Une ex-Femen à la cour : « Nos seins ne sont pas sexuels, ils sont politiques »

Il est quasiment 11 h, le 20 décembre 2013, quand un musicien prévient le maître de chapelle de l’église de la Madeleine, dans le 8e arrondissement de Paris : « Il y a quelque chose qui ne va pas vous plaire. »

Effectivement, ce que constate le responsable musical ne lui plaît pas beaucoup : sur l'autel, il y a une femme, seins nus, qui tient dans ses mains du foie de veau. Elle mime un avortement. Elle a des inscriptions sur le torse et dans le dos qui indiquent : « 344e salope » et « Christmas is canceled ». Douze journalistes aux abois sont en train de la photographier.

Choqué, mais sans perdre ses moyens, l'homme d'église lui demande de partir, ce qu'elle fait sans plus d'histoires, suivie par les journalistes. Quelques heures plus tard, le maître de chapelle prévient le curé de la paroisse, qui prévient la police. Et voici Éloïse Bouton, ex-Femen, presque exactement trois ans plus tard, devant le tribunal pour la deuxième fois.

Jugée en octobre 2014 et condamnée à un mois de prison avec sursis et 2 500 euros de réparation pour une « une exhibition provocante de nature à choquer la pudeur publique », elle a fait appel. « Pas pour la peine », précise son avocat, maître Bouzenoune, « pour le symbole ».

Et justement, c'est de symboles dont il est question tout au long de ce dossier : ceux de l'Église, qui n'accepte pas qu'on se promène seins nus et s'aspergeant de sang dans ses édifices, et ceux d'une féministe, qui veut alerter l'opinion sur les positions de l'institution religieuse, sur un sujet qu'elle considère comme primordial : le droit à l'avortement.

« C'est un lieu de recueillement, de prières, vous pouvez quand même comprendre que des gens ont été choqués, non ? », lui demande un président au ton très paternel. « Le but, c'était de provoquer une prise de conscience. En tant qu'athée, moi aussi je suis choquée, profondément, par certaines positions de l’Église. Et, quand des catholiques intégristes défilent en bas de chez moi, ça me choque également. »

Un petit sourire habille la jeune femme de 33 ans, tout en noir et rouge. Non pas qu'elle semble sûre d'elle, mais pas honteuse non plus. Elle a quitté le mouvement Femen depuis deux ans, mais n'a pas abandonné ses combats pour autant.

Les trois juges continuent de l'interroger : « Mais pourquoi avoir choisi cette église alors ? Il y en a d'autres qui sont réputées pour accueillir les intégristes, comme Saint-Nicolas-du-Chardonnet, c'est notoire. »

« Pourquoi vous n'avez pas fait ça dans une mosquée ? »

L'ex-Femen indique que l'église a été sélectionnée pour sa notoriété, et parce qu'elle « permet de faire de très belles photos ». La performance s’inscrivait dans une action mondiale du mouvement, qui devait reproduire la même scène dans plusieurs pays, dans des églises symboliques.

« Le message, c'était le droit des femmes à disposer de leur corps, explique-t-elle. A cette époque, ce droit diminuait partout dans le monde. Il y avait aussi une dimension parodique qui était très importante pour nous. » Et puis, elle admet : « Je comprends que l'action ne soit pas comprise, pas appréciée. » Effectivement, en ce début de séance, les juges n'ont pas l'air d'apprécier.

Et, puisque c'est tout de même très triste de parler de religion sans évoquer l'islam, l'un des juges se lance : « Pourquoi vous n'avez pas fait ça dans une mosquée ? Il me semble que les musulmans non plus n'apprécient pas tellement l'avortement. » Quel que soit le message implicite qu'il tente de faire passer, Éloïse botte en touche : « À ce moment-là, il y avait un discours catholique dans le monde entier contre l'avortement. »

En première instance, la jeune femme a été condamnée pour exhibition sexuelle. C'est la seule infraction que le parquet pouvait utiliser pour la poursuivre, celui de blasphème n'existant pas.

La militante conteste le caractère sexuel de son geste : « Il n'y avait aucune intention sexuelle ou érotique, je voulais juste utiliser mes seins comme un étendard.

Mais, vos seins, c'est un élément sexuel, non ?

Absolument pas. Et la jeune femme d'argumenter : Une femme qui allaite, ce n'est pas sexuel. Ma poitrine n'est pas plus sexuelle que celle d'un homme. Il y a également des gens qui manifestent tout nus, comme les intermittents du spectacle, et personne ne les traite d'exhibitionnistes. »

Elle ajoute : « Dans les publicités, dans les médias, les femmes sont toujours dénudées, le corps est traité comme un objet. Nous voulions justement retourner ça. Nos seins ne sont pas sexuels, ils sont politiques, ils portent un message. »

La suite des questions, qui portent sur le caractère sexuel des seins, vire au pugilat verbal. Tout le monde parle en même temps, a son petit avis, surtout les hommes. Ils s'appuient sur les agressions sexuelles qu'ils ont à juger tous les jours : « Quand un homme touche les seins d'une femme sans son consentement, c'est une agression sexuelle, donc les seins sont bien sexuels. »

Le président fait remarquer que, dans les églises, on entre avec une tenue décente, ce à quoi elle rétorque : « Mais mes seins sont décents ! »

L'avocat d’Éloïse bien en retrait, écoute d'une oreille amusée. Au bout de quelques minutes d'empoignades verbales, la tension redescend, le président conclut : « Bon, ça fait partie du débat d'idées. » Il laisse la parole à la partie civile, l'avocat du curé de l'église de la Madeleine, absent.

