« Si on veut tuer quelqu'un, on vise la tête »

L’audience, pour ce géant abattu, finit encore plus mal qu’elle n'avait commencé. Son obstiné silence a fini par lasser. « Si demain vous êtes acquitté, que penseront vos enfants de votre attitude, que vous n’avez pas aidé les enquêteurs à chercher qui a tué leur mère ? » Morne taiseux à la moustache terne, François, 50 ans, ne bronche pas. Il est accusé d'avoir assassiné sa femme. Une myriade de petits indices et de « troublantes coïncidences » le désignent. Il est la seule piste, le seul suspect plausible, et ne se défend pas. La présidente de la cour d’assises de Versailles, Édith Sudre, l’exhorte à s’étendre :

« On cherche depuis quatre ans et demi pourquoi votre femme est morte, et vous ne dites rien !

– Que voulez-vous que je vous dise ? »

Tout débute par une envie de pisser qui vient clore un bucolique week-end en amoureux. Ils sont un couple, François et Sylvie, qui fêtent leurs dix ans de mariage. Sur le chemin du retour, ce dimanche 26 février 2012 à 21 h 30, François est pris d’une insurmontable envie. Impossible de s’arrêter sur la petite départementale qui serpente, alors François tourne à gauche sur un petit chemin carrossable qui mène à un vaste parking, campé au milieu d’un bois. La nuit est noire et froide, François sort, et s’avance dans le halo des phares. Quelques pas pour aller se soulager dans les taillis et une terrible douleur le frappe à l’épaule. Il titube, se retourne. Ses phares l’éblouissent, mais il voit un « pointeur laser », enfin il pense. Sa femme est assise sur le siège passager, il n’entend rien, sonné par la douleur. Il s’échappe et saute, s’écroule dans les fourrés et se recroqueville dans les ronces. Là, il perd connaissance. 23 h 06. La gendarmerie reçoit un appel : c’est François, en pleurs. Il tient des propos décousus : des hommes l’ont attaqué, lui et sa femme. Il est blessé, la voiture brûle comme une torche et Sylvie est probablement à l’intérieur. À 23 h 40, les secours arrivent, à 23 h 50, les gendarmes. Le directeur d’enquête est sur place, sur ce parking de l’abbaye de Port-Royal, à Saint-Lambert-des-Bois, à 1 h 10. Le brasier est éteint et tout est calciné. François, confus et transi, est transporté à l’hôpital.

La chose est prise au sérieux par les gendarmes, qui gardent sa porte pour le prémunir d’une nouvelle attaque. Il est interrogé sur les faits et déroule un récit minutieux de tout le week-end.

C’était leurs dix ans de mariage. Vendredi 24 février : les enfants déposés chez la grand-mère maternelle et un oncle, Sylvie et François dînent à l’hôtel du Trianon Palace de Versailles et rentrent à leur hôtel de Milon-la-Chapelle. Samedi 25 février : ils prennent le petit déjeuner à l’hôtel, se promènent dans le village et déjeunent d’une crêpe à Chevreuse. Puis ils rentrent à l’hôtel, passent chacun leur tour entre les mains d’une masseuse et, le soir, dînent d’un plateau repas. Dimanche 26 février : François s’absente le matin, sans prévenir sa femme, pour lui faire la surprise d’un bouquet de fleurs. Ils déjeunent ensuite à Dampierre et reviennent l’après-midi à l’hôtel pour que Sylvie puisse regarder le match de rugby. Alors François en profite pour rentrer à leur domicile de Montigny-le-Bretonneux afin de recharger des cartouches avec des nouvelles poudres, car il pratiquait avec passion le tir sportif. Il rentre, les époux vont au cinéma, puis dînent dans un restaurant de sushis. Il est 21 h 30 environ, ils rentrent et surviennent les faits. Le lendemain, François confie aux gendarmes qui gardent sa chambre que la semaine précédente, on lui a volé des armes dans le coffre de sa voiture, sur le parking du stand de tir.

