« Tue-le ! Marave-le ! »

Kody est un jeune manouche à la chevelure de danseur de flamenco qui, après une nuit d’ivresse, s’assoupit à l’aube dans les bras d’Anastasia. Dans la caravane de la jeune femme, les deux amants dormaient depuis peu. Le jour maussade ne perçait pas les nuages qui plombaient le ciel de Montfermeil, en ce matin du 30 décembre 2012.

Dans la caravane endormie, « Petit Franck » fit irruption. « Il l’a pris et il l’a sorti », témoigne Anastasia devant la cour d'assises de Bobigny. « Quand j’ai ouvert les yeux, y’avait quelqu’un qui me frappait », raconte Kody, qui était alors complément nu. « Il m’a sorti de la caravane, j’ai marché, il m’a poursuivi, je n’avais plus de force, mes jambes ont lâché. Puis il m’a laissé partir, je l’ai entendu revenir en voiture, j’ai essayé de me cacher, mais il m’a attrapé, et là j’ai perdu connaissance. Je me souviens que c’est un policier qui l’a retiré de moi. »

Éric « Petit Franck » Dethière, 21 ans, par cette intrusion fortuite dans la caravane de sa sœur placée sur le terrain familial, près d'un pavillon, a surpris le couple fugace qui, à ses yeux, ceux d’un jeune homme de la communauté des « gens du voyage », avait gravement entaché l’honneur de la famille, en couchant avec un homme qui n’était pas son mari, les relations sexuelles hors mariage étant strictement interdites selon le code traditionnel que Petit Franck, sur le champ, appliqua.

C’est pour laver cet honneur qu’il a tabassé Kody. « J’étais très, très mal », commente-t-il à la barre, le 8 septembre 2017. Il répond en qualité de témoin à la présidente, Jacqueline Audax. Vers midi, ce 30 décembre 2012, son père Tony passe le chercher à l’hôpital de Montfermeil. La vue de son fils démoli — traumatisme crânien, nasal et des contusions multiples pour un total de 6 jours d’ITT — le met dans un état de fureur. Kody ajoute : « Il m’a dit : on va savoir c’est qui, alors je lui ai dit son nom », précisant qu’il ne le connaissait que de vue — « je connaissais mieux sa sœur. »

Kody, blessé, sonné, épuisé, est dès lors mis à l’écart. « Chez nous, chez les gens du voyage, c’est les parents qui règlent tout – Est-ce que ça vous a étonné, demande la présidente, que votre père ait cette réaction là ?- Non, c’est normal de se battre. » Le négociant en automobile Tony Z., père de Kody, à son tour déshonoré, met en branle la machine à représailles. La présidente demande : « Pourquoi ne pas avoir déposé plainte ? – Parce que chez nous, je veux dire chez les gens du voyage, on ne dépose pas plainte », lâche Kody sur le ton de l’évidence.

Franck Dethière est habillé en noir. Il est partie civile. « Mon fils, il s’est battu avec ce jeune, j’ai craint qu’il se passe quelque chose derrière. Une personne m’a téléphoné et m’a dit : "Paraît que vous voulez quelque chose ?" Nous on voulait rien, on était plutôt embêtés », raconte-t-il le 9 septembre. « Si c’est comme ça, y’aura pas de problème », répond l’interlocuteur. Franck Dethière est soulagé. Il n’aime pas se battre, se tient à l’écart de la violence dans laquelle une partie de sa communauté, au sens large du terme, se complaît, dit-il. Mais Tony le rappelle : « C’est pas fini du tout ! », le menace-t-il. « Par tous les moyens, j’ai essayé de le calmer. Mais il m’a menacé, il m’a dit : "Je vais te prendre des vies, je vais brûler ta maison !" »

« Prendre quelques coups sans les rendre »

Franck doit se résigner à se battre. « Mon but, c’était de perdre, prendre quelques coups sans les rendre, pour que les gens soient contents, pour pas qu’ils s’en prennent plus tard à mon fils. » Il ajoute : « Les Z., c’est pas des gens qui vivent comme nous. Physiquement déjà, et au niveau de la mentalité, ils ont l’habitude de faire des vols, de se bagarrer, ils ont des armes. » La présidente, qui pointe de petits yeux scrupuleux derrière de fines lunettes rondes, poursuit le fil : « Et Petit Franck, dans quel état d’esprit était-il ? - Il était désemparé – Était-il prêt à intervenir ? – Je lui ai dit de ne surtout pas venir. »

