« C’était une fellation, un coup de fil, une fellation, un coup de fil… ? »

« Vous êtes un peu enrhumé », s’inquiète une jeune avocate à la vue de son client, prostré dans le box de la 10e chambre du tribunal correctionnel. « Un peu », confirme Samir, voix nasillarde, écrasant un mouchoir dans sa main avant de le fourrer dans sa poche de doudoune. Seuls dans la salle, l’avocate et son client, un Tunisien de 34 ans en détention provisoire depuis 19 mois pour agression sexuelle avec violences, échangent des banalités.

L’ambiance a vite fait de se tendre lorsque Mamoune et Makrem entrent dans la chambre, accompagnés de leurs avocats, pour rejoindre, libres, le banc des prévenus. Pas un mot à l’attention de Samir. Tous deux ont les cheveux gominés. Mamoune, petit Tunisien de 41 ans, accuse un fort embonpoint. Il tranche avec l’allure svelte et mature de Makrem, Polono-Tunisien, plus âgé que les deux autres. Enfin, Luciana, Brésilienne à la silhouette chétive, entre à son tour. D’un pas mal assuré, la jeune femme en chandail rouge se place devant son avocat, côté parties civiles.

« Je me sentais en sécurité, ils m’ont dit être homosexuels »

« Pourquoi partir avec eux ? débute la présidente, interloquée qu’une jeune femme suive des inconnus rencontrés en boîte de nuit parisienne.

Je me sentais en sécurité, ils m’ont dit être homosexuels, se rappelle Luciana, gay elle aussi, gênée d’avoir été bernée par les mensonges de Mamoune et Samir.

Et que s’est-il passé une fois arrivée dans leur appartement ? »

En larmes, obligée de faire des pauses pour reprendre ses esprits, Luciana raconte : ce verre de rosé servi par Samir qui a « tout fait basculer », un verre bourré de MDMA d'après l'expertise ; et Samir qui l'emmène dans la salle de bain, l’assoit sur la cuvette des toilettes, ôte sa robe avec une violence telle qu’il lui déboîte l’épaule. Quand elle a réussi à fuir à terre vers le salon pour récupérer son téléphone, elle a croisé le regard de Mamoune et Makrem, lovés sur le canapé. « Ils rigolaient, témoigne-t-elle en pleurs. Samir m’a traînée par les pieds pour me ramener dans la salle de bain. » Il la remit sur la cuvette, « comme une poupée », et lui a éjaculé sur la joue. Plus tard, affalée sur la baignoire, elle sentit Samir tenter de la sodomiser. La violence de l’acte la fit tomber dans la baignoire.

Puis c’est le noir absolu, entrecoupé de « flashs ». Luciana se rappelle s'être retrouvée dans un lit, entourée par Mamoune et Makrem, en érection. Samir, debout et nu, a ordonné « Suce-le », en pointant Mamoune. Il filmait avec son téléphone pendant qu’elle s’exécutait. Est-ce qu’elle a dû faire une fellation à Makrem ? elle n’en est plus très sûre. Elle, parle de viol. Mais le flou autour de l’affaire conduit la Justice à qualifier les faits en agression sexuelle. Les prévenus échappent ainsi à la cour d’assise.

Le lendemain, Luciana a déjeuné avec ses agresseurs dans une brasserie du coin, « pour les voir en plein jour ». « T’as pas réussi ce que tu voulais avec moi, a-t-elle asséné à Samir. – Je t’ai quand même enculée », répliquait-il.

« J’ai juste entendu des pleurs et pas de réponse »

« À un moment, lorsque Luciana pleurait à la barre, vous avez réagi, constate la présidente en parlant à Samir, debout dans le box.

J’ai juste entendu des pleurs et pas de réponse. Moi je pleure pas et ça fait 19 mois que je suis derrière les barreaux.

En fait vous êtes la victime !

Oui », répond-il sans se démonter.

Il propose au tribunal une version toute différente. Avec Mamoune, ils rencontrent Luciana en boîte. « Ils voulaient de la drogue avec son ami. Je suis pas dealer, mais j’avais un gramme de cocaïne pour ma conso perso. – Et la MDMA ? se renseigne la présidente. – Jamais consommé. Je sais pas ce que c’est. » Sa remarque amuse la chambre, jusqu’ici très grave. Ensuite, Luciana lui aurait tenu le bras dans la rue, l'aurait caressé dans le taxi qui les a conduit jusqu’à l’appartement. « Petit à petit elle a commencé à m’embrasser. »

Un avocat de la défense. (Illustration : Clarisse Le Chaffotec)

Une fois arrivée, ce n’est pas un, mais plusieurs verres que Luciana se serait enfilés, avant de « commencer à faire des fellations ». « L’occasion était trop bonne, résume la présidente. – Oui, voilà, l’occasion était trop bonne », répond Samir, content d’être compris par le tribunal. Si les deux se sont retrouvés dans la salle de bain, c’était pour fumer. Rien d’autre. Que Luciana soit en sous-vêtements ? « Il faisait très chaud, balance Samir. – Un 11 novembre ?! » feint de s’étonner la présidente. L’épaule déboîtée ? « Elle a mis la main sur le mur, je sais pas. En tout cas j’ai rien à voir avec ça. » Et puis Samir tient à rappeler que Luciana, contrairement à ce qu’elle a dit, a passé la soirée au téléphone.

