« Votre fille va comprendre que c'est normal, pour une femme, de se faire frapper par son mari » (4/5)

Quand les policiers ont interpellé Gaël, c'était à Paris, près du canal de l'Ourcq. En patrouillant, ils ont aperçu quelqu'un qui tenait une jeune femme par le cou. Elle paraissait sous la contrainte. Quelques secondes plus tard, Julie ramassait deux coups de poing en plein visage. Gaël avait remarqué la présence des policiers et tenté de prendre la fuite, sans succès.

Aujourd'hui, Gaël est là, devant la barre de la 24e chambre du tribunal correctionnel, pour répondre des délits de violences volontaires habituelles sur conjoint. Il est habillé tout en noir. Julie, elle, n'est pas venue. Quand les policiers ont interpellé son compagnon, elle n'a pas voulu porter plainte. Au commissariat, elle a simplement déclaré : « Oh, vous savez, Gaël, il peut vous lécher les bottes pendant une semaine, et dix minutes plus tard, être en train de vous casser la gueule. » Elle a également indiqué qu'elle avait peur des représailles si elle portait plainte. Elle a dit aussi qu'elle l'aimait.

Julie et Gaël ont tous les deux été suivis par le service des mineurs. Pendant un an, ils ont été placés sous protection judiciaire. Gaël a arrêté l'école en seconde, il travaille de temps en temps au noir sur les chantiers. Les deux adolescents sont connus des services de police. La juge dit : « Je dirais, au vu du dossier, que Monsieur est un peu nerveux, et que Madame est un peu caractérielle. » Gaël l'admet : « Je suis un peu nerveux, je sais. »

Les violences pour lesquelles Gaël est jugé sont des violences habituelles. Julie indique qu'elle est régulièrement rouée de coups. Elle admet qu'elle n'est pas en reste et qu'elle se défend comme elle peut. Ils sont en couple depuis cinq ans, c'est-à-dire depuis qu'ils ont 13 ans, et n'ont jamais vécu ensemble. Chacun habite chez ses parents. Ils ont une petite fille qui a moins de 2 ans.

« Cette petite fille, elle était voulue ? » demande la procureure.

Non.

Et maintenant ?

Maintenant, je sais pas, c'est… normal, quoi.

Mais, vous vous sentez papa ?

Quand je la vois, oui, je me sens papa, mais, quand je ne la vois pas, non. »

Gaël s'exprime avec sa franchise à lui, sans honte et sans fierté. Après un moment de silence, le tribunal reprend ses questions : « Dans l'ensemble, Monsieur, vous reconnaissez les faits ? » Gaël reconnaît : il admet qu'un jour, mentionné dans la prévention, il a bien mis une balayette et deux coups de pied dans le ventre de sa compagne. Il précise tout de même que si Julie a le visage si marqué par les coups, c'est parce qu'elle a « une peau fragile, qui marque facilement ».

Pourquoi vous êtes si violent ? l'interroge la juge. Vous avez le droit de ne pas être d'accord avec elle, mais dans ce cas-là, vous pourriez sortir faire un tour pour vous calmer, non ?

Je sais pas, répond Gaël. Je suis trop nerveux. Quand je lui parle normalement, elle ne comprend pas, elle fume trop de joints. Elle ne comprend rien, ça me fait péter les plombs.

Vous avez commencé les soins pour traiter votre nervosité ?

Non, pas encore.

Bon. Et Julie, vous l'avez revue depuis ?

Non, j'ai seulement revu ma fille, par l'intermédiaire d'une amie commune.

Et le cannabis ?

Je fume moins.

C'est-à-dire ?

Je ne fume plus qu'un seul joint tous les soirs. »

« La réalité, c'est que Gaël est encore un enfant, dans un tribunal pour adultes »

La procureure, après le silence de la juge, poursuit l'interrogatoire. C'est un tribunal pour adulte, mais elle pèse bien ses mots, elle fait l'effort de se faire bien comprendre. Elle s'adresse à un enfant.

« Qu'est-ce que vous en pensez, vous ?

Je pense que c'est pas bien.

Pourquoi ?

J'aurais pas dû porter la main sur elle.

Avec votre éducateur, vous parlez de tout ça, ou vous y allez parce que vous êtes obligé ?

C'est parce que je suis obligé, mais des fois on parle aussi.

Il faut faire comment pour ne pas recommencer ?

Déjà, il faut que j'arrête de la voir. »

Après avoir marqué une nouvelle pause, la procureure, avec l'accord de la juge, reprend la parole, non pas pour poser une question, mais pour faire une observation : « Je vais vous dire quelque chose, Monsieur. Si vous frappez votre compagne devant votre fille, qui est toute petite, elle va apprendre que c'est normal, pour une femme, de se faire frapper par son mari. Et, plus tard, elle acceptera de se faire frapper elle aussi. C'est ça que vous voulez pour votre fille ? »

Gaël baisse les yeux, le regard, les épaules, il disparaît presque derrière sa barre et, dans un murmure, répond : « Non. » La procureure termine : « Alors, pensez à ça, Monsieur. »

« On n'est pas devant le tribunal pour enfants mais, pour un instant, je m'y suis quand même crue, constate la procureure dans ses réquisitions. La réalité, c'est que Gaël est encore un enfant, dans un tribunal pour adultes. Il est immature, c'est incontestable. Il va pourtant falloir qu'il comprenne, maintenant, qu'il est un adulte, et même plus que ça, puisqu'il est papa, et donc doublement adulte. Et ça, c'est pour toute la vie. Un jour, sa fille aura le même âge que lui. »

Elle reprend, en détachant chaque syllabe et en regardant le prévenu droit dans les yeux : « Un jour, votre fille aura le même âge que vous, Monsieur. Le même âge que vous. Il faut que vous le compreniez. Les coups que vous portez, ils vont laisser des traces. Peut-être qu'aujourd'hui, votre compagne ne s'en rend pas compte, mais il y aura des traces. Il faut que ça s'arrête. »

Considérant qu'une peine de sursis aurait peu de chance de lui parler, elle demande une peine palpable de 110 heures de travaux d'intérêt général à effectuer sur une période de 18 mois.

L'avocat de Gaël remercie la procureure pour son « extrême attention » dans l'étude de ce dossier. Dossier qui, selon lui, est « le reflet d'une certaine jeunesse qui veut brûler les étapes, qui se drogue jeune, qui fait des enfants jeune. » Il demande une dispense de peine, l'interpellation ayant suffi à faire comprendre à son client l'importance de ses actes.

Après en avoir délibéré, le tribunal condamne Gaël à 70 heures de travaux d'intérêt général à effectuer sur une période de 18 mois.

(La suite de cette série consacrée aux violences conjugales est disponible ici : http://www.epris-de-justice.info/cest-tres-dur-de-demander-a-quelquun-quon-trompe-de-faire-du-babysitting/ )

— Emmanuel Denise