Petit Franck est si paniqué qu’il appelle sur son portable un policier de la BAC, qu’il avait dans son répertoire, car ledit policier, pour se tenir informé des embrouilles qui se trament, avait l’habitude de donner ce numéro aux jeunes de la ville qui lui paraissaient dignes de confiance. « Il m’a dit qu’une autre famille de gitans allait venir pour se battre et qu’il craignait qu’ils soient armés. J’ai senti à son timbre de voix que c’était très grave. On s’est pas posé de question, avec les collègues on y est allés », témoigne-t-il aujourd’hui par visioconférence. « Quand on est arrivés, sur place y’avait encore plein de monde, c’était la pagaille », mais il était trop tard.

Franck, résolu et sans arme, se rend sur les lieux du duel. Un carré d’herbe biscornu dans un quartier pavillonnaire de Clichy-sous-Bois, au croisement de l’allée Pierre-Simon et du boulevard du Temple, à quelques centaines de mètres de son domicile.

Son épouse Josiane Collin tient la barre avec des bras tremblants. « Mon mari est parti, je n’étais pas rassurée, car il est malade du cœur, il venait de faire un infarctus. Mon fils n’était pas bien du tout, il s’en voulait de voir que son père allait se faire taper pour lui. » Elle évoque les palabres au téléphone, les appels de la famille Z. « Où j’ai vu vraiment que c’était grave, c’est quand j’ai vu l’appel de M. Tony. Là où j’ai eu peur, c’est quand j’ai entendu les menaces. Je n’avais jamais entendu quelqu’un parler comme ça. »

« C’est pas toi qui veux une histoire, c’est moi qui veux me battre »

Chez les Z., c’est la crise. Le père outragé a convoqué la famille. « J’ai appelé et j’ai dit qu’on pourrait se battre entre adultes, à un endroit où il y avait de la pelouse. » Tony Z., témoin, répète à la cour, lundi 12 septembre, les propos qu’il a toujours tenus. « J’ai insisté pour me battre, pour laver l’honneur de la famille, pour qu’il n’y ait pas de conflit à l’avenir, que les jeunes ils puissent se croiser dans la rue et se serrer la main », explique-t-il. « Il a été dit que vous lui avez dit que s’il ne venait pas, vous lui prendriez des vies et brûleriez sa maison », rappelle la présidente. Tony Z. dit ne plus s’en souvenir. « Moi je lui ai dit que s’il ne voulait pas se battre, c’était pas un homme, que c’était un pédé, un dégonflé, il m’a dit qu’il voulait pas d’histoire, je lui ai dit : "C’est pas toi qui veux une histoire, c’est moi qui veux me battre." »

La présidente tente une analyse socio-anthropologique : « Il semble que de l’autre côté, je veux dire du côté de la famille Dethière, on ait mis ça sur le terrain de l’honneur. Car ça ne se ferait pas, dans votre communauté, de coucher avec une femme non mariée. Si vous aviez une fille non mariée, est-ce que vous accepteriez qu’un homme vienne coucher avec elle, chez vous ?

Euh, non, sûrement pas.

– C’est donc une règle que vous partagez. Comment expliquez-vous alors votre réaction, qu’à votre tour, vous souhaitiez laver l’honneur ?

Mon fils était vraiment blessé, dans un état critique.

Que vous fussiez fort mécontent, on peut le comprendre, mais un certain nombre de membres de votre famille a dit que vous exagériez. Et pourquoi cette bagarre devait avoir lieu tout de suite, dans l’immédiateté, sous le coup de la colère ?

J’étais blessé.

J’entends, mais où était l’urgence ?