« J’ai confondu attouchement et fellation devant les flics »

« C’était une fellation, un coup de fil, une fellation, un coup de fil, une fellation… ? ironise la présidente.

Oui, c’est ça.

Expliquez au tribunal comment on réalise une fellation avec l’épaule déboîtée.

Elle ne manifestait aucun mal. J’étais choqué. C’est d’ailleurs la seule chose qui m’a marqué de la soirée.

Donc le fait qu’une femme qui se déboîte l’épaule pratique des fellations, ça vous paraît normal… »

Quant à l’épisode de la fellation filmée, Samir précise qu’il s’agissait d’attouchements, reprenant la version des deux autres.

« Pourtant vous avez dit aux policiers : Je suis sûr à 100 % qu’il y a eu fellation sur Mamoune.

J’étais stressé. J’ai confondu attouchements et fellation devant les flics.

Devant les ?

Agents de police.

Merci. »

A la barre, Mamoune prétend n’avoir rien remarqué. Il tombe des nues. « En arrivant, j’ai mis mon pyjama et suis allé me coucher. – Il manque plus que le petit nounours », lâche la présidente, peu crédule. Makrem, lui, est arrivé bien après tout le monde et a passé la soirée sur le canapé.

Pour le procureur, la culpabilité des trois prévenus ne fait aucun doute, malgré les versions « incompatibles ». Il passe les prévenus en revue. Samir ? « Il a une responsabilité centrale dans ce dossier. La tentative de sodomie, les violences, l’éjaculation. Et il sert le verre rempli de MDMA. » Il demande cinq ans dont un an de sursis, mise à l’épreuve pendant trois ans. Mamoune ? « Sa responsabilité est importante. Il met la victime en confiance, c’est chez lui que les faits se passent. » Il requiert quatre ans dont deux ans de sursis avec mise à l’épreuve. Makrem ? « Il intervient dans la deuxième phase. Il voit une ambiance bizarre, mais décide de rester. » Il demande trois ans dont un an de sursis avec mise à l’épreuve. Peine assortie d’un mandat de dépôt pour les deux prévenus qui comparaissent libres. Pour chacun : obligation de soin, de trouver un travail, d’indemniser une victime qu’ils n’auront plus le droit de fréquenter.

« Elle a eu des rapports sexuels avec un homme un mois avant les faits »

« C’est vrai qu’on a une sale tête quand on est dans le box. Y en a un qui n’est pas présent ici : c’est l’alcool », lâche l’avocat de Samir. Et de pointer toutes les incohérences du dossier. La victime se dit privée de son téléphone pendant l'agression ? Les fadettes montrent 19 appels passés et 15 SMS envoyés au moment des faits. Son homosexualité ? « Elle a eu des rapports sexuels avec un homme un mois avant les faits. Du coup, on se pose des questions », dit-il en se basant sur le dossier. L’épaule déboîtée ? « Elle a ce que l’on appelle une luxation récidivante. J’ai la même chose au genou. Si je le plie, il se déboîte. » Le déjeuner le lendemain ? « Il n’a pas duré cinq minutes, mais deux longues heures. Du coup, je m’interroge. »

Même son de cloche pour les avocats des deux autres prévenus. « Ce dossier, c’est une rencontre. Et pas une rencontre à l’amicale des taxidermistes de Neuilly ! mais dans une boîte gay », ironise l’avocat de Mamoune. Même s’il reconnaît la souffrance de la jeune femme, pour lui, les faits ne sont pas assez constitués. Il demande la relaxe pour son client. L’avocat de Makrem demande également la relaxe, pour que son client sorte de cette situation « kafkaïenne », et puisse retrouver sa famille en Pologne.

« Je n’ai pas fait de mal à cette femme, tente de convaincre Samir. J’étais bourré, je ne l’ai pas violé, pas violenté. Après deux ans de prison, je suis cassé. » Mamoune se lève à son tour, pour dire qu’il a changé et qu’il travaille pour sa famille. Quant à Makrem, il est « désolé », et voudrait juste « rentrer voir sa famille en Pologne ».

Après un long délibéré qui conduit le tribunal jusque tard dans la nuit, Samir est condamné à quatre ans de prisons dont un an avec sursis, Mamoune à trois années dont une avec sursis et Makrem à 18 mois dont dix avec sursis. Les deux derniers repartent libres.

— Félix Roudaut