Il n’a pas fallu longtemps pour que François soit suspecté. D’abord, il y a cette désaffection apparente, cette extraordinaire indifférence. Il n’a demandé aucune nouvelle de sa femme, dont il ne peut que supposer le sort funeste, car il ne l’a pas vu brûler dans la voiture. Sylvie, d’ailleurs, n’a pas péri par le feu, aucune inhalation de fumée n’ayant été constatée. Elle est donc morte avant. Le médecin légiste a, enfin, noté l’utilisation d’un accélérateur de combustion, une huile végétale qui a également été retrouvée sur les mains de François.

La balistique, ensuite : l’ogive retrouvée sous son épaule, flanquée dans la scapula, a subi trop peu de déformation, laissant envisager un faible dosage en poudre « ce qui réduit le potentiel létal », notent les enquêteurs. Cette balle, de calibre .222 Remington, a trop peu pénétré le corps compte tenu de ses caractéristiques techniques. Ce tir simple, unique, manqué est-il celui d’un tueur de sang-froid ? « Si on veut tuer quelqu’un on ne vise pas l’épaule, pardonnez moi, on vise la tête », relève avec évidence la présidente. Et pourquoi prendre le risque de laisser François dans les buissons, alors qu’on prend le soin de brûler la voiture. Est-il possible qu’il se soit auto infligé ce tir ? Pas dans une position debout avec un canon et une crosse de cette longueur. Même sciés, ça reste improbable. Sur ce point, les experts ont conjecturé à fond pendant des heures et imaginé moult stratagèmes, combinaisons, fantaisies de positionnement – et exploré les mystères de l’anatomie : un coussin, un siège, un élastique, une souplesse extraordinaire. « On ne peut exclure cette hypothèse », concluent-ils à l'unisson de l'incertitude.

Et puis n’a t-on pas retrouvé de la poudre sur les vêtements de François ? Pour les experts, la chose est sûre : François a tiré dans un délai de quatre heures avant les faits. Pour la défense, c‘est imparable, sauf à demander une nouvelle expertise qui vient après cinq demandes. Patatras, l’expert dézingue son confrère : « Les tamponnages étaient pollués par l’environnement, cette expertise n’est pas valide. » Lui a procédé beaucoup plus sûrement et, s’il relève indéniablement des traces de poudre, il ne peut en dater la présence et l’origine. Or, cette veste est celle que François utilise pour aller tirer au stand. Le débat, sur ce point, en reste là.

L’emploi du temps tel qu’établi par François s’est, ensuite, avéré inexact. Alors qu’il indiquait s’être promené avec sa femme le samedi matin, son téléphone bornait à Montigny-le-Bretonneux et actionnait la borne wifi de leur domicile. Le lendemain, son téléphone bornait à l’hôtel à l’heure où, selon ses dires, il aurait dû être rentré pour recharger ses munitions. Une fois interrogé sous le régime de la garde à vue, François « récite » le même scénario, « au mot près », soulignent la juge et les enquêteurs. Cela aussi heurte leur bon sens. « Quelqu’un de normal aurait livré une première version un peu décousue et une autre plus construite », assure un enquêteur. « Pour moi, c’était préparé. Aucune spontanéité » dans son propos. Et puis, un autre détail fait tiquer l’entendement : pourquoi s’arrêter alors qu’ils sont à quatre minutes de l’hôtel ? Pourquoi s’enfoncer par ce chemin et ne pas s’arrêter à l’orée du bois ? « J’avais une envie pressante et je ne voulais pas faire demi tour sur ce chemin », prétexte François.

Ensuite vient le silence, pénible, plein d’implicite culpabilité et de tacites aveux. Le silence : le droit au silence. François élude : « J’ai gardé le silence sur le conseil de mon avocat. » Me Pierre Girard confirme et développe : « Il a gardé le silence exclusivement à ma demande, car lorsque je suis venu pour la deuxième fois alors qu’il était en garde à vue, figurez-vous, les policiers m’ont dit que si je n’était pas intervenu hier, il aurait avoué, ils en étaient persuadés. Alors je lui ai dit stop, on ne parle plus, j’ai besoin d’accéder au dossier. »

Ça écœure la présidente qui trébuche depuis quatre jours sur le mutisme de l’accusé et qui, enfin, en perçoit le coupable instigateur.

« Maître vous êtes un collaborateur de justice (en fait, un auxiliaire, NDLR), vous êtes à la recherche de la vérité !