Chez les gens du voyage, quand le père est humilié, il faut se battre tout de suite, à mains nues. »

Un peu plus tard, la présidente lui pose une autre question : « Si c’était à refaire, compte tenu des conséquences, vous referiez la même chose ? – Simplement la bagarre, oui. »

Ils y sont allés à trois, Tony devant, seul en voiture et les témoins, la famille, derrière. C’est un quartier de Clichy-sous-Bois, où beaucoup de gens du voyage résident. Les terrains sont parsemés de caravanes et d’autres, sédentarisés, habitent les pavillons, si bien que l’équipée s’est gonflée de curieux chaque seconde qu’a duré le trajet, jusqu’à atteindre une cinquantaine de personnes, qui ont formé un bruyant attroupement. Un cercle s’est formé, les deux pères, torses nus, se sont battus. « Je lui ai mis des coups, j’ai pris des coups, vous savez on est pas des guerriers, ça n’a pas duré longtemps », résume Tony.

« Jette ton arme ! »

David A., cousin très proche de Petit Franck, est un trentenaire replet et sensible. Il a tenté en vain de séparer les deux combattants. «  Mais pourquoi les séparer, puisque c’est une bagarre qui devait se dérouler ? – Il y avait trop de sang, je voulais pas que plus de monde se mette à lui taper dessus. » Il est dit que Franck Dethière est frappé par plusieurs personnes. « Mais de toute façon, on ne m’a pas laissé passer. » Il désigne un accusé. « Il m’a braqué ! » Il en désigne un autre : « Il m’a empêché d’intervenir ! » Mais pourquoi est-ce lui qui intervint ? « Pourquoi vous ? – Parce que mon cousin il ne pouvait pas y aller, il avait les mains bandées », d’avoir frappé trop lourdement le jeune Kody.

Les évènements se sont ensuite déroulés dans la plus extrême des confusions. Le pugilat pour l’honneur s’achève à peine, Petit Franck surgit en trombe, au volant d’une Fiat 500. Il lève un fusil dont on se demande encore aujourd’hui où il l’a pris et tente de tirer en l’air, mais le coup ne part pas. Tony Z. dit que tout le monde a paniqué. « Jette ton arme ! », hurle-t-on à Petit Franck. Il la jette et part en courant. « J’ai couru jusqu’au bout du boulevard », raconte Duc Rodolphe Dethière, le benjamin de Petit Franck. « Et là j’ai vu cet homme ! » Son bras se tend vers un accusé, puis son visage plein de larmes et dont les yeux expriment la colère et enfin tout son corps. « J’ai vu cet homme tirer sur mon frère ! »

Petit Franck s’écroule au pied d’un tilleul, atteint d’une balle dans la fesse qui a percé l’artère. Il meurt à l’hôpital. L’homme ainsi désigné, accusé du meurtre de Petit Franck, se nomme Michel Z., alias Sandy. Dans la communauté, il est presque exclusivement fait usage du surnom, il en sera de même devant la cour d’assises. Il ressemble beaucoup à son frère Tony, sauf pour la carrure : Tony est beaucoup plus imposant.

Sandy, qui comparait libre, est très discret dans ce procès. Beaucoup plus que Nicolas M., alias David, qui s’énerve souvent dans le box des accusés. Il est détenu pour une autre cause. Il compte quelques années de plus que Tony et Michel, dont il est l’oncle. La présidente parle d’ailleurs de la famille Z. et M. On l’appelle M. Propre. Avec son crâne luisant et sa carrure de boxeur, c’est en quelque sorte le parrain de la famille, quelqu’un dont l’empire moral sur les affaires d’hommes se discute peu.

David est celui qui aurait braqué David A., le cousin de petit Franck. Il aurait aussi crié : « Tue-le ! Marave-le ! », encourageant ainsi Sandy à tirer sur le jeune homme. C’est la lecture que fait l’accusation. Le troisième homme est plus jeune. À 29 ans, Charles M., alias Clyde traverse l’audience avec une nonchalance presque provocante. Clyde est grand, corpulent, a le faciès semblable à une personne atteinte de trisomie 21, mais possède à peu près toutes ses facultés mentales. Son crâne rasé, très blanc, contraste avec sa peau tannée par ailleurs, comme s’il avait bronzé tout l’été avec une casquette trop enfoncée. La raison est autre : il souffre d’une grave maladie de peau. Clyde aurait fait rempart autour de la bagarre. Pour l’accusation, il a permis à Sandy de tirer. Lui et David sont accusés de complicité de meurtre.

