« Un chef ne va pas au braquage »

C'est un court-métrage en noir et blanc – muet : sur l'écran de la salle des assises du palais de justice de Paris apparaît l'intérieur d'une bijouterie, étincelante comme un studio de télévision, paisible comme un après-midi dans le 16e arrondissement. Un client examine une montre et quitte la boutique, les employés s'occupent. Brusquement ils se tournent vers l'entrée, se figent. Quatre hommes coiffés de casques noirs enfoncent la porte. Le premier braque les joailliers d'un revolver noir, les deux suivants font voler en éclats les vitres des présentoirs blancs, enfournent les bijoux dans des sacs noirs. Le dernier se poste près de l'entrée pour surveiller la rue. Il tient une bombe lacrymogène de la taille d'une canette de 50 cl. Son casque se distingue par deux rayures blanches d'arrière en avant. A l'aplomb de la caméra, on remarque le dos et la chevelure bouclée d'un homme brun, vêtu d'une veste sombre. Il garde les mains en l'air, trépigne d'un pied sur l'autre, jusqu'à ce que les braqueurs s'enfuient. Les deux minutes silencieuses du casse de la rue Donizetti, entre la rue d'Auteuil et l'avenue Mozart, paraissent interminables.

« Choqué qu'ils saccagent les vitres »

La bande son est restituée par le témoignage de Véronique, vendeuse, la cinquantaine coquette. Revivre la scène est une épreuve : « J'ai entendu trois ou quatre coups. Il est entré avec une arme. Ça a été très vite. Ils ont cassé les vitres avec une massue. Ils tapaient tellement fort que toutes les vitres ont explosé. Ils ont demandé : "Où est la caisse, où est le coffre ?" » Véronique est tétanisée, mais quand ils essaient de voler son sac à main, elle s'interpose. Le président de la cour d'assises, Didier Safar, s'inquiète :

« – Vous n'avez pas eu peur de prendre un mauvais coup ?

Si, mais je ne voulais pas qu'ils prennent mon sac.

Votre collègue dit que vous avez hurlé.

Oui, j'ai eu très peur.

La dernière fois que vous avez connu un braquage, c'était en 2009.

La dernière fois, ça s'est très bien passé. Ils n'avaient rien cassé.

Ont-ils proféré des insultes, des menaces ?

Non, pas du tout.

Vous avez dit que l'un d'eux avait une voix rauque, un accent "de banlieue". Qu'est ce qui vous permet de le dire ?

Il a dit : "Ouvre la caisse ! Vite, vite, on n'a pas le temps." »

L'homme aux mains en l'air sur la vidéo, le fils du bijoutier, 25 ans, col roulé et allure sportive, n'a pas assez de mépris pour évoquer les braqueurs : « Le problème avec eux, c'est le stress. Ils ont peur. Le risque, c'est que le coup parte. Des gens stressés comme ça ? Ce n'est pas possible ! J'ai été très choqué qu'ils saccagent les vitrines. »

Depuis le box des accusés, un homme les écoute attentivement : Djibril, un grand métis au crâne lisse et au visage princier. « C'est une carcasse, il est solide, il fait peur, il ne fait pas son âge. Il n'a que 24 ans, mais on le considère comme un adulte », plaidera son avocat, Me Nogueras. Depuis ses seize ans, il n'a connu que 19 mois de liberté. Il répond trop près du micro quand on l'interroge et son accent « de banlieue » l'accuse déjà.

Il est 18 h 18 ce vendredi 6 décembre 2012 quand les « malfaiteurs » pénètrent dans la bijouterie. Un passant, témoin de la scène, court chercher les forces de l'ordre. Il revient avec des agents de sécurité RATP. Dans la boutique, le braqueur-guetteur au casque rayé les confond avec des policiers et ordonne la retraite. Les quatre hommes s'échappent sur deux scooters, coursés par les agents RATP à pied. Un autre témoin prend les braqueurs en chasse sur sa moto, les rattrape, mais reçoit un nuage de gaz lacrymogène et renonce. Les voleurs disparaissent dans la ville, oubliant la moitié du butin dans la bijouterie, abandonnant le reste dans la rue. Sur le chemin de leur fuite, on retrouvera aussi un casque. La police scientifique y relève un ADN, associé à un nom, associé à un numéro de téléphone, qui en révèle un autre, celui de Djibril, tout juste sorti de prison. Retrouvé et interpellé par les policiers en décembre 2013, le jeune homme nie toute participation. Devant la juge d'instruction, il se tait. Devant la cour, il nie toujours.

« Vous le reconnaissez ? »

La police constate pourtant que le téléphone de Djbril borne à proximité de la bijouterie le 6 décembre. Elle recueille surtout les témoignages des hommes à qui Djibril a commandé deux scooters volés destinés au braquage. Parmi eux, Mehdi et Ahmed sont chargés de convoyer les véhicules jusque dans le 16e arrondissement le soir du casse. Les deux certifient avoir vu Djibril et trois hommes sortir d'une Peugeot 207 bleue, « capuchés » selon l'un, « cagoulés » d'après l'autre, qui, après avoir pris possession des scooters, disparaissent dans le quartier.

