Triple infanticide : « Ce matin-là, je me suis levée avec l'envie de mourir »

Tout doit être dit. Céline entame son récit. « Ce matin-là, je me suis levée avec l'envie de mourir. » Dans son box, encadrée par deux gendarmes, elle essaye de retenir ses larmes. C'est une fillette de 32 ans, brune, simple, coiffée sans coquetterie.

« J'agissais de façon machinale, comme un robot. J'ai fait le petit déjeuner, et ensuite, j'ai été voir sur Internet comment faire pour me suicider. » À gauche de Céline, sur les bancs de la cour d'appel de Dijon, il y a toute sa famille : sa mère, sa tante, son frère, sa grand-mère. Tous sont là pour la soutenir. Ils sont soudés.

« Je crois que j'ai tapé le mot "suicide", quelque chose comme ça, pour voir quelles étaient les méthodes les plus faciles et les moins douloureuses pour mourir. Et puis, j'ai pensé à mes enfants. En fait, ça a cheminé dans ma tête, je me suis dit : "Je ne peux pas les laisser, qu'est-ce qu'ils vont devenir sans moi ?" »

Sur l'autre banc, en face de la famille, il y a deux hommes qui baissent la tête et les épaules. Ce sont les pères des enfants. Pendant le témoignage, l'un d'eux quitte la salle en pleurant.

Céline a tué ses trois enfants. Liam, 6 ans, Imran et Zayd, les jumeaux de 18 mois. Les mots qu'elle parvient à prononcer sont terribles, et pourtant, ils sont la preuve, malgré l'horreur, d'un travail exceptionnel pour admettre le crime dans toute sa réalité. Un travail entamé depuis plusieurs années.

« À la fin, je crois qu'il a dit quelque chose. Je crois que c'était "au secours" »

Au moment de raconter son geste, quand elle explique avoir maintenu un sac en plastique sur le visage de ses enfants, Céline a la voix bloquée. Elle fait l'effort de poursuivre son récit, plus lentement, entrecoupé par les sanglots. L'huissier lui apporte un mouchoir.

« J'ai mis un sac sur la tête d'Imran. Il s'est débattu un peu, mais ça n'a pas duré longtemps. J'ai retiré le sac, mais je me suis rendu compte qu'il était encore vivant. J'ai remis le sac sur son visage. »

Au milieu de sa déposition, elle est prise de convulsion, elle perd le contrôle, elle hurle en pleurant : « C'est pas possible, j'ai tué mes enfants. » L'audience est suspendue pendant quelques minutes.

Quand Céline revient dans le box, elle est calme. La présidente, d'une voix très douce, avec un tact dont elle fera la démonstration pendant tout le procès, lui demande de continuer : « Il faut que vous sachiez, madame, qu'il y a des choses qu'il faut évoquer, ne serait-ce que par respect pour vous. »

Elle a raison. C'est précisément pour pouvoir tout dire que Céline a voulu ce deuxième procès. En première instance, en 2015, elle a été condamnée à 20 ans de réclusion criminelle assortis d'une peine de sûreté des deux tiers, mais elle n'avait pas pu s'exprimer, elle n'avait fait que s'effondrer. Elle voudrait qu'aujourd'hui tout soit dit, elle a énormément travaillé avec ses psychologues pour y arriver. Elle reprend son récit.

« Pour Zyad, j'ai fait la même chose que pour Imran, mais j'ai vidé l'air du sac, pour que ça aille plus vite. Il s'est réveillé, il a pleuré, il a essayé de faire quelques pas. Ensuite, j'ai été dans la chambre de Liam. Il dormait. Je me suis mise derrière lui et j'ai mis le sac sur sa tête. Il s'est débattu. À la fin, je crois qu'il a dit quelque chose. »

Céline s'arrête. Elle pleure. « Je crois que c'était "au secours". »

Dans la salle, il n'y a pas un mot, pas un souffle.