Face à la cour, ce sont deux familles, deux familles de gens du voyage. La famille Dethière est tout entière plongée dans une profonde affliction, une peine silencieuse, qui s’exprime par des habits noirs. Elle occupe avec une rancœur dignement contenue, tous les bancs de la partie gauche de la salle d’audience, lorsqu’on regarde la cour. Ils maudissent entre eux, à chaque suspension, l’attitude désinvolte des accusés, celle consistant à nier les faits sans chercher à justifier ce qui les accable, comme s’ils s’en moquaient. Il y a Blandin, Jimmy, Éric et Ramouchot, frères et cousins du papa Franck. Anastasia et Duc, les frères de la victime, offrent un visage d’une époustouflante maturité. Il leur est une cause chère, celle d’ôter à leur communauté l’image de délinquants asociaux, de « voleurs de poules » qui à leurs yeux est colportée par la famille qui leur fait face. Ils répètent sans cesse : « Tous les gens du voyage ne sont pas comme eux. La plupart en France travaille honnêtement.»

À droite, c’est le clan Z. et M., qui observe la justice d’un œil noir et méfiant. Une vieille dame, au visage parcheminé de cartomancienne, répète à chaque suspension : « Dieu ne voudra pas qu’ils soient condamnés ! » C’est une Z. Une famille de manouches, croit-on entendre, qui sont les gitans du sud, pour faire simple. Les Z. et M. ont une mauvaise réputation, disent les Dethière.

Il a fallu du temps pour réunir les trois accusés dans cette salle. La directrice d’enquête résume laconiquement : « Nous avons été confrontés à un certain nombre de témoins devenus amnésiques. » Dans la communauté, on ne parle pas, on ne porte pas plainte, par honneur et, surtout, par crainte de représailles. De nombreux témoins ont décrit la scène. Le conseil de famille où « tout le monde était déchainé, tout le monde était allumé ! », dit un oncle Z. L’ambiance est éruptive, cela est établi, mais les accusés nient avoir apporté des armes. « Pourquoi faire ? », répètent-ils, c’était une bagarre à mains nues. Adolphe, le frère de Nicolas M. alias David, a donné une raison : les gitans ont pris l’habitude de venir « calibrés » sur le lieu des bagarres, « parce qu’ils se sont déjà fait avoir » par le passé. C’est l’hypothèse retenue par l’accusation, qui voit dans le duel voulu par Tony, un guet-apens qui a conduit à la mort de petit Franck.

En l’absence de témoins, le dossier s’est bâti sur une vague de témoignages anonymes, à partir de janvier 2013, qui désignèrent au fur et à mesure les personnes impliquées. Clyde fut désigné en tireur, David en instigateur, puis Sandy devint le tireur. Enfin, en mai 2013, la mère et le frère de Petit Frank se décidèrent à témoigner, contre l’avis du père, qui, finalement, s’y résigna à son tour. « Après réflexion, la famille Dethière a décidé de tenter le tout pour le tout, pour ne pas laisser impunie la mort de leur fils », indique à la cour leur avocat, Me Sébastien Schapira. Les mis en cause sont mis sur écoute. Et le 11 mars 2014, ils sont interpellés et placés en garde à vue.

Les perquisitions ne permettent pas de retrouver l’arme du crime, mais peu après le passage des enquêteurs chez Sandy, sa femme, dans un appel téléphonique, fait allusion à une erreur commise par les policiers, qui n’auraient pas trouvé un certain objet, qu’elle désigne par le mot « bedot ». « C’est quoi, un bedot ? », demande la présidente aux accusés. « Ben, c’est un machin, on l’utilise pour tout ce mot. » L’accusation pense que cela désigne le pistolet qui a tiré sur petit Franck, d’autant qu’il a été trouvé, chez Sandy, des munitions compatibles.

Dans ce dossier, les accusés ont, par la suite, beaucoup menti. Durant des mois et plusieurs auditions, ils ont nié avoir été sur les lieux, en dépit de l’évidence : des témoignages et le bornage de leurs téléphones qui les localisaient à proximité immédiate de la bagarre. Peu à peu, les rôles sont répartis.