« C'est elle qui s'acharne un peu quand même »

Sa plaidoirie débute sous l’œil de la République : « Je prends la parole sous le regard de Marianne », nous dit-il. Effectivement, un buste surveille l'audience au-dessus du président. Ses deux seins sont bien cachés.

Et puis il entame, avec sa longue robe noire, ce qui pourrait passer pour un sermon, rappelant que « pour l’Église catholique, la dignité de la femme est égale à celle de l'homme », ce qui ne manque pas d'arracher quelques sourires sur les bancs occupés par des amis de la militante.

Il s'appuie sur le premier jugement « extrêmement bien motivé », dont il ne « changerait pas une ligne ». En première instance, son client avait demandé 10 000 euros pour le préjudice moral. Il accepte la somme de 2 000 euros adjugés à cette occasion, sans préciser s'il s'agit là de charité chrétienne. Juridiquement, il abat sa plus grosse carte en sortant une jurisprudence de… 1965, celle sur laquelle est basée la première décision.

Il termine sa plaidoirie en rappelant que même Manuel Valls, à l'époque, avait indiqué qu'il « était temps que ces provocations inutiles envers l’Église catholique cessent ». Il laisse ensuite la parole à son client qui, dans une lettre, souhaite à Éloïse de trouver le chemin de Marie-Madeleine, « une pécheresse qui s'est repentie ».

Le procureur n'est pas loin de penser la même chose : « On peut se demander, effectivement, si la prévenue finira par trouver le chemin de la rédemption », sans que l'on sache vraiment s'il est ironique. Il rappelle, en tout cas, qu’Éloïse persévère dans le péché, puisqu'elle fait appel : « C'est elle qui s'acharne un peu quand même. »

Pour lui, la condamnation, dont il laisse l'ampleur au bon vouloir des juges, n'est « que la juste application du droit pénal ». Il rappelle l'illégalité de l’infraction et sa matérialité, puis ajoute : « Nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude. Elle savait ce qu'elle faisait, il ne faut pas s'étonner qu'il y ait des poursuites ».

Maître Bouzenoune, qui s'est tenu à l'écart pendant toute l'audience, intervient finalement : « Peu importe, finalement, qu'on soit ou non dans une église, s'il n'y a pas d'infraction ». Il rappelle que seule une victime directe, dans le cadre d'une exhibition sexuelle, peut se constituer partie civile. Or, le curé de La Madeleine n'a pas été témoin de l'exhibition, sa plainte n'est pas recevable. Et puisqu'il n'y a pas d'autres plaintes, il n'y a pas d'infraction.

Il ajoute: « L’Église a été choquée, certes, mais ce n'est pas le problème de la justice. » Il s'apprête à lire la motivation du tribunal en première instance, mais le président l’interrompt : on l'a déjà lue. L'avocat ne se démonte pas : « Oui, mais c'est important ce que je vais dire. Tout ce que je dis est important, mais là, c'est très important. »

Il lit : « Une agression qui pouvait blesser le sentiment moral de ceux qui en ont été témoins » et constate qu'il s'agit-là d'un copier-coller exact de la décision de 1965. Or, s'indigne-t-il : « On ne peut pas faire comme si la société n'avait pas évolué. »

Aux juges, qui prétendent que les seins sont sexuels, puisque qu'ils peuvent faire l'objet d'une agression sexuelle, il rappelle qu'un ancien ministre, Georges Tron, a été mis en examen pour une agression sexuelle… sur des pieds.

« Qu'elle ait choqué des fidèles parce qu'elle a montré ses seins, d'accord, mais ce n'est pas une exhibition sexuelle, c'est un blasphème. Et le blasphème n'est pas un délit. Alors, on essaye de le faire entrer par la petite porte. »

Il souligne enfin que le combat mené par Éloïse n'est pas si vain que ça : « Peut-être qu'elle avait raison finalement, quand j'entends ce qui se dit en ce moment sur l'avortement. On ne parle pas de rien, on parle d'un sujet primordial. »

Il rappelle que sa cliente poursuit un combat, commencé il y a 40 ans : « Il ne faut pas non plus nier le risque que prennent ses femmes qui se font tabasser parce qu'elles continuent un combat mené par 343 femmes, quand l'avortement était encore interdit. »

Il termine sa plaidoirie en rappelant que l'exhibition sexuelle est un vrai délit, qui condamne des faits très précis et qui lutte contre de véritables pervers, et qu'il serait très dangereux de le dénaturer, sous peine de ne plus pouvoir juger ce qui en vaut vraiment la peine.

Après sa plaidoirie, le président laisse une dernière fois la parole à Éloïse, qui n'a rien à ajouter. La décision sera rendue le 15 février 2017.

— Emmanuel Denise