La présidente interroge Céline : « Est-ce que vous avez mis votre main autour de son cou, pour empêcher l'air d'entrer ? »

Elle répond : « Non, je tenais le sac par derrière. » La présidente, calmement, lui dit qu'elle est désolée : elle ne comprend pas. Alors Céline mime le geste, devant tout le monde, en larmes, dans un silence total.

« J'ai installé les enfants sous les draps, reprend Céline, je les ai embrassés et j'ai dit : "À bientôt." Ensuite, je suis retournée dans la cuisine, j'ai pris le couteau. »

Céline pense à se couper les veines, mais elle renonce presque aussitôt. Elle prend le sac plastique et va dans la salle de bain. « Je pensais : "Puisque j'ai procédé comme ça avec mes enfants, il faut que je procède de la même manière pour moi." »

Elle met le sac sur sa tête, elle fait un nœud, elle s'étouffe, elle retire le sac. Une fois, deux fois, trois fois, quatre fois, cinq fois, six fois. Elle n'arrive pas à mourir. Elle retourne dans la cuisine, boit une demi-bouteille de whisky – elle qui ne boit jamais d'alcool –, ingurgite plusieurs ampoules de Valium, s'allonge sur le canapé et remet le sac sur sa tête. Elle s’évanouit.

« Quand je me suis réveillée, il y avait ma mère au-dessus de moi, elle criait : "Qu'est-ce que tu as fait ? Tu as tué les enfants, tu vas aller en prison." »* Céline n'est pas morte. Par réflexe, elle a retiré le sac. Inconsciente, elle a vomi l'alcool et les médicaments autour d'elle.

Céline pleure. Elle s'excuse de pleurer. « À ce moment-là, je n'étais pas dans mon état normal, je ne ressentais rien. Aujourd'hui, je ressens tout ce que j'aurais dû ressentir. Je suis désolée. »

« Juger, c'est comprendre »

Le procès en appel du triple infanticide de Gergy a commencé quelques heures plus tôt et déjà, il ne ressemble en rien à la première instance. Céline a promis qu'elle dirait tout, la présidente assure que tout sera dit. Devant le box vitré de Céline, ses deux nouveaux avocats, Me Roksana Naserzadeh et Frank Berton, ont également l'intention que certaines vérités soient entendues.

Roksana Naserzadeh est petite, frêle, mais elle défend Céline comme une louve qui protège ses enfants. À ses côtés, Frank Berton est un ours de prétoire, que la nature a doté d'une carrure impressionnante et d'une voix caverneuse. Quand il chuchote, on l'entend dans tout le palais.

« Juger, c'est comprendre », dira Frank Berton pendant sa plaidoirie. Comprendre comment une mère que tout le monde décrit comme « douce, gentille, adorable avec ses enfants » a pu commettre un acte, qui est une tragédie absolue. Roksana Naserzadeh prévient les jurés : « Ne faites pas l'erreur de vous dire *: "À sa place, je n'aurais pas fait ça." *Parce que c'est depuis sa vie à elle qu'il faut la juger, pas par rapport à la vôtre. » Et la vie de Céline n'est pas celle de tout le monde.

Céline naît d'un père qui abandonne sa mère quand elle est encore enceinte. Quelques mois plus tard, son père adoptif meurt dans une explosion. Elle se rapproche de son grand-père, qui décède brutalement. Dès lors, et malgré les compagnons successifs de sa mère, Céline n'aura plus de père. À 17 ans, elle subit un avortement dont elle sort traumatisée. En 2007, à 23 ans, elle donne naissance à Liam.

Le père de Liam est sur le banc des parties civiles. C'est un homme plus âgé qu'elle. Il ne voulait pas d'enfant, il a eu le sentiment d'être « mis devant le fait accompli ». Il quitte Céline dès qu'il apprend la grossesse et ne reconnaîtra jamais son fils. Trois mois avant le drame, il avait tenté de reprendre contact, il avait vu Liam à deux reprises. Devant la barre, devant les jurés, il pleure à chaudes larmes.