– Bien sûr, mais j’ai besoin d’avoir accès au dossier pour défendre mon client. »

Édit Sudre se retourne vers François : « Monsieur, on peut se poser la question du pourquoi de ces bribes d’informations que vous distillez à l’audience. On aimerait bien que vous vous exprimiez davantage, c’est votre procès.

– Oui, c’est mon procès, c’est vrai.

Vous savez monsieur, on aimerait vous croire, mais vous êtes plein de contradictions. Par votre attitude vous avez de vous-même fermé toutes les pistes.

– J’ai dit tout ce que je savais, je ne peux pas inventer non plus.

– Par vos silences, monsieur, vous n’expliquez pas vos contradictions. »

Sur les bancs du public, au premier rang, on ne doute pas. François est coupable. Les amies de Sylvie soufflent et grommellent, s’indignent en murmures bruyants et moues outrées. De l’autre côté, recroquevillées dans un coin, la mère et la sœur de François, silencieuses, espèrent fébrilement que la justice délivre leur fils et frère après quatre ans et demi d’enfermement injustifié.

Pour la cour et les jurés, il va falloir se forger une intime conviction dans le frimas de coïncidences qui nimbe cette affaire, et pour condamner cet homme, le reconnaître coupable d’un crime qui, s’il s’avérait, serait d’un cynisme singulier, il leur faut aller au-delà du doute raisonnable et ce, dans la sincérité de leur conscience. Ils vont pour cela puiser dans la personnalité de l’accusé.

François dans le box, avec ses avocats (Illustration : Clarisse Le Chaffotec)

François était un enfant maladif – c’est sa mère qui le dit, en conflit permanent avec un père très dur, mais sa mère le protège, le couve. Il quitte le domicile familial à 23 ans après une explication houleuse avec son père, heureux de l’avoir enfin dérouillé ce pater familias tyrannique. Sa passion, c’est l’informatique. Il s’investit et travaille sans relâche, monte des sociétés, créer des logiciels et part même travailler en Polynésie. Il en revient définitivement en 2001 et rencontre Sylvie sur internet. Lui, mastodonte (1 m 98 pour 145 kg au moment des faits, 40 kg de moins à l’audience), a toujours été seul. Elle l’est depuis 15 ans et un mariage de jeunesse vite passé. Ils se marient en 2002, Sylvie est déjà enceinte, mais elle avorte, le fœtus étant atteint de trisomie 21. Naissent un garçon et une fille.

Ils n’étaient pas, de l’avis de tous, un couple heureux. François le reconnaît : « On avait une façon différente de gérer nos problèmes, et puis nos goûts… J’étais plutôt balade en forêt, elle était plutôt shopping en ville. » François n’est pas violent, mais « il a des mots ». Un ancien associé lui prête des conduites inquiétantes, celles d’un homme lunatique qui peut exploser à tout moment, surtout lorsqu’il a bu – « et il buvait tout le temps, énormément, son bureau était plein de cadavre de bouteilles », raconte l’ancien associé. Il n’était pas très apprécié de sa belle famille, toujours à rabaisser Sylvie en public, à boire trop, à vitupérer, à menacer quand on lui empêche de prendre le volant. À l’audience, François ne dit rien de tout cela, il reste silencieux et laissent les témoins le peindre en ivrogne égotique et colérique. Il était d’ailleurs suivi par un médecin qui lui avait diagnostiqué une bipolarité qu’il traitait. Les experts psychiatres n’ont pu confirmé cela : il a refusé de se confier à eux. « Les enquêtes de personnalité, c’est pour les coupables, voilà pourquoi j’ai refusé de parler à l’époque », dit-il en ouverture de son procès. Sa femme aussi était suivie, pour dépression. Sylvie, décrite comme guillerette et dynamique, n’affichait plus la même jovialité. À plusieurs personnes de son entourage, elle avait confié son intention de divorcer. « Ce qui est sûr, c’est que je ne finirai pas ma vie avec lui », avait-elle un jour prononcé. Dans une sorte de journal, elle avait consigné : « Il est 22 h, il sort une arme pour la nettoyer et écoute la musique à fond. Il dort sur le canapé, je dîne seul, je vais consulter un avocat. » Puis : « Il a débranché le décodeur pour m’empêcher de regarder un film. » Témoignages d’un quotidien houleux qui dénote un climat conjugal délétère.

