Une semaine de violences conjugales (1/5)

C'est l'endroit où ils vont avant que les drames ne surviennent. La 24e chambre du tribunal correctionnel, celle où l'on juge les affaires de violences conjugales, est l'antichambre des assises. Un coup de plus et, du délit, les violences deviennent un crime. Ils n'en sont pas encore là, Jamel et Marie, Julio et Marie-Odile, Bachir et Myriam. Le rôle du juge, c'est d'entrer dans leur intimité, de pousser la porte du salon et d'écouter les rancœurs, les rancunes, les reproches, les coups et les insultes, puis de les éloigner, de les punir ou, plus rarement, de les réconcilier.

Paradoxalement, dans cette salle où se dessinent chaque jour des coups portés, des hématomes, des contusions, des paupières bleuies, des nez meurtris, des cheveux tirés et des corps traînés sur le sol, il y a plus d'amour que dans n'importe quelle autre salle du palais de Justice. Généralement, l'audience se déroule dans les trois mois qui suivent la plainte. C'est parfois dans cet intervalle que les couples se sont reformés, qu'ils sont parvenus à tirer le bilan d'une situation en train de déraper et qu'ils viennent voir le juge, presque honteux, pour demander d'oublier tout ça.

Bachir se présente devant la barre. Il y a 50 ans, il est né à Alger, et il ne devait pas être beaucoup moins grand qu'il ne l'est aujourd'hui. Myriam, sa femme, ne lui fait pas beaucoup d'ombre. À eux deux, l'un sur l'autre, ils n'atteignent pas la hauteur d'un panier de basket. Juste avant d'écouter ce que la juge veut leur dire, ils déposent leurs affaires – un grand sac Tati – sur le banc réservé aux prévenus, puis, un peu anxieux, à quelques centimètres l'un de l'autre, attendent la décision.

Il y a six mois, Bachir a pu bénéficier d'un ajournement de peine. Le juge avait considéré que les violences n'étaient pas encore assez graves, pas assez habituelles, pour ne pas laisser une chance au petit bonhomme. C'était en janvier 2017 : Bachir avait brandi un couteau au visage de sa femme en criant « je vais te tuer ». Depuis le mois d'octobre 2017, il a réintégré le domicile.

« Et au niveau de l'alcool, vous en êtes où ? » demande la juge. Près des trois quarts des affaires qui passent devant son tribunal ont l'alcool pour toile de fond. « Ah, je ne bois plus », répond Bachir, d'une voix peu assurée. La juge est suspicieuse : « Vous avez une preuve ? » Elle demande une prise de sang, que Bachir n'a pas avec lui. « Comment vous voulez qu'on vous croit, alors ? » Bachir jure qu'il dit la vérité. Son avocat rappelle que personne n'a demandé à Bachir de venir avec une prise de sang.

« Si vraiment vous alliez mieux, vous seriez venu avec une prise de sang », reprend la juge. C'est Madame qui répond, d'une toute petite voix : « Oui, ça va mieux. Il fait beaucoup plus d'efforts qu'avant. » Dans l'attente de la décision, dans une salle des pas perdus beaucoup trop grande pour eux, Bachir et Myriam patientent sur un banc, main dans la main.

« Je trouve que la justice a bien fait son travail »

« Ce genre d'affaire, c'est aussi une psychothérapie », constate l'avocat de Julio, le prévenu qui vient juste après Bachir. « On a affaire à des gens qui se sont réconciliés. Ça donne foi en la capacité du tribunal à agir réellement. » Julio, 45 ans, est un Espagnol élégant qui se présente avec sa femme, Marie-Odile, tout aussi élégante.

Julio et Marie-Odile, Bachir et Myriam sont deux couples qui, sans doute, ne se croisent pas. Ils n'habitent pas dans les mêmes quartiers, ne travaillent pas dans les mêmes endroits et ne fréquentent peut-être pas les mêmes magasins. Ils font face ici, en tout cas, aux mêmes problèmes : une histoire de vie qui dérape et l'alcool qui s'installe comme un troisième partenaire.

Julio a également eu droit à un ajournement de peine. Il vient dire devant le tribunal tout le bien qu'il pense de la justice : « Je trouve que la justice a bien fait son travail. Ça fonctionne parfaitement. Comme je n'avais jamais consulté de psychologue, je ne m'étais pas rendu compte que j'étais en train de sombrer dans l'alcool pour éviter mes problèmes. »

Marie-Odile confirme : « En fait, je n'ai pas laissé le choix à mon mari de se soigner. Il a complètement arrêté de boire, c'est très bien. Il a aussi entamé un travail psychanalytique. Son père a été assassiné quand il avait quatre ans : il fallait qu'il fasse ce travail. Ce qui est arrivé, c'est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. »

En janvier 2017, au moment même où Bachir menaçait sa femme, Julio a levé la main sur la sienne, à deux reprises. « C'était des violences habituelles ? », demande la juge. « Pas du tout », répond Marie-Odile. « Je n'ai pas reconnu mon mari. » Selon elle, il n'y a pas de risque de réitération. Julio ne boit plus, se soigne. Il a réintégré le foyer et il n'y a pas eu de nouveaux faits. La procureure demande une dispense de peine, l'avocat de Julio demande une dispense de peine, Julio demande une dispense de peine, Marie-Odile demande une dispense de peine, et le juge accorde une dispense de peine.