Il se dit dévasté par cette tragédie. « Je suis ambulancier. Tous les jours, je passe devant la maison et devant le cimetière. Pas un seul jour où je ne passe pas à côté, et tous les jours, tous les jours j'y pense. » Il n'a jamais reconnu son fils, n'a jamais donné d'argent, mais sa douleur est sincère. Il se sent coupable, comme tout le monde.

« Vous êtes salafiste ? »

En 2007, enceinte de Liam, Céline est seule. Elle rencontre Amin, avec qui elle va rester pendant trois ans. Amin est musulman, il a une pratique modérée. Petit à petit, Céline commence à s'intéresser à la religion de son compagnon, mais elle devient beaucoup plus rigoureuse que lui. Au bout de trois ans, ils se séparent.

« J'ai compris par la suite que je me suis tourné vers un islam plus dur parce que j'avais besoin d'un cadre », raconte Céline. Elle se radicalise sur Internet, fréquente assidûment la mosquée, jusqu'à porter un voile intégral. Elle se coupe de sa famille. Peu à peu, elle se rapproche de mouvements très rigoristes.

Céline à 28 ans. Elle n'est pas mariée, elle a un « tuteur ». C'est un homme qui décide pour elle de ce qu'elle a le droit ou non de faire, qui prend ses décisions à sa place. Pour comprendre, la cour entend Morgane par visioconférence. C'était l'une des meilleures amies de Céline. Elle est intégralement voilée.

« Vous êtes salafiste ? demande Pascal Labonne-Collin, l'avocat général. – Je ne me vois pas comme une salafiste, je me vois comme une musulmane », répond Morgane. Elle n'emploie pas le terme salafiste qui, selon elle, a une connotation trop péjorative dans les médias. « Mais vous avez une relation de soumission avec l'islam ? poursuit l'avocat général. – Non, si je veux faire quelque chose, je le fais, sinon je ne le fais pas. »

Morgane n'a pas de tuteur, elle est mariée. Céline aussi souhaitait se marier. « Elle voulait vraiment quelque chose de sérieux, raconte Morgane. Elle en a parlé autour d'elle, et donc on lui a trouvé une personne qu'on lui a présenté, mais elle était libre d'accepter ou pas, c'est elle qui choisissait. »

Rendez-vous est pris entre Céline et son futur mari. Ils discutent quelques minutes et se mettent d'accord. Puis les femmes s'isolent et les hommes restent seuls pour parler. Céline raconte la pression que lui mettait ses « sœurs » pour qu'elle accepte le mariage. Quelques minutes plus tard, elle était mariée religieusement par l'imam.

Dans la voiture, alors que son mari l'amène vers son nouveau foyer, il la prévient immédiatement : « Tu sais que tu n'as pas le droit de te refuser à moi. » Deux mois plus tard, Céline est enceinte, elle attend des jumeaux. Mais le couple ne fonctionne pas du tout : « Même chez moi, je n'avais pas le droit de m'habiller comme je voulais, pas le droit de me maquiller. Il m'interdisait des choses qui n'était même pas interdites par l'islam. » Elle demande à Morgane de venir la chercher et repart vivre chez sa mère.

Sur le parking, devant la voiture, son mari divorce. « Comment ça se passe le divorce ? demande l'avocat général à Morgane. – Le mari doit prononcer une formule trois fois, c'est une formule qu'on pourrait traduire par "Je te divorce". »

En 2013, Céline est de plus en plus isolée. Elle accouche des jumeaux. Le père ne les verra quasiment jamais.

Il se présente à la barre le dernier jour. Il chante sa douleur plus qu'il ne dépose. Une longue élégie au cours de laquelle il évoque son père malade, qui meurt au Maroc, sa mère, malade également, les problèmes financiers, le chômage, la dépression. « Personne ne connaît rien sur moi, même Céline ne connaît rien sur moi », déclare-t-il. Il a chaud, il enlève son pull. Il a fait le choix malheureux d'un tee-shirt avec une tête de mort.