« J’suis un bagarreur, moi j’aime bien la bagarre, j’suis un fou ! »

Nicolas M. (alias David) a accueilli la réunion, qu’il aurait chapeautée. C’est un homme charismatique, dont l’autorité en matière de bagarre est absolument irréfutable. Déjà accusé en 1991 dans une affaire d’homicide volontaire et acquitté.

David est un homme spontané et impulsif, qui fait beaucoup de gestes rapides derrière la vitre de son box pour accompagner un flot de phrases éparses lui tenant lieu de discours. Sa diction est sommaire, mais ses phrases claquent et contrastent avec le mutisme effronté de Clyde qui l’a précédé. David proclame d’une voix forte : « J’suis un bagarreur, moi j’aime bien la bagarre, j’suis un fou ! » Et confesse sans ambages avoir été par le passé un féru de baston. « Quand j’avais 25 ans, je me battais pratiquement tous les jours, mais c’est fini ces conneries ! », dit-il, parlant d’un ton que l’on pourrait qualifié de précipité.

Il comprend bien que l’accusation de complicité ne dépend pas de sa personnalité violente, de son aptitude à la marave, mais tient sur quelques fragiles éléments : a-t-il crié « tue-le » à Sandy, pour l’inciter à tirer ? A-t-il préparé l’équipée punitive armée à son domicile ? A-t-il aidé Sandy à tuer Petit Franck en empêchant les personnes présentes de s’opposer au tireur ? Le jour des faits, il aurait tenté de le calmer, dit-il, mais Tony était trop énervé. Il le vitupère aujourd’hui « cet abruti, ce guignol ».

La présidente : « Mais vous n’avez pas essayé de le calmer ? » Il dit que si, qu’il a eu une attitude apaisante, un rôle dans lequel on a du mal à l’imaginer. On comprend qu’il n’a pas vraiment essayé, mais que l’émulation collective rendait l’entreprise vaine, et en tout cas, il n’a pas exhorté au coup de poing. Ensuite, il a suivi Tony sur les lieux de l’affrontement : « Vous savez, on est curieux, on aime bien la bagarre. » Il y assiste, échauffé par l’ambiance, il crie : « Tue-le ! Marave-le ! » à Tony, l’excès de langage, chez lui, n’est pas difficile à expliquer : « J’étais pris dans la bagarre, vous savez ce que c’est ! » Il développe : « Et puis c’est absurde, pourquoi dire ça à Sandy, pour qu’il tue un gosse de 20 ans ? Mais jamais de la vie. J’préfère mourir tiens », tente-t-il.

« La p’tite dame qui est devant vous, elle va vous dire de vous calmer »

Il aurait ensuite braqué David A. Me Schapira lui demande ce qu’il en pense : « Quel intérêt j’aurais à le braquer ? À la rigueur je lui mets une patate dans la gueule ! » Mais la présidente insiste, lui exposant la logique de l’accusation : le guet-apens, ou tout du moins, la précaution du 357, « au cas où » le camp d’en face serait armé. « Mais quel intérêt, quel intérêt ! », répète-t-il jusqu'à réellement s'énerver, mettant en avant le dérisoire de la situation et l’honneur d’un homme de sa trempe. « Je suis désolé, mais pour moi c’est impossible, ma p’tite dame, de venir armé sur les lieux d’une bagarre à mains nues », s’emballe-t-il. « La p’tite dame qui est devant vous, elle va vous dire de vous calmer, et vous demander de vous concentrer, mon p’tit monsieur ! », le rabroue la présidente. Il bafouille et poursuit : « Pour moi, dans ma tête, j’ai rien fait ! » Il sort l’argument d’autorité : « Moi quand j’ai fait quelque chose, je l’assume, comme quand j’ai volé la dernière fois.»

À part ça, il n’a rien vu, et surtout pas son neveu Sandy tirer sur Petit Franck. La possibilité pour qu’il soit le témoin de quoi que ce soit apparaît nul : « C’est impossible pour moi de balancer, chez les gens du voyage, ça se fait pas, donc même si je le savais, je vous le dirais pas.

