Violence policière : « On ne peut pas tout dire »

Il fait pitié Othman dans son box. Cheveux courts, petite barbe noire, l'air très triste. Tunisien, il ne parle pas le français, que l'arabe. L'interprète doit se pencher pour l'entendre tant sa voix est basse, presqu'un murmure. Othman devait passer en jugement le 8 septembre, mais a refusé d'être extrait de sa cellule. Résultat, un mois derrière les barreaux.

Le 4 septembre, près des Champs-Élysées, il a volé un iPad avec Karim, un Anglais de 24 ans. « Les policiers remarquent deux individus qui approchent une personne, tentent de l'embrasser en faisant mine d'être saouls », raconte la présidente énervée par l'absence de Karim, laissé libre sous contrôle judiciaire en attente du procès. Othman distrayait la victime, l'autre ouvrait son sac et piquait l'iPad. Sous le regard attentif des policiers.

Dix jours d'ITT

« Les policiers m'ont donné des coups avec des bâtons, des coups de poing, dans la rue, puis dans la voiture », traduit l'interprète pendant qu'Othman montre son visage. Karim avait fait des déclarations semblables, sans pour autant se voir délivrer d'ITT. Othman lui en a eu dix jours.

Bien que partie civile, les policiers sont absents. La présidente se contente de lire leurs déclarations. Othman ? « Très virulent, il ne se laissait pas faire, gesticulait. Nous sommes tombé tous les deux au sol, puis il a pris la fuite. » Ses collègues n'ont rien vu de la scène, trop occupés à arrêter Karim. Othman est arrêté plus tard, sur les Champs-Élysées, par un policier en civil. « Il m'a donné des coups au visage, après j'ai perdu conscience », explique-t-il.

La présidente ne demande pas de détails supplémentaires et passe à l'examen de personnalité. Expertise psychologique : « Aucune altération notable de l'humeur … calme, non confus, peu désireux de répondre aux questions … » Situation familiale : « Vous dites avoir une petite amie marocaine. Vous avez des enfants ? – On va essayer, mais pas encore. » Pas de casier, sans-papier, travaille de temps en temps sur les marchés.

« Le résultat de son propre comportement »

L'avocat des policiers ne perd pas de temps. Il fustige « une défense assez classique ». « La situation est assez particulière, reconnaît-il, car le fonctionnaire de police n'est pas blessé, et un prévenu a dix jours d'ITT. » Violences policières ? Que neni ! ces blessures sont « le résultat de son propre comportement », assure-t-il. Il demande 500 euros de préjudice moral à Othman, et quitte la salle d'un pas pressé.

Au tour de la procureur. Scandalisée, furieuse. « On ne peut pas laisser accuser les policiers qui font leur travail sur le terrain avec des individus comme lui. » Tous les poncifs y passent. Elle dénonce ce « mépris des forces de l'ordre ». « A un moment on ne peut pas tout dire ! » Elle passe rapidement sur les faits reprochés. Pour Othman, elle demande six mois. Ferme. Et maintien en détention. Pour Karim, sept mois ferme.

Jeune, impétueux, le cheveu fougueux, le verbe indigné, l'avocat de la défense prend la parole. Il accuse les policiers « qui ne sont pas venus à l'audience », rappelle que celui qui accuse Othman est le même qui a rédigé le procès verbal d'interpellation et l'a interrogé. « C'est plus difficile de s'expliquer devant un tribunal que devant leurs collègues du commissariat. J'aurai voulu leur demander si ils tapent dans les voitures, car malheureusement, il y a des policiers qui font mal leur travail », lance-t-il d'une voix forte. C'en est trop pour la procureur. Par deux fois, elle sort de ses gonds, outrée, et l'interrompt : « Ça suffit avec ce genre de propos ! » La présidente démine avec légèreté l’affrontement. L'avocat demande la relaxe pour rébellion, et la sortie « dès ce soir » de son client. Othman a droit au dernier mot avant la délibération. Au bord des larmes, il murmure à l'interprète : « Je demande pardon à la Justice. C'est la première fois que ça m'arrive. »

« Par jugement contradictoire, le tribunal vous condamne… » Il ne faut pas s'attendre à quelconque clémence lorsqu'un jugement commence ainsi. Pour faire durer le suspense, la présidente commence par Karim, relaxé pour rébellion, et condamné à quatre mois pour vol en réunion. Pour l'iPad, Othman en prend aussi pour quatre mois, avec maintien en détention. Relaxé pour rébellion. Mais condamné à 150 euros pour préjudice moral au policier, ainsi que 350 euros pour rembourser les frais d'avocat de ce dernier, et 90 euros de frais de justice. « Comment je peux payer si je suis en prison ? », demande Othman. La présidente s'étrangle et continue impassible : « Si vous payez dans un délai d'un mois, vous bénéficiez d'un abattement… »

— Cosme Buxin