Le portrait qui a été dressé de lui pendant les quelques jours d'audience est celui d'un homme violent et rigoriste. On comprend, en le découvrant à la barre, qu'il est surtout complètement perdu, qu’il navigue assez loin de la réalité. Céline assure qu'il se croyait possédé, et qu'il avait fait appel à un imam exorciste. Mais il ne paraît pas méchant. Avant de terminer sa déposition, en larmes, il regarde Céline : « Moi, je ne souhaite pas que tu partes en prison. Je ne comprends pas, je te plains. »

« C'est moi qui t'ai sorti du salafisme, il n'y a que moi qui puisse t'aider »

Un premier père absent, un deuxième père absent : les hommes n'ont pas brillé dans la vie de Céline. C'est un troisième homme, que tout le monde appelle « le gourou », qui va la faire basculer. En 2013, Céline est dans une grande confusion spirituelle, elle met en doute le salafisme : « C'est dans ce contexte que j'ai rencontré "Vérité universelle", par le biais d'une psychologue. Il s'est avéré que cette personne m'a fait un lavage de cerveau. »

Nordine, « Vérité universelle », vient témoigner. Il prévient : « Je vais essayer d'être concis, parce que la dernière fois je me suis un peu étalé. » La dernière fois, en première instance, il a été interrogé pendant quinze minutes. Cette fois, on l'entend pendant plus de trois heures. Tout doit être dit.

C'est un homme élégant, très grand et sec, qui se présente comme un ancien coach sportif devenu « coach de vie », mais qui vit du RSA depuis sept ans. En moins d'un mois, il a échangé plus de 5 000 messages avec Céline : « Je me levais et je m'endormais avec lui. » Il la conseillait dans tous ses gestes. Il a fait la même chose, avec d'autres jeunes femmes perdues, pendant plusieurs mois.

Au mois de juin, quelques semaines après avoir été en contact avec Nordine, Céline a eu un épisode délirant, pendant une fête : « Les bouffées délirantes ont commencé après avoir rencontré Nordine. J'avais l'impression que c'était un grand prophète. Il parlait dans ma tête et j'étais persuadée d'être son messager. » Elle est envoyée en hôpital psychiatrique. Ses enfants sont placés dans des foyers.

À l'hôpital, elle se regarde dans le miroir et se découvre, comme pour la première fois, voilée de la tête aux pieds. Elle trouve que c'est absurde, elle enlève son voile et quitte la religion. Au bout d'une semaine, elle est renvoyée chez elle, ses enfants lui sont rendus. Elle reprend contact avec Nordine : « Ce qui était bizarre avec lui, c'est que, d'un côté, j'avais peur et que, d'un autre, j'avais besoin de lui, j'étais sous son emprise. »

« Quand j'ai rencontré "Vérité universelle", il a bouleversé mes croyances, je me suis effondrée psychologiquement. Il m'a dit : "C'est moi qui t'ai sorti du salafisme, c'est moi qui suis la cause de tes bouffées délirantes, il n'y a que moi qui puisse t'aider." » Pour « l'aider », Nordine préconise à Céline d'arrêter son traitement médical et de suivre ses conseils. Ils échangent des milliers de messages. Une semaine plus tard, elle tue ses enfants.

« Vous êtes un danger public, monsieur, vous devriez être assis à côté d'elle »

Frank Berton observe l'homme qui se tient devant les jurés, une main dans la poche. Il le montre du doigt : « Vous avez beaucoup de chance, monsieur, parce que si Rokasana Naserzadeh et moi-même avions été les avocats de Céline en première instance, je peux vous assurer que nous aurions tout fait pour que vous soyez dans le box à côté d'elle, pour complicité de meurtre. »

« Vous êtes musulman ? demande la présidente à Nordine. C'est un peu plus compliqué que ça. Le terme "musulman" est impropre, je suis soumis à Dieu. » À chaque question posée, même les plus simples, il esquive, se faufile. Il explique très vaguement le « protocole de compétence extraordinaire » qu'il est en train de découvrir, et dont le monde entier devrait entendre parler, d'ici quelques mois.

