc vous êtes sur l’esplanade du Vieux-Port en marge d’un rassemblement de Force Ouvrière, détaille la magistrate au prévenu engourdi. À 14 h, cette femme et cet homme courent vers une patrouille de police pour signaler un individu en survêtement bleu de l’Olympique de Marseille, qui menace les passants avec un couteau dans chaque main. »

Tandis que deux membres de la patrouillent s’avancent vers Tayed en sortant leurs armes, l’interpellation bascule dans la farce : « Et alors là, poursuit-elle, vous vous jetez à l’eau avec vos couteaux. » Les policiers lui lancent une bouée, Tayed balance : « Sales flics, cassez-vous enculés, me parlez pas », avant de ressortir du port, une matraque télescopique en bandoulière.

« Il peut s’exprimer là ? Il dit beaucoup de choses. » Tayed s’agite et marmonne. Il peine à parler français, sa traductrice reprend calmement le récit qu’il débite par sursauts fébriles : « Oui, j’ai des couteaux pour me défendre, mais je n’ai agressé personne. Le monsieur m’a énervé, j’ai reculé d’un bond et je les ai sortis, c’est tout.

Le monsieur, ou le policier ?, demande la présidente.

Le monsieur ! Il m’accusait de cacher des choses dans mon sac, il m’a forcé à l’ouvrir. J’ai sorti les couteaux pour qu’il comprenne que je n’avais que ça !

– Donc vous, vous obtempérez à quelqu’un qui n’est pas policier ? »

« Je suis toujours étonné de ce que les gens ici trouvent dans les poubelles »

Le prévenu se confond en excuses, enchaîne sur son souhait de retourner en Algérie, d’autant qu’il est soumis à une Obligation de quitter le territoire français (OQTF) depuis avril. Les yeux mi-clos, il conte un quotidien chaotique, fouillant dans les poubelles à la recherche d’objets à revendre pour survivre. Poubelles où il a justement trouvé ses armes de défense, dit-il.

Le procureur, accent marseillais vieille génération, aime les réquisitoires cyniques et le comique de situation. « Savez-vous, je suis toujours étonné de ce que les gens ici trouvent dans les poubelles. Il faudrait vraiment qu’ils m’indiquent les poubelles en question, car dans les miennes, je ne trouve que des ordures. »

L’absence des deux policiers constitués en parties civiles, qui réclament 1000 euros de dommages-intérêts, n’est pas évoquée. Quant à l’absence des deux témoins : « Dans un contexte de terrorisme comme le nôtre, pardonnez-moi de trouver ça normal que des témoins ne s’attardent pas ! Qu’ils n’aillent pas voir les forces de l’ordre poliment en disant : "Bonjour, je vous laisse ma carte d’identité, si jamais vous avez besoin de moi." »

Quoiqu’il en soit, personne n’est en mesure d’infirmer l’une ou l’autre version de la scène. Ni de savoir si l’exhibition du couteau a réellement entraîné des violences. Le risque étant, selon l’avocat, que la « logique interprétative » soit biaisée par « les amalgames et la psychose ». Dans le même temps, ce dernier concède que son client, dont il ne sait d’ailleurs « rien », n’inspire que peu d’optimisme.

Sur ce dernier point, les parties se rejoignent. Suivant les réquisitions du procureur, le tribunal a condamné Tayed à deux ans de prison ferme avec mandat de dépôt.

— Clara Martot