« En fait vous nous prenez pour des imbéciles »

Arrive un « Monsieur Traoré » de Saint-Denis. Lui et son ami Ali n’ont pas la contrition facile. Franchement rigolards, mutins prévenus sardoniques qui tout en insolence balancent des « hein ? » et des « ouais » effrontés à la magistrate échauffée. Ils n’ont « pas les codes », lascars jusque dans le prétoire. Ça fuse : « Vous faites des réponses précises et complètes sinon je renvoie tout de suite le dossier, c’est clair ? » Ils ne ravalent pas tout à fait leur impudence mais, pour un instant, filent droit.

Vient l’histoire. « Monsieur Traoré » et son ami Ali lambinent dans un rade quelconque du centre parisien. Fomentent-ils déjà contre Norbert ? Lui est seul au bar. Les trois sympathisent, Norbert paye des verres, ça devise gaiement et les Mojitos s’accumulent sur les comptes de l’embobiné Norbert, ravi de cette rencontre qui va donner un tour aventureux à la fade et solitaire soirée qui s’annonçait. Il faut sortir retirer des sous, les trois y vont, reviennent et reboivent. Norbert est ivre, le bar va fermer et les deux perdent à dessein le jeune homme titubant, après l’avoir délesté de sa carte bancaire. Ils ont guetté Norbert au premier retrait, ont retenu le code secret et retirent 190 euros. Ils s’emballent et tentent 540 euros, mais le retrait est refusé. Alors les deux s’enfuient dans un trot suspect, pas tranquille, capuche sur la tête et regard aux aguets – mirettes furtives. Ces deux ombres en goguette attirent la patrouille. On trouve les sous sur l’un, la CB sur l’autre.

La victime les identifie, le procureur les déferre, la présidente les interroge : « Alors, reconnaissez-vous les faits ? » Et les deux lurons, au bord de l’hilarité, extravaguent à bloc dans des scénarios improbables. Ali : « Sincèrement moi j’ai rien fait. » M. Traoré : « Franchement, je sais pas pourquoi il nous a reconnus, moi je vous l’dis, c’est pas moi. » La caméra du DAB les a filmés, le barman a vu en eux ceux qui ont bu avec Norbert, la CB était dans leur poche. « En fait vous nous prenez pour des imbéciles », s’étonne à peine la présidente en ôtant ses lunettes. L’un réprime un fou rire. L’autre, la main sur le cœur : « Je vous jure que non ! Moi, j’ai trouvé la carte dans la rue, j’allais la ramener et c’est même moi qui suis allé vers les policiers », serine Ali, obstiné innocent. Ça laisse le tribunal sans réplique : « Des questions ? Pas de questions ? Bon. »

La présidente effeuille le dossier. Premier casier : Ali, survit en intérim à 700 euros par mois. Six condamnations étalées sur 10 ans – ça débute au tribunal pour enfant. La dernière est en cours d’exécution, « vous êtes actuellement sous mise à l’épreuve », relève la présidente. Ali fait l’étonné. « Ah ? » Puis, bien obligé : « Oui, oui, je me souviens. » La présidente se gonfle : « C’est bien aimable. Eh bien je note qu’en ce qui vous concerne, la mise à l’épreuve est un vrai succès », ironise-t-elle. M. Traoré a été condamné deux fois. Lui, n’est pas en récidive. Il a 24 ans et « ne fait rien », entretenu par ses parents. La présidente clôt les débats, le procureur intervient. « Merci, ça devenait pénible. » Il a peu goûté le cirque de ces deux prévenus « qui se moquent de votre tribunal ». Tous ceux que ça intéresse tendent à fond l’oreille pour entendre le courroux du parquet, le petit substitut barbu n’a pas la « voix qui tonne ». Il requiert comme en catimini, rétablit en vitesse les faits pour conclure à la culpabilité des deux « pénibles ». Du ferme pour les deux, mandat de dépôt. L’avocat en défense plaide nécessairement sibyllin, coincé entre les audacieuses dénégations de ses clients qu’il doit respecter, et son devoir d’obtenir un résultat judiciaire, ce qui l’oblige à un certain pragmatisme. Il fait donc semblant de plaider la relaxe tout en insistant sur le fait que « si le tribunal entrait en voie de condamnation »… et de présenter toutes garanties qui rendraient l’incarcération vaine et injuste.

« Le tribunal », bourdonne l’huissier. Après délibération : Ali, quatre mois avec mandat de dépôt. « Monsieur Traoré », deux mois sans mandat de dépôt. Ils feignent l’indifférence. Tout de même. Le visage d’Ali se crispe.

Un chauffeur de VTC fume un joint à sa pose et tente de s'enfuir en voiture par le trottoir. La présidente est en pétard. Une mirifique affaire, 3e partie de l'audience, à lire ici.

— Julien Mucchielli