Pourtant, quand il en parle, son « protocole » ne paraît pas si extraordinaire que ça. Ce sont surtout des idées mille fois répétées dans les mouvements New Age : « Il faut partir du spirituel pour développer le mental, ce qui permet de développer des capacités puis des compétences, résume la présidente.

Vous ne pouvez pas le résumer, j'ai mis sept ans à développer ma théorie, réplique Nordine. Chaque performance est un acte purement spirituel. Je pourrais vous l'expliquer, mais ça prendrait des heures. Si vous avez le temps pour que je vous explique, je peux le faire, mais sinon c'est impossible. »

Quand on l'interroge, il répond par une autre question. La présidente : « Si je vous dis que vous avez échangé 5 300 messages avec Céline pendant trois semaines, ça vous paraît dans la norme ?

– Mais quelle norme ? Tout est relatif. »

Frank Berton s'énerve, il le regarde droit dans les yeux : « Écoutez, vous répondez aux questions qu'on vous pose, vous ne posez pas de questions, c'est clair ? » Et puis, plus fort encore : « C'est clair ?

Oui, monsieur.

Et vous ne me regardez pas, vous regardez la présidente. »

Nordine sort la main de sa poche. Il se tient à nouveau droit comme un i et cesse de louvoyer pendant quelques minutes.

Mais il se défend extrêmement bien. Trop pour paraître sympathique, mais suffisamment pour déceler très rapidement les failles du dossier. Malgré les avertissements répétés des avocats, il continue d’interroger la présidente : « Mais, allez au fond des choses. Si j'ai un lien direct avec le drame qui nous occupe, dites-le-moi clairement, démontrez-le-moi. »

Et puis, quand on lui demande s'il a bien préconisé à Céline d'arrêter son traitement, sans répondre vraiment à la question, il poursuit : « Excusez-moi, mais vous passez un peu vite sur certaines choses, il me semble. Si Céline était si mal que vous le dites, comment se fait-il qu'on lui ait laissé la charge de ses enfants ? C'est peut-être du côté des psychiatres qu'il faudrait chercher un responsable. »

L'argument n'est pas complètement faux, il s'en rend vite compte quand personne n'arrive à lui démontrer le contraire. Il va continuer de construire sur cette faille, jusqu'à se déresponsabiliser complètement.

Au moment où la présidente lui demande s'il se sent, au moins, un peu responsable, même moralement, du drame, il explose : « Mais vous plaisantez ! Vous plaisantez ! » Quelques murmures d'indignation parcourent la salle.

« S'il y a quelque chose que je peux vous jurer devant Dieu, parce que le reste ne vaut pas grand-chose, continue-t-il, c'est qu'il s'agit d'un concours de circonstances. »

Me Naserzadeh prend le relais. Pendant près d'une heure, elle travaille le témoin, le pousse dans ses retranchements et l'assaille de questions. Pourquoi a-t-il filé au Maroc, juste après le drame ? « Un concours de circonstances, j'avais des choses à faire là-bas. » Pourquoi a-t-il effacé tous les messages de Céline, son numéro de téléphone, toutes les preuves des contacts entre eux ? « C'est par respect pour sa vie privée, notre travail était terminé, je n'avais aucune raison de les garder. »

Nordine encaisse les coups. Les mains sur la barre, il se plie sous la tempête mais ne casse pas. Il a réponse à tout, il attend que ça passe. Me Berton tente à son tour de le faire craquer, de lui faire admettre qu'il n'est pas complètement étranger au drame, qu'il a, au moins, joué un jeu très dangereux avec une personnalité très fragile, mais rien n'y fait. À minuit, l'avocat s'énerve, il hurle sur le témoin : « Vous êtes un danger public, monsieur, vous devriez être assis à côté d'elle. »

