« "Un flic = une balle", c'est de vous ? »

« Est-ce que vous avez bien compris ce qui vous était reproché ? »

Oui ou non, peu importe, Anne Boivin, la présidente, commence à lire la prévention à toute vitesse :

« Dégradations sur un bâtiment… » « Manifestation à Rennes… » « Léger, c’est pas ta caisse qu’on va cramer » « Tags » « Cet été, pas de vacances pour Valls »

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La présidente du tribunal, Anne Boivin, liste des messages tagués à Rennes pendant les manifestations. (Illustration : Pierre Budet)

Le flot de paroles s’arrête et reprend, plus doucement. Pierre-Nicolas, menuisier en intérim de 29 ans, a très bien compris pourquoi il est là. On lui reproche d’avoir tagué plusieurs bâtiments à Rennes, dont celui de France 3. Mais aussi d’avoir inscrit « 1789, les casseurs prennent la Bastille… » sur le mur du promoteur Imfined, le long des quais et un autre tag sur un pan des halles centrales, lors de manifestations, le 6 février et le 23 juin 2016.

« Ça va avec mes convictions »

Il a été identifié sur plusieurs clichés provenant de vidéos prises depuis l’hélico ou grâce à des caméras embarquées par la police. « Sur l’un d’eux, on vous voit, dans un premier temps à visage découvert, avec un habit zippé sur le côté et un logo sur la manche, décrit la juge. Puis, on voit la même personne, avec la même tenue, revêtue d’un foulard et d’un masque, en train de taguer. Qu’est-ce que vous pouvez nous dire ?

– Ça va avec mes convictions. Après plusieurs mois de manifestations, il y avait toujours des personnes qui n’étaient pas entendues. C’était aussi une réaction au traitement médiatique, bafouille Pierre-Nicolas, en hésitant, comme s’il avait dit un gros mot. Pour dire que tout n’est pas noir ou blanc. Et j’ai voulu utiliser une date symbolique, 1789, pour dire qu’il n’y a pas que des bons d’un côté et les mauvais de l'autre, comme pendant la Révolution.

– Vous auriez pu prendre une banderole. Pourquoi écrire sur des biens de la collectivité ?

Pierre-Nicolas s’est reconnu sur les photos en garde à vue. Confus, il tente un « parce que ça va rester, contrairement à des pancartes.

– Oui ça reste. Et d’ailleurs les propriétaires se retrouvent à devoir payer des services de nettoyage, le rabroue la juge. Il vous est également reproché d’avoir dissimulé votre visage. Expliquez-vous.

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Pierre-Nicolas devant le tribunal. (Illustration : Pierre Budet)

– Il y avait énormément de photographes, de caméras de télévision… C’était pour ne pas être pris en photo, car je sais bien que ça peut me conduire devant vous. D’ailleurs ça n’a pas suffit », constate Pierre-Nicolas, un grand dadais à travers qui on croit reconnaître Gaston Lagaffe.

Me William Pineau intervient pour préciser quels sont les tags réalisés par son client. Parmi eux, un « Et les rhinos aussi », tracé à la bombe, sur les briques des halles centrales.

« Je vous avoue que je ne suis pas spécialement fier. J’ai voulu répondre à une inscription. Il était écrit quelque chose du genre "Les crocos défendront la Zad". Et moi, comme j’étais déguisé en rhinocéros pour ce défilé carnaval anti-aéroport, j’ai écrit "Les rhinos aussi", dévoile le jeune homme, un peu penaud.

– L’inscription "Un flic = une balle" sur les halles, c’est de vous ?, demande le procureur, Jean-Marie Besse.

– Ben non, c’est ce que j’ai expliqué en garde à vue », répond Pierre-Nicolas, dont le casier judiciaire compte deux condamnations. L’une d'elles a été prononcée par la cour d’appel de Rennes en 2014, après une relaxe en première instance, pour des faits commis en marge d’une manifestation.

Message bon enfant, pas menaçant

« Cette peine de prison avec sursis ne vous a pas alerté ? signale la présidente. Vous ne vous êtes pas dit : "Peut-être qu’il faudrait que je manifeste en étant un peu plus dans les clous" ?

– Avec l’ambiance, j’ai un peu oublié ce que j’avais au-dessus de la tête… concède le prévenu, interdit de manif un temps cette année, dans le cadre de son contrôle judiciaire.

– Je veux bien l’admettre, les faits ont été commis dans une certaine confusion, remarque le procureur, qui décèle chez Pierre-Nicolas une certaine autosatisfaction dans ses actes. Mais je considère que toutes les infractions sont constituées, même si elles ont été commises en coaction », tranche le magistrat. Il propose comme peine principale trois mois de prison ou 105 h de travail d’intérêt général.

Les yeux et les oreilles se tournent vers la défense. « Où sont les autres ? Où sont les autres ? gronde Me Pineau, en feignant la surprise d'une façon un peu théâtrale. Ceux qui ont circulé à visage couvert, ceux qui ont – dit-on dans les journaux – mis la ville à feu et à sang ?

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Me William Pineau, avocat de la défense, lors de sa plaidoirie. (Illustration : Pierre Budet)

L’avocat, « pas là pour mener une tribune politique », reprend : « Ces dégradations s’inscrivent dans une logique de militance. On dit de mon client que c'est un militant radical, je m’inscris en faux contre ça. Il n’est pas l’auteur de la vraie casse, qui a fait que Rennes ressemblait à une ville en état de siège. Lui a choisi d’être dans le message inscrit, parfois potache ou bon enfant, mais pas menaçant. »

Assis sur le banc, Pierre-Nicolas regarde son avocat comme un enfant regarderait son père remettre en place quelqu’un qui lui aurait manqué de respect. La défense demande aussi à ce que les dégradations soient requalifiées puisqu’il existe un texte précis, qui punit d’une peine moindre, un auteur de graffiti.

Après l'avoir mis en délibéré pendant deux semaines, le tribunal a rendu son jugement mercredi 14 décembre. Les juges ont requalifié les faits et prononcé une peine de 105 h d’intérêt général, à accomplir dans les 18 mois sous peine d’aller en prison deux mois. Pierre-Nicolas devra aussi verser un euro symbolique à France Télévisions, près de 400 euros à Imfined et 150 euros à la Ville de Rennes.

— Charlotte Hervot