Donc même si vous aviez vu le tireur, vous ne le diriez pas ?

Non.

Et s’il s’avérait que le tireur était un autre, que vous le sachiez, vous préféreriez vous taire et laisser un innocent en prison, plutôt que de dire qui est le coupable ?

C’est p’têt lâche, c’est vilain, mais je le dirais pas. »

Voici la position de Nicolas M.

« Vous êtes stupide ou quoi ? »

« Pourquoi avoir si longtemps contesté votre présence sur les lieux des faits ? » Sandy est embarrassé. Il tente d’expliquer sa logique : « Comme je suis innocent, c’était plus facile de dire que j’étais pas là , pour se débarrasser de l’accusation. Mais l’enquête, qui dans cette éventualité, aurait pu rapidement le mettre hors de cause, permet de réunir des charges. La présidente lui inflige un interrogatoire offensif. « On a retrouvé un fusil chez vous, et surtout, des munitions qui ne sont pas celles d’un fusil. Où est l’arme de poing qui va avec ces cartouches ? – Je ne l’ai pas. – Alors pourquoi vous gardez les cartouches ? Vous êtes stupide ou quoi ? », lui lance-t-elle d’un air outré. Elle en vient au jour de la bagarre. « C’est lui, Tony, qui m’a appelé, il devait être midi, midi trente, il m’a dit de venir. » Sur place, comme tout le monde, Sandy décrit un Tony en colère.

« Quelle était votre position sur la réaction à avoir ?

Moi, s’il voulait se bagarrer, j’étais là, sans plus, mais lui il était déterminé.

Vous avez vu Clyde ?

Sans plus.

Et David ?

Oui.

Quel a été son positionnement ?

Tony, à tout prix, il voulait se bagarrer.

On a un peu l’impression que personne n’a essayé de le faire changer d’avis.

Ben oui, c’est son fils. Il voulait à tout prix se battre.

Vous ne pouviez peut-être pas l’arrêter, mais peut-être pouviez vous ne pas l’accompagner ? Vous le voyez partir en vrille. On peut se débrouiller pour tourner les talons et ne pas le suivre.

Je me suis dis, tout le monde y va, c’est mon frère, je ne peux pas ne pas y aller.

C’était votre place ?

Oui, en quelque sorte. »

Il voit son frère partir pour le duel. Dehors, les gens crient : « C’est Tony ! Il va se battre ! » Il suit le cortège qui se forme derrière le père vengeur. « J’aperçois, autour de Tony, David et Clyde, et plein d’autres personnes. » Puis c’est l’arrivée en trombe de la Fiat 500, dont il n’identifie pas le conducteur. Il dit être parti à ce moment là, et n’avoir rien vu, rien entendu.

Il ajoute : « Ce que je veux dire. Les Dethière disent que c’est moi. C’est un drame qui s’est passé, je pense aux parents, c’est horrible. » Il se tait un moment, un orage éclate, la pluie s’abat sur la verrière. « Ce que je veux dire, du tout je suis l’auteur des coups de feu. » Chez les Dethière, ça serre les dents.

Ils sont plusieurs, parmi la famille de la victime, à avoir vu une arme dans la main de Sandy. Rodolphe, Josiane et Duc, mais aussi David A., le grand cousin de la victime, qui, vraiment, est celui qui pleure le plus dans cette salle. Une voisine, Virginie (qui, avec sa mère, est le seul témoin non partie au dossier,) a parfaitement décrit Sandy comme étant l’homme qu’elle a aperçu tirer depuis sa fenêtre. Mais parmi eux, personne n'a vu Petit Franck s'écrouler. Autrement dit, tout le monde a vu Sandy tirer dans une direction qui, très logiquement, était celle où il fallait tirer pour atteindre la victime. Le doute subsiste également sur le nombre de tir un ou deux ?