« Je ne suis pas un homme qui bat sa femme »

Marie, elle, s'est présentée au commissariat le 2 novembre 2017. Elle a le visage tuméfié. Son compagnon l'a frappée, la veille, et ce n'est pas la première fois. Elle a un œdème à l’œil, des contusions aux paupières et aux côtes, des hématomes, des traces de sang sur la figure. Le psychologue qui l'examine fait état de crises de larmes, d'insomnies, d'envies suicidaires et de complications possibles après son examen. Il ordonne 20 jours d'interruption totale de travail. Il dit également que Marie est une femme sous emprise.

« Qu'est-ce que vous en pensez, Monsieur ? Elle est sous emprise, votre compagne ? » demande la juge à Jamel, un jeune homme de 27 ans, habillé d'un survêtement. « Pour moi, ce n'est pas vrai », répond Jamel. « Je ne suis pas un homme qui bat sa femme. Ça ne fait qu'un an qu'on a des problèmes. Mais elle fait sa formation, elle sort quand elle veut, ce n'est pas une femme battue. »

Jamel et Marie vivaient dans un petit appartement depuis un an, quand les « problèmes » ont commencé. Avant ça, pendant six ans, ils ont vécu dans un hôtel, dans une extrême précarité. Aucun des deux ne travaille. Ils ont deux enfants, de 2 et 4 ans.

« C'est quand on a eu l'appartement que j'ai vu son vrai visage », explique Jamel. « Je me suis rendu compte que j'étais avec une femme bagarreuse. Elle était malpolie. » Le 1er novembre, pour une banale histoire de jalousie, un texto qu'elle reçoit et qu'elle ne veut pas lui lire, Marie est rouée de coups. Son visage saigne. Elle est tirée par les cheveux dans tout l'appartement.

« Que s'est-il passé au mois de juillet, Monsieur ? », demande la juge. D'après Marie, c'est à ce moment-là que Jamel est devenu vraiment violent. Le jeune homme s'explique : « Elle a brisé un secret de sept ans. Elle m'a avoué qu'en 2011, elle a été violée par le gardien de l'hôtel qui nous logeait. C'est une femme qui ne mérite pas ça, mais j'aurais voulu qu'elle me le dise avant. Je l'aurais vengée. Je ne le savais pas, je descendais tous les matins, et je saluais le gardien, je lui disais bonjour. Quand j'ai appris ça, ça m'a travaillé, c'est là que je suis devenu anxieux. » Il explique que les envies suicidaires de Marie ne viennent pas des coups subis, mais de ce viol.

Jamel a 27 ans, il est né en Algérie. Son père le frappait. En 2003, il est venu en France, pour rejoindre une mère qu'il n'avait jamais connue. Son beau-père le frappait. « En fait, j'ai été maltraité toute ma vie. » Adolescent, il se retrouve à la rue, suivi par la protection des mineurs.

« C'était quoi, votre vie, quand vous êtes arrivé en France ? », demande la juge. « J'étais perturbé », explique Jamel. « Je n'arrivais pas à m'intégrer, je ne sais pas pourquoi. J'étais fier de faire des bêtises. » Son casier judiciaire fait mention de 23 condamnations. La dernière date de 2013 : « C'était quand j'étais jeune. »

La juge constate que Jamel a fait l'objet de sursis simple, de sursis avec mise à l'épreuve, d'incarcérations, de travaux d'intérêt général : « Vous avez fait l'objet de toutes les mesures possibles, c'est frappant. »

Jamel baisse les épaules : « Oui, je sais, c'est décevant, après treize ans en France. Depuis 2013, je me suis calmé, il n'y a plus eu de violences. J'ai arrêté les stupéfiants. »

Avant ses réquisitions, la procureure prend le relai : « Comment est-ce que vous voyez l'avenir avec votre épouse ? » Jamel dit qu'il a beaucoup appris. « Mais vous voulez vous remettre ensemble ? » Jamel acquiesce : « Oui, on a fait la paix. »

« Certes, il a eu une enfance délicate », souligne la procureure. « Mais il minimise clairement son rôle dans ces violences. Je me pose quand même des questions pour l'avenir de ce couple. » Elle demande à ce que Jamel poursuive ses soins, mais également que le tribunal marque un coup d'arrêt en prononçant une peine de 10 mois de prison dont quatre assortis d'un sursis avec mise à l'épreuve pendant deux ans.

« Je pensais qu'il avait raccroché, ça faisait des mois qu'on n'en entendait plus parler », déclare son avocate pendant sa plaidoirie. Elle connaît bien Jamel. À travers son association de protection de la jeunesse, elle le suit depuis plus de dix ans. « Au regard de son parcours de vie, on comprend sa fragilité. On comprend qu'à 27 ans, il soit toujours très immature. » Le tribunal prononce une peine d'un an de prison, dont six mois de sursis avec mise à l'épreuve pendant deux ans.

« Elle a une eau qui marque beaucoup »

Pendant une semaine, au rythme de cinq ou six affaires par matinée, les prévenus, les victimes, vont se succéder devant la 24ème chambre. Il y a Zacharie, 23 ans, à qui Guillaume reproche de l'avoir griffé, après plusieurs semaines de harcèlement parce qu'il ne supportait pas la rupture. « C'est assez regrettable. Je ne voulais pas en arriver là », déclare Zacharie. « Mais quand on aime une personne et qu'on est largué, on a un sentiment d'abandon très fort. Depuis ces faits, j'ai laissé Guillaume tranquille. Je vis ma vie, c'est terminé. Je suis passé à autre chose. » Il repart avec trois mois de sursis simple.

Il y a Abdou, 60 ans, père de sept enfants, à qui l'on reproche des violences sur son épouse, corroborées par les enfants, depuis plus de 20 ans, et qui explique que c'est une femme terrible. « Si elle est aussi terrible, votre femme, pourquoi est-ce que vous êtes toujours avec elle ? Pourquoi est-ce que vous avez eu un dernier enfant, il y a deux ans ? », demande la procureure. « Honnêtement, je ne peux pas dire, c'est le hasard », répond Abdou, qui repart avec trois mois de sursis.

Il y a Thierry, 49 ans, co-gérant, avec sa femme d'un bar à Paris, dont les employés se plaignent de l’agressivité constante quand il est alcoolisé – ce qui arrive tous les jours. « Ce jour-là, il m'a menacé de mort », explique sa femme, qui souhaitait le quitter. « Il m'a dit que c'était hors de question, qu'il préférait me tuer, moi et les enfants, plutôt que je le quitte. » Thierry est également condamné à trois mois de sursis, après avoir déclaré : « C'est un gros gâchis. Visiblement, ma compagne ne veut pas, mais je pense qu'on pourrait faire table rase du passé et repartir à zéro. »

Et puis, il y a Gaël et Julie, Yannick et Elisabeth, Clément et Kimiko, Saïna et Hervé, Stéphane et Emmanuel. Tous sont venus pour expliquer pourquoi, une fois, deux fois, trois fois ou depuis dix ans, l'amour s'est mué en violence. Ils ont leur mot pour l'expliquer : « Je lui ai seulement mis une gorgette » [un coup dans la gorge], « je l'ai juste poussée », « tout ce qu'il dit, c'est des mensonges », « elle me provoque constamment », « elle a une peau qui marque beaucoup ».

Au fil des jours, les magistrats qui se succèdent, souvent dans des audiences à juge unique, répètent les mêmes phrases : « Dans cette salle, on sait bien que des petits faits peuvent être le début d'un drame », « si vous ne pouvez plus la supporter, pourquoi est-ce que vous ne la quittez pas ? », « vous l'avez menacé de mort, oui ou non ? », « vous savez pourquoi votre femme n'est pas venue à l'audience ? », « même votre fils, qui vous est plutôt favorable, dit que c'est vrai ».

Certains repartent, main dans la main. La justice, en passant, a provoqué une prise de conscience. D'autres, on s'en doute, ne fêteront pas la Saint-Valentin ensemble. Ils n'ont pas eu besoin de l'intervention du juge pour comprendre qu'il n'y avait plus rien à sauver de leurs amours passées. Il y a aussi tous ceux, plus inquiétants, qui n'ont pas le courage de se séparer, malgré la pluie de coups, malgré la haine, malgré la violence, et qui veulent croire, malgré tout, que tout est encore possible.

Pour ceux-là, tout le monde redoute le drame qui n'est pas encore arrivé. La justice peut punir ceux qui commettent un délit, ceux qui commettent un crime, mais elle ne peut pas forcer une séparation. Depuis son estrade, le juge regarde donc partir, tous les jours, ces gens qui, parfois, pensent qu'ils s'aiment encore et qui, souvent, ne savent pas vraiment s'aimer.

(La suite de cette série consacrée aux violences conjugales est disponible ici : http://www.epris-de-justice.info/lost-in-translation/ )

— Emmanuel Denise