Tentative d'assassinat sur Karim Achoui : acquittement général

Jeudi 3 octobre 2013. Les plaidoiries de la défense concluaient le procès de la tentative d’assassinat sur l’ex-avocat Karim Achoui, le 22 juin 2007. La veille, l’avocat général avait requis l’acquittement pour quatre d’entre eux, et des peines de 15 et 20 ans contre Mamadou Ba et Rudy Terranova.


C’est la fin, et on n’est plus trop sûr de rien. Dans ce procès peu ordinaire, qui a commencé par la théorie complotiste d’un ex-avocat, les zones d’ombres demeurent et la défense les a plaidées avec force. Pour Djamel Hakkar et Jacques Haddad, accusés d’avoir commandité la tentative d’assassinat de Karim Achoui, ces incertitudes sont partagées avec l’avocat général – qui a requis leur acquittement. Restait à leurs conseils, Me Philippe Dehapiot en tête, à réitérer les critiques sur la maigreur des charges, et à rendre un hommage appuyé à la cour et au parquet, auquel ses confrères n’ont pas manqué de se joindre, dans une rare symbiose judiciaire. Les policiers aussi ont pu goûter à l’éloge.

Lorsque Me Clarisse Serre attaque, seule, la défense de Mamadou Ba, la cour d’assises prend de nouveau cette allure d’arène qui souvent l’habille. L’avocate fustige absolument tout, car M. Ba est un « extraterrestre dans ce dossier ». Le « coupable idéal » : « Il est noir, il est grand, il a un casier long comme un jour sans pain. » Rien selon elle ne le plaçait sur ce deux-roues qui transporta le 22 juin 2007 celui qui allait tirer sur « l’avocat du milieu ».

« Tout est possible dans la galaxie de l’avocat général ! »

Le deux-roues. Un scooter, une moto ? « Les témoignages diffèrent, et l’accusation a pris ceux qui l'arrangeaient. Et monsieur l’avocat général qui hier expliquait que les femmes n’y entendant rien dans ce domaine, leur témoignage était moins crédible ! » Le message est passé. L’avocate déroule avec virulence les imprécisions qui jonchent, selon elle, le dossier de l’accusation. Son ton est tantôt indigné, tantôt moqueur. Devant un avocat général dépité, qui esquisse des signes désapprobateurs à l’adresse des jurés, elle explose : « Tout est possible dans la galaxie de l’avocat général ! » Elle demande l’acquittement.

Pour Ruddy Terranova, accusé d’être le tireur, Me Louise Tort titube devant les jurés, mimant les seuls trois pas que son client doit faire pour traverser sa cellule. Sa « geôle », son « cachot » : l’avocate brandit ce vocable pour évoquer la souffrance d’un détenu placé à l’isolement. Et l’avocat général essuie de nouvelles salves : « Il y a un point commun entre celui-là, du fond de son cachot, et lui, sur sa hauteur, de sa splendeur d’accusateur public : ils vivent parfois dans une fiction. » L’insolence du lui est palpable. La fiction du ministère public, ce sont les conclusions, selon l'avocate, hâtives tirées des localisations téléphoniques. C’est le crédit total accordé à un renseignement policier, provenant d’une source anonyme, et qui désigna Rudy Terranova comme tireur. C’est l’absence de preuves matérielles, remplacées par un faisceau d’indices qu’elle estime incomplet, et c’est le rôle de Daoud T., protagoniste de l’affaire à la fonction incertaine. Un homme recherché au moment de son interpellation, entendu puis relâché, sans que plus d’investigations ne soient faites sur lui. « Cinq ans et demi, normalement le dossier il est beau, y’a des charges, y’a des preuves. Cinq ans et demi, c’est long, mais beaucoup moins que si on avait dû chercher pour de vrai ! » Un léger gondolement parcourt la salle.

« Il l’a condamné à mort, c’est fait ! »

Tout au long de son propos, Me Tort s’émeut du parcours chaotique de Terranova, des épreuves terribles qu’il a subies, de l’amour indéfectible qu’il porte à sa femme depuis 15 ans qui explique ses cinq minutes d’emportement, lorsque l’accusateur bouscula la jeune femme pendant sa déposition. Cet homme, qui tantôt secoue la tête en signe de dénégations, tantôt opine d’un sourire fugace aux propos de son conseil, est fort et stable, n’est pas une « personne incontrôlable » comme le qualifiait l’avocat général. Derrière sa vitre, Terranova abonde.

Comme pour faire ressortir au mieux les atours tragi-comiques de l’affaire, Me Michel Konitz se fend de quelques pics envers Karim Achoui (absent ce jour-là, représenté par ses avocats) : « Chez les avocats, on est carriériste, on est mégalo, mais lui, en ces matières, il a franchi toutes les lignes ! » L’avocat se désole que les caméras ne soient venues filmer que lorsque le complot policier était débattu, saluant au passage le « communicant hors pair » qu’est Karim Achoui, « un homme insaisissable ». Puis, la légère hilarité qui s’était emparée d’une assistance exténuée se mue en une moue grave et approbatrice lorsque Me Konitz exprime sa colère et son indignation à l’égard du commissaire Lapeyre, et la haine qu’il a de ce procès depuis que le policier est venu déposer à la barre. « Cet homme est venu déclarer lors d’une audience publique que Rudy Terranova est une balance. Devant eux (il désigne les autres accusés), devant le milieu. Il l’a condamné à mort, c’est fait ! Je ne sais pas où ça se passera, je ne sais pas quand ça se passera. Le voici, tout seul, avec l’étiquette d’indicateur dans le cou, qui lui sera bien utile dans les cours de promenade. »

Verdict : acquittement général.

— Julien Mucchielli