Mehdi et Ahmed, ont déjà été jugés pour le recel des scooters et condamnés à quatre mois de sursis pour l'un et 70 heures de travaux d'intérêt général pour l'autre. Estomaqué par l'indulgence des peines, Djibril laisse échapper un rire mauvais qui embarrasse son avocat et glace un Mehdi déjà apeuré. « Vous le reconnaissez ? » demande le président à Mehdi. Le témoin jette un regard vers Djibril : « Oui. »

Ce « oui » pèse lourd dans les charges contre l'accusé, mais son conseil, Me Nogueras, sent qu'il peut encore éviter l'enlisement définitif. Au deuxième jour du procès, Djibril reprend la parole et sature les haut-parleurs de la salle d'assises :

« J'avoue que j'ai quelque chose à voir là-dedans. J'attendais ce moment-là pour le dire. Les faits se sont passés comme ils vous l'ont dit, sauf qu'ils se sont beaucoup couverts ! Je me suis reconnu dans la vidéo à faire le guet. Je me suis revu dans l'action et ça m'a fait quelque chose.

Avec qui avez-vous commis ces faits ?

C'est une question qui m'attirerait encore plus de problèmes que la cour d'assises.

– Pourquoi avez-vous commis ces faits ?

Par peur, par crainte, par débilité.

Par peur de qui ?

J'étais là, j'étais dehors, j'avais pas de quoi assumer la famille, un enfant qui allait venir.

Vous pouvez nous dire combien ça vous a rapporté ?

Rien, que de la prison. Les deux sacs de bijoux ont été récupérés.

Le 06 xx xx xx xx était bien votre numéro ?

C'était bien mon numéro, mais parfois je change de numéro tous les quinze jours. On m'attribue ce numéro deux ans après… Je ne sais pas.

Votre femme reconnaît le numéro.

Ça me fait plaisir qu'elle se souvienne de mon numéro. »

L'avocat général Philippe Courroye entre en scène : « – On a l'impression que celui qui porte un casque rayé donne des instructions. N'est-ce pas le rôle d'un chef ?
– Un chef ne va pas au braquage. »

La confession s'arrête là. A qui appartient le revolver ? Djibril ne l'a jamais eu. Où est partie la Peugeot 207 ? Il n'en sait rien. Peut-il leur raconter la préparation ? Il ne peut pas. Sur la responsabilité de chacun, sur les commanditaires la cour devra se débrouiller pour compléter l'histoire en creux. « J'avais peur d'avouer, car, souvent, avouer c'est pire que nier », répond-il à son avocat qui lui tend une dernière perche.

« J'ai perdu ma jeunesse »

La « carrière » de Djibril commence tôt. À 16 ans il part en prison : dix mois en 2006, cinq ans en 2009, déjà pour le braquage d'une agence BNP, huit mois en 2012… « Le parcours ne s'explique pas seulement par les mauvaises fréquentations, sermonne l'avocat général. C'est une option que vous avez choisie et que vous devez assumer. Quelle leçon tirez-vous de tout cela ? » Djibril : « La leçon, je la vis : j'ai perdu ma jeunesse. J'ai 24 ans, on dirait que j'en ai 30. »

La partition est facile à jouer pour l'avocat général : il lui suffit d’égrainer les éléments à charge, depuis « le passé récidiviste du criminel » jusqu'à son volte-face au procès. « Il a fini par reconnaître sa participation aux faits. Avait-il le choix, alors qu'il y a la téléphonie, en plus des deux témoignages ? C'est une reconnaissance contrainte et toute relative. Il se donne un rôle positif et minimise. Mais il a un rôle prépondérant, c'est le chef. » Philippe Courroye rappelle le précédent braquage, les violentes agressions sur deux co-détenus, les pressions sur un témoin en garde-à-vue : « Je saurai trouver ta famille », avait menacé Djibril. Pour ce « caïd » en récidive de vol avec arme qui encourt la perpétuité et présente « un risque quasi-certain » de réitération, l'avocat général demande 13 à 15 ans de réclusion criminelle.

Me Nogueras, jusqu'alors nerveux et combatif, se fera enjôleur pour amadouer les jurés et adoucir la peine. Mais il entend d'abord ruiner poliment les réquisitions de l'avocat général : « Je l'ai vu à certaines audiences demander des peines inférieures pour des viols. Et je l'ai vu monter sur des peines de 30 ans de prison. » Dans ce braquage, hormis le choc subi par les bijoutiers, « nous n'avons pas de victime », ose-t-il. Par prudence, ils ne se sont pas constitués partie civile.

L'avocat avait poussé Djibril aux aveux. « Expliquez-vous, parce que c'est aujourd'hui qu'il faut le faire ! » lui lançait-il à l'audience. Le procès permet cela. Contrairement à l'enquête, suggère Me Nogueras. « Djibril attendait qu'on l'entende. Comment pouvons-nous penser qu'il puisse facilement sortir du mensonge ? Il y a toujours une atmosphère d'insatisfaction quand les personnes passent aux aveux. Systématiquement, j'ai l'impression que ça ne suffit pas. »

Djibril est ré-adaptable avait espéré l'expert psychiatre. Me Nogueras tire ce fil ténu avec délicatesse pour qu'il suive les jurés jusque dans leur délibération. « Il faut que la sanction lui permette de se réinsérer. Il a une femme et deux petites filles, c'est un gage de réinsertion. Il a des frères qui font corps autour de lui pour lui apprendre un métier. Prenez-le par la main, ramenez-le dans la communauté des humains, ne l'enterrez pas. » Au bout du délibéré, Djibril est condamné à huit ans de prison, et Me Nogueras estime avoir été entendu.

— Pierre Anquetin