L'avocat général s'en mêle, il hurle à son tour sur Frank Berton : « Vous n'avez pas le droit de lui parler comme ça, vous devez simplement lui poser des questions. » L'avocat s'énerve davantage : « Non, parce que j'en ai assez de ces individus qui broient des gamines et qui s'en sortent, ça me dégoûte. »

Quelques minutes plus tard, la présidente interrompt l'audience qui vire au pugilat verbal. Les deux juristes continuent de s'empoigner pendant que Nordine quitte la salle, sa veste sur l'épaule. Peut-être a-t-il raison, peut-être n'a-t-il rien à voir avec le drame ? En tout cas, de toutes les personnes entendues pendant ce procès, la famille, les pères, les psychiatres, c'est le seul qui ne se sente pas du tout responsable, il ne montre aucune empathie, il veut simplement qu'on le laisse tranquille.

« Ce qu'elle vit aujourd'hui, c'est le pire »

Le procès a duré quatre jours extrêmement intenses, souvent jusque tard dans la nuit. La présidente a tenu sa promesse : tout le monde a été entendu, longuement, rien n'a été oublié, tout a été dit. Les membres de la famille de Céline sont tous venus témoigner leur soutien. Sa mère : « Je ne lui en veux pas, je la soutiendrai toujours, quoi qu'il arrive. » Sa tante : « Pour Céline, je serai toujours là, je pense toujours à elle, et je l'aime très fort. »

Annie est venue le deuxième jour. C'est une retraitée, la voisine de Céline. Elle l'aidait, tous les matins, à s'occuper des enfants. L'avocate l’interroge : « Aujourd'hui, Céline est emprisonnée, pour au moins 14 ans. Vous trouvez ça bien ?

Oh non. Elle nous manque à tous.

Vous les aimiez, ces enfants ?

Plus que tout, comme mes propres enfants.

Et Céline, vous l'aimez ?

Oh oui. »

Me Wendel, l'avocate des deux pères, prend la parole. Elle brandit une photo des enfants : « Et eux, ils manquent à qui, à votre avis ?

Ils nous manquent à tous.

Et vous ne pensez pas que quelqu'un doit payer pour ça ? »

Sans perdre son sang-froid, Annie répond : « Mais elle paye déjà ! Ce qu'elle vit aujourd'hui, c'est le pire. »

En détention, après avoir fait deux tentatives de suicide, Céline s'est impliquée dans son processus de soin, elle en parle comme d'un besoin vital. Elle a été diagnostiquée bipolaire de type 2, elle est stabilisée par du lithium. Elle semble consciente du travail effectué et des efforts qu'il reste à faire : « Ce n'est pas terminé, bien sûr, je ne suis pas guérie du tout. »

Elle suit des cours d'histoire de l'art, de philosophie, de comptabilité et d'informatique. À sa sortie, elle voudrait ouvrir un salon de thé. Elle s'est détachée de la religion : « Je note tout ce que je ressens dans un journal de bord. Aujourd'hui, j'ai appris à trouver des repères en moi-même, dans ma propre histoire. J'essaye de me construire, de reconstruire des bases solides. »

« Est-ce que vous allez écouter la vengeance ? »

Me Wendel entame sa plaidoirie dans l'après-midi de la quatrième journée d'audience. Elle veut démontrer que, malgré les apparences, les deux pères essayaient de recréer un lien avec les enfants : « On a privé ces hommes de voir grandir leurs enfants. Ce sont ces mots, ces babillages d'enfants qu'il vous convient d'entendre aujourd'hui. Ces mots qui sont devenus des cris quand Céline a attaché un sac autour de leur visage. Il n'y a pas de geste d'amour là-dedans. »

Avant que l'avocat général ne prenne la parole pour ses réquisitions, elle demande une peine pour Céline, au moins équivalente à celle prononcée en première instance. « On vient nous dire qu'elle souffre, à deux dans une cellule de 9 m² ? Je voudrais rappeler que, eux, ils sont trois, dans un trou qui ne fait certainement pas cette taille », attaque-t-elle.

