Sofiane Rasmouk : « J'ai du sang sur les mains, pas de la mouille »

Il fulmine, Sofiane Rasmouk, irréfutable mastodonte enfermé dans son box, fine moustache tombante sur un menton de Dalton. « Malheureusement, ma réputation a été salie. » Il parle du viol dont on l’accuse et qu’il nie. La victime, Sandra, soutient son regard. Il proclame : « Aujourd'hui, j'ai du sang sur les mains, pas de la mouille. » la présidente lui fait répéter. Silence gêné, puis elle lui demande : « Et qu’est-ce que vous avez fait à Priscillia ? » La seconde victime tient le bras de sa mère et regarde la cour. Il répond : « Ça s’est mal passé. – Qu’est-ce que vous lui avez fait ? – Je lui ai mis des coups. » Il regrette. Priscilla a été retrouvée agonisante dans un recoin du parking de sa résidence à Colombes (92), au soir du 7 août 2013, 30 minutes avant que Sandra ne soit violée entre deux voitures, à 600 mètres de là. La cour d’assises de Nanterre le juge jusqu’au 30 mai pour viol, tentative de viol et tentative de meurtre. Sofiane Rasmouk, 28 ans, encourt la réclusion criminelle à perpétuité.

Sofiane le dingue, Sofiane le taré, le « Gogol ultraviolent » d’après « Grenouille », un freluquet de son quartier venu déposer à la barre. « Un type hors-norme », un menteur, un « mytho », selon le directeur d’enquête. Ce dernier vient au deuxième jour du procès raconter la soirée de « Sofiane l’incontrôlable », telle qu’elle a été établie par les enquêteurs.

« Il est 21 h 20, on est à la station Clichy - Levallois, on le voit avec sa sacoche, vêtu de sombre. Puis il traverse les voies pour partir dans l’autre sens. » La vidéosurveillance est formelle. Le voilà qui prend le train dans l’autre sens, à 21 h 36. Quelques minutes avant, Priscillia a pris le même train à la gare Saint-Lazare. Les deux descendent à La Garenne-Colombes vers 21 h 40. « Là, on voit distinctement Sofiane Rasmouk emboîter le pas de la victime. » Priscilla est au téléphone avec son ami Yannick quand, à 21 h 44, la conversation est interrompue. Sofiane Rasmouk a lancé son attaque alors que la jeune femme de 32 ans s’apprêtait à entrer dans son immeuble. « On a retrouvé l’ADN de l’accusé au niveau de la braguette de la victime, ma théorie c’est qu’il a tenté de la violer, qu’elle a résisté et qu’il s’est déchaîné contre elle. Franchement, je ne savais pas qu’on pouvait faire ça à mains nues. »

Sandra était partie chercher des sandwichs au kebab de la gare. Sur le chemin de son domicile, elle passe par la rue du Débarcadère, et, à 22 h 19, « on voit un type qui lui emboîte le pas ». À 22 h 30, le même repasse dans le sens inverse en courant devant la caméra. Sandra est retrouvée par des passants, paniquée, rouée de coups. À l’enquêtrice qui l’entendra le lendemain, elle raconte : « Un homme m’a agressé par derrière, me disant qu’il avait un couteau, il m’a emmenée entre deux voitures et a commencé à me violer. » Il la tient par les cheveux et la tabasse, la met à quatre pattes et poursuit son acte. Elle tente de se retourner, il lui porte un coup de genou au visage. « Si tu te retournes, je te bute ! » Puis la force à une fellation, lui vole sa carte bleue, lui soutire son code et s’enfuit. Son ADN sera identifié dans le vagin de la victime.

« Vous ne vous adressez pas aux jurés. – Je m’adresse à qui je veux ! »

Rasmouk tient cette accusation pour un complot entre la SRPJ, la BRB et d’autres services de police que sa diction frénétique rend pénible à identifier. La présidente, imperturbable, tente de le canaliser, mais l’accusé est intenable et abreuve les débats d’un flux digressif d’imprécations éparses. « C’est une décision collégiale entre vous tous ! » vitupère-t-il en pointant d’un doigt rageur les policiers assis dans la salle. *« Et les deux téléphones trouvés chez moi pendant la perquisition ? » La policière qui l’a conduite, chargée de la téléphonie, jure n’avoir rien trouvé. *« Et la caméra qui pourrait m’innocenter ? » Elle n’existe pas. La présidente le laisse parler, puis lui demande s’il a fini. « Vous me coupez pas la parole ! – Monsieur vous vous calmez. – Comment vous voulez que je me calme, hein, non mais oh ! Vous m’accusez, vous cachez les preuves, l’enquête a été sabotée, vous entendez, mesdames et messieurs les jurés. – Vous ne vous adressez pas aux jurés. – Je m’adresse à qui je veux ! » rage-t-il en se triturant le pectoraux et en contractant ses bras énormes.

Sofiane Rasmouk est un cas. La cour a tenté de cerner celui que les journaux ont à l’époque surnommé le « monstre de Colombes », mais en fait de bête immonde les jurés pantois ont face à eux un lascar incontrôlable qui frappe tout ce qui le contrarie depuis qu’il est en âge de le faire. À 11 ans, son école relève un comportement inadapté, une tendance irrépressible à la transgression et conseille son placement en institut pédopsychiatrique. Une mesure d’assistance éducative prononcée fin 2002, alors qu’il a à peine 15 ans, lui impose des séjours en centre d’accueil – entrecoupés de tentatives de reprises en main familiales. Sa mère – absente au procès – est décrite comme aimante et gênée par ce rejeton indomptable. Son père est un homme sévère, mais désabusé par le phénomène. Déjà affaibli par un cancer, il meurt en 2004, ce qui fait sauter une limite de plus pour le jeune Sofiane. À ses 18 ans le voilà libéré des contraintes éducatives, et lâché dans la zone, dans les quartiers de Colombes dont il fait son terrain de jeu. 19 ans : première condamnation, avant les 23 autres. La présidente s’interroge : « Combien de temps avez vous passé hors de prison depuis 2006 ? » Sofiane Rasmouk réfléchit longuement. « Moins d’un an je pense. » Il y eut six mois au Polo Club de Bagatelle qui l’avait engagé comme palefrenier. Ça l’attendrit un instant : « J’adore les chevaux », avoue-t-il benoîtement. Mais inconstant, absent, violent, il en est renvoyé.

« Une grenade dégoupillée, un pitbull prêt à vous sauter à la gorge »

Son oncle Mustafa, appelé à témoigner, travaille dans ce Polo Club. Il était contre : « Je voulais pas qu’il travaille là-bas, je pensais qu’il avait besoin d’un encadrement psy. » Mustafa est le frère du père de Sofiane. Il déballe à la barre son affliction et son impuissance : « Sofiane, on a tout fