« Vous travaillez pour fumer et vous fumez en travaillant ! »

« Ah ! » C’est le tour de Jérémie, virtuose chauffeur de VTC de 26 ans, « c’est là que le bât blesse, on va voir ça », prévient la présidente. Jérémie, il faut le dire, a délinqué en cascade. Un simple contrôle a viré épopée, débandade terrible et très gros ennuis. C’est le déferrement primordial de la journée, le singulier mironton du box, l’athlète de la bande. Pétrifié d’affliction derrière sa vitre, il attend comme un fusillé le récit cruel de sa tragédie.

« Je vais camper le décor », annonce la présidente toute emplie de furibonderie réprimée. Les policiers sentent une odeur de shit qui émane d’une berline noire. Là, Jérémie fume un gros joint, car c’est la pause de 11 h. « Il fait une pause, monsieur pourrait prendre un café, mais non, monsieur fume ! Je ne sais pas dans quel monde on est ! » Les policiers toquent à la fenêtre. « Et là, c’est le début du rodéo ! » Pris de panique, le chauffeur démarre en trombe et fonce sur la place du marché Saint-honoré, poursuivi par la police. Il monte sur le trottoir, percute un piéton, manque d’écraser un motard qui se flanque à terre. Il poursuit sa folle cavalcade. Un policier à pied le somme de s’arrêter, il lui fonce dessus – le policier plonge à temps. Puis il accélère, perdu, désespéré, aperçoit le commissariat et, comme s’il se rendait enfin compte, s’arrête et se rend.

Le policier rescapé est présent, tout secoué encore d’avoir frôlé la mort : « Il m’a regardé fixement avant d’accélérer, si je plonge pas, je suis sous la voiture. » La présidente écoute, fait des grands gestes de la tête, ostensibles, des marques d’approbation. Elle prend le temps de recueillir. Le fonctionnaire est là, pantelant d’émotion, tout à son récit. Son collègue à son tour raconte la scène, autre angle, même effroi. Il toque à la fenêtre et Jérémie part en trombe. Tout pareil, il décrit la même déroute effrénée et la course poursuite, il ressasse, le piéton renversé, la panique sur le trottoir, les cris, les heurts, son collègue quasi martyr qui esquive par miracle.

Devant une telle œuvre, il n’y a pas à tortiller. Jérémie l’a compris, qui ne bronche pas, absolument pas contrariant. Mais la présidente est vraiment stupéfaite, c’est un fait, elle peine à en revenir. Elle constate, maintenant elle veut comprendre :

« Vous êtes contrôlé et vous ne pensez qu’à une seule chose, vous échapper et vous débarrasser de ce joint 100 mètres plus loin. »

Jérémie admet.

« Ma réaction était complètement stupide, moi-même je ne comprends toujours pas. J’ai paniqué.

– Conducteur de VTC, vous aviez commencé il y a quatre jours. Mais enfin, vous devez faire le bonheur des taxis. »

Jérémie veut parler. « Attendez, attendez… » Elle n’a pas fini, elle veut le touiller encore, ce prévenu, qu’il se rende compte de ses extravagances coupables, pas admissibles.

« Vous dites que vous avez tout fait pour éviter les autres usagers. C’est une plaisanterie ! C’est juste une plaisanterie ! Vous conduisez comme ça avec vos clients ? Certains offrent une bouteille d’eau, vous leur offrez un joint ? » Elle s’emporte. Elle résume : « Bref, tout ça pour un joint. – Si j’avais su, je n’aurais pas réagi comme ça. » Elle lui demande combien il fume, il répond trois joints par jour. « Vous travaillez pour fumer et vous fumez en travaillant, voilà le dossier qu’on a ! »

C’est encore le temps des explications, quelques bribes de raison peut-être pour apaiser le courroux, montrer sa logique, tarabiscotée certes mais tout de même existante, et sinon le bon-droit, du moins l’humaine réaction qui a présidé à cette folie. Jérémie bredouille. Un bout de phrase, quelques sons s’écrasent contre la vitre du box. « Parlez plus fort ! » lui hurle la présidente. Il bat sa coulpe, encore, on le sent acculé. Il se lance : 

« Voilà, à la base en fait, j’avais juste peur pour mon emploi. Je voulais pas faire de course poursuite.

– C’est réussi ! Et qu’est ce que vous allez faire maintenant ?

Je, eh bien, j’espérais que…

Je vous demande quel métier, quel travail allez-vous faire pour gagner votre vie ?

Eh bien je viens de commencer chauffeur, j’aime bien et mon patron est satisfait.

- …

- …

Avez-vous compris que vous n’allez pas pouvoir continuer, là ? Vous n’avez plus de permis.

Je. Je ne peux pas avoir juste une suspension ?

Mais monsieur ! Vous êtes en récidive légale, conduite sous stupéfiant, délit de fuite, vous semez la panique sur une place piétonne hyper fréquentée, vous percutez un passant et manquez de tuer un fonctionnaire de police. Monsieur il faut vous réveiller ! C’est juste fini, là, l’annulation de votre permis est administrative. »

Jérémie est tout déconfit. Il hésite à négocier, mais c’est inutile, la présidente a embrayé sur son casier quelque peu chargé : six condamnations. C’est l’heure des plaidoiries, un escogriffe à large sourire déclame fièrement : « Madame la présidente ! Vous qui étiez l’invitée du second tour de la conférence. » Il biaise par des circonlocutions un peu verbeuses, flatte, établit des références, tente la complicité. La présidente a l’air de trouver cela gênant, haussant les sourcils et s’enfonçant dans son fauteuil. Le jeune avocat, qui plaide pour les parties civiles, écourte les pompeux prolégomènes, conscient d’avoir manqué son effet. Il demande 1 000 euros par policier en réparation du préjudice moral et se rassoit.

Le procureur toujours gazouille sur son estrade. Pas besoin d’engueuler Jérémie, suffisamment ratatiné par l’instruction de la présidente. Il prévient qu’il a prévenu le prévenu : il va taper. Ça ne loupe pas, il demande un an de prison ferme avec mandat de dépôt.

L’avocat de Jérémie prend un air concentré. Il sait, et il veut que le tribunal sache que Jérémie sait aussi. La prise de conscience, la mesure des choses ! Tout cela est ancré ! « La punition, il se l’est auto infligée de facto, son travail c’est tout ce qu’il avait, il s’est tiré une balle dans le pied ! » Jérémie est à la dérive, âme chancelante qui cherche à se sortir de l’abîme. « Il sort d’une période compliquée, un décès qu’il a mal vécu et une rupture difficile. » Pour extraire son client de ce marasme une seule solution : une mise à l’épreuve. « Mais alors stricte, contraignante, quelque chose qui l’oblige à s’en sortir ! » Jérémie approuve, secoué soudain d’entrain : « Je vais tout faire pour arrêter de fumer ! » Il pleure, enfin. Le tribunal le condamne à un an de prison, dont six mois ferme – le reste est assorti d’une mise à l’épreuve de deux ans. Jérémie est placé sous mandat de dépôt.

La fin de l'audience est beaucoup plus classique : retrouvez le « peuple du box »

— Julien Mucchielli