Cadre chez Orange, Sylvie gagnait 3 600 euros par mois quand François plafonnait à 1 500, dans la boîte d’informatique qu’il portait seul avec sa mère qui gérait la comptabilité. Sylvie avait contracté plusieurs assurances-vie. L’une d’entre elles, au bénéfice de François, lui attribuait un pactole de 222 300 euros.

François était inscrit à un club de tir, à Versailles, depuis 2011. Pris d’une soudaine passion, il y consacrait son temps, son argent et celui de sa femme. Cette frénésie se manifestaient parfois de manière incongrue, notamment quand, le jour des faits, François « profite » de ce que sa femme regarde le match pour aller recharger (il fabriquait ses balles lui-même), alors qu’il n’avait pas prévu de tirer ce jour. Cette manie qu’il a de parler d’arme, les exhiber, les démonter et les nettoyer sans cesse, choque et intrigue. Il en achète tout le temps, alors que le ménage est endetté et qu’il « ne contribue pas assez aux dépenses communes », c’est Sylvie qui le dit.

Le vendredi 24 février 2012, au matin, François s’achète une lunette de visée silencieuse pour 2 000 euros. « Un cadeau de Sylvie », se défend-il. Et puis, pendant le week-end, note la présidente…

« Vous êtes en week-end en amoureux et vous achetez une crosse de canon à 2 h du matin sur internet, dans votre chambre d’hôtel. Ça ne pouvait pas attendre ?

– Si

– Pas d’autre réponse ?

– Non. »

L’audience est constellée de ces lugubres dialogues, où la présidente fulmine de ne pouvoir arracher la moindre explication, le moindre développement, la moindre défense de l’accusé. Il conserve en permanence un air triste de chien puni, se tient toujours assis – car il marche avec des béquilles – voûté, les épaules rentrées. Inerte dans le box. La présidente reprend :

« Qu’attendiez-vous de ce week-end ?

– Que l’on se retrouve, que l’on se repose.

– Ça a fonctionné ?

– Oui.

– Pourtant, la serveuse dit qu’elle n’a vu aucun geste de tendresse.

– C’est que ni Sylvie, ni moi n’étions très démonstratifs. »

C’était le premier soir du week-end, la personne qui les a servis a évoqué un couple qui « n’avait pas l’air d’être amoureux, ne se tenait pas la main, ne faisait aucun geste de tendresse ». Elle ajoute ce détail accablant : ils n'ont pas trinqué lorsqu’elle leur a apporté une bougie romantique. La voilà la trame de l’accusation. C’est l’attitude qui colore un suspect en assassin, un mari éploré, victime d’une machination extraordinaire en tueur froid et amoral. Il n’était pas un bon mari, il est un homme antipathique. C’est peut-être cela que les jurés ne peuvent pardonner, cela qui peut faire basculer un verdict et emporte une intime conviction.

L’avocate générale n’a pas tant besoin de cette coloration pour appuyer son raisonnement : pour elle, tous les éléments de suspicions, mis bout à bout, en font un coupable. Elle demande 25 ans de réclusion criminelle.

En défense, on s’échine depuis le début le procès à démonter l’enquête : la scène du crime « saccagée » par les véhicules de secours et de gendarmerie, l’arme du crime qu’on a jamais retrouvée, malgré 80 gendarmes qui ont ratiboisé la zone, une équipe cynophile, des plongeurs qui ont dragué l’étang voisin. Une voiture retrouvée brûlée à quelques kilomètres de là, sans que l’on ait fait les investigations suffisantes pour essayer d’en retrouver les derniers conducteurs. Tout dans l’enquête indique que les gendarmes ne se sont concentrés que sur une seule piste, ont écarté derechef les autres possibilités dès qu’ils ont relevé des bribes de charges contre François. Pour les deux avocats de la défense, les mensonges sont des erreurs. Les traces de poudre peuvent être anciennes, l’huile végétale ne prouve rien, et se tirer une balle dans le dos, c’est insensé, seul un forcené pourrait tenter un geste si dangereux, un geste si fou. Pour eux, tout l’accuse, tout l’innocente, ce procès est celui d’une « envie de pisser », il faut l'acquitter.

Jeudi 22 septembre, François est condamné à 30 ans de réclusion criminelle.

— Julien Mucchielli