Pendant une heure, l'avocat général fait ses réquisitions. Il rappelle l'horreur du crime, même s'il reconnaît qu'il y a eu des ratés, des instants qui auraient dû permettre de voir arriver le drame et de l'empêcher. « Mais c'est toujours plus facile d'écrire l'histoire a posteriori. On a l'impression que ce n'est pas de sa faute, que c'est toujours de la faute des autres, du salafisme, du "gourou". »

Les psychiatres ont tous fait état d'une très forte altération du discernement, que l'avocat général reconnaît. Il ne veut pas, en revanche, entendre parler de ce qu'on appelle le « suicide altruiste » : donner la mort à quelqu'un pour le protéger d'un avenir qu'on imagine sombre. « Le suicide altruiste, dit l'avocat général, je veux bien quand on meurt tous ensemble. Mais là, Céline n'a rien fait pour mourir, elle ne s'est pas taillée les veines, elle n'a pas pris tant que ça de médicaments. » Il demande exactement la même peine qu'en première instance : vingt ans de réclusion, assortis d'une peine de sûreté des deux tiers.

Frank Berton entame sa plaidoirie à la tombée de la nuit. Il retrace la vie de Céline, toutes ces absences, ces hommes qui l'abandonnent, les uns après les autres, le salafisme, la manière dont elle a été traitée, elle qui avait tant besoin d'aide : « Je te divorce, je te divorce, je te divorce, et puis casse-toi. »

Il regarde les jurés un par un, droit dans les yeux : « Je ne vous raconte pas de mensonge, hein ? On a vu la même chose, une gamine détruite. Je ne vous demande pas la pitié, je ne vous demande pas de l'excuser, je vous demande de comprendre. »

Quant à la peine ? « Faites ce que vous voulez, je ne suis pas un négociateur. Cette peine, vous allez l'écrire de votre main. La justice ne s'écrit pas au poids des larmes. Je vous la confie. »

Roksana Naserzadeh plaide en dernier. Elle rappelle les raisons de ce second procès : que tout le monde puisse avoir une vision complète du dossier, ce qui n'avait pas été le cas en première instance. « Quel châtiment allez-vous décider, parce que c'est un châtiment ? Est-ce que vous allez écouter la vengeance ? demande-t-elle aux jurés. Si vous regardez les prisons, les hôpitaux du siècle dernier, vous vous direz que nos grands-parents étaient des barbares. Vous êtes les barbares du siècle prochain. »

Elle rebondit ensuite sur les paroles de l'avocat général : « C'est dangereux ça, l'avocat général qui ne croit pas à la sincérité de sa tentative de suicide. On a bien compris : elle n'est même pas foutue de se suicider. » Elle rappelle que, quelques semaines plus tôt, elle plaidait dans un dossier similaire. L'avocat général avait eu les mêmes mots. Le soir même, l'accusé s'était suicidé en prison.

« Vingt ans, c'est trop, soyez conscient du châtiment que vous infligez. Je vous demande de faire preuve d'humanité, elle a déjà perdu la seule chose qu'elle était », conclut l'avocate.

Les jurés reviennent quatre heures plus tard, au milieu de la nuit. Ils condamnent Céline à 19 ans de réclusion, mais ils enlèvent la période de sûreté. Me Berton se félicite de ce résultat : « Avec les réductions de peine, c'est environ cinq ans de moins qu'en première instance. »

Céline, elle, accepte sa peine sans émotion. Elle ne demandait rien. Elle voulait juste un vrai procès. Elle l'a eu. Tout a été dit. Tout ce qu'il était possible, en tout cas, de dire dans une cours d'assises.

— Emmanuel Denise