L’arme de poing est un pistolet de couleur sombre, une arme de marque polonaise, « Radom, une des meilleures armes de poing de la seconde guerre mondiale », précise un expert à la barre. Bien que jamais retrouvée, cette arme est identifiée du fait des rainures sur la balle, du « 9mm parabellum », un calibre que l'on pourrait qualifier de sérieux, et « qui fait un bruit infernal », 140 décibels, précise l’expert, soit le bruit d’un réacteur d’avion. Impossible selon lui que Sandy n’ait pas entendu le coup de feu, comme il le prétend.

Mais Sandy se contente de dénégations sommaires, parfois seulement d'un haussement d’épaules. Il est persuadé que les Dethière veulent qu’un Z. soit condamné, pour se venger de la mort de Petit Franck. Pourquoi lui et pas Tony, dont la responsabilité morale est écrasante ? Pourquoi pas.

Une « stratégie familiale du mensonge »

Me Joseph Cohen-Sabban, pour la partie civile, relève à propos de Sandy : « Il a observé le silence, avec des mots au milieu, mais il n’a rien dit ! Ça n’aurait pourtant pas été du luxe que de pleurer tous ensemble sur la mort d’un enfant. Et vous ! » Il désigne les accusés. « Vous ne leur donnez pas. Et ils vont vivre avec ça et vous ne leur faites pas de cadeau. » Me Schapira parle d’une « stratégie familiale du mensonge ». Et il les désigne chacun leur tour : « Vous avez en face de vous David, dont la violence est encore palpable, qui a tellement confiance dans la crainte qu’il inspire aux autres, qu’il se contrefiche qu’on le voit braquer un homme dans la rue (David A., NDRL). Et puis vous avez Clyde, dont la nonchalance et l’indifférence sont toujours les mêmes. Et vous avez Sandy, dont le cynisme est insupportable. » Les témoignages de la partie civile, selon lui, ne se contredisent à aucun moment. L’avocate générale les reprendra un à un, dans un réquisitoire concis, mais efficace, à l’issue duquel elle demande 25 ans de réclusion contre Sandy, 10 ans contre David, et 5 ans contre Clyde.

L’avocat de ce dernier, Me Marcel Baldo, fait un récit rythmé des faits, l’enchaînement des malheurs qui a conduit à la mort, sans que Clyde ne l’ait permis, ni même voulu, dit-il. Sa présence sur les lieux est évidente, mais son rôle dans la mort de Petit Franck, dont le visage fut projeté à l’audience (« C’est James Dean !, s’écria Me Cohen-Sabban »), est nul. Dans un style plus théâtral, Jean-Michel Leblanc, l’avocat de David, tient dans une longue introduction à rappeler sa connaissance minutieuse du milieu gitan, ainsi que ses 39 ans et 10 mois de barreau – comme l’avait fait son confrère Cohen-Sabban avant lui. « Je vois que la partie civile a déserté son banc le temps de mon propos, et c’est très désobligeant, car je voulais parler de la victime », lance-t-il à une partie de la salle qui étouffe un rire nerveux.

Père, mère, frère et sœur avaient anticipé la verve de Me Leblanc, petit homme moustachu au verbe haut, dont les puissantes intonations claquent dans le prétoire. Il prend le temps de réfuter toutes les charges qui ne pèsent pas sur son client, il le gronde même un peu pour l’aspect rugueux qui est le sien. Le fait que la réunion d’avant bagarre ait lieu chez lui ? Cela ne peut tenir lieu de réunion préparatoire en vue de commettre un meurtre (la préméditation n’est, d‘ailleurs, pas retenue). « Tue-le ! Marave-le ! » ? Ce n’est que l’expression écumante d’un enthousiasme démesuré pour la bagarre. Sandy est longuement défendu par Me Étienne Arnaud. Il insiste sur le doute qui véritablement, selon lui, entoure la culpabilité de son client, ces témoignages anonymes et l’absence d’arme du crime, jamais retrouvée.

La nuit est tombée, il y a eu un léger renfort policier. Les deux familles de gens du voyage, finalement, ne se sont pas affrontées. À aucun moment, elles n’ont communiqué. David et Clyde sont acquittés, tandis que Sandy est condamné à 12 ans de réclusion criminelle pour le meurtre de Petit Franck. Il a immédiatement fait appel. Le parquet a fait appel incident pour tous les accusés.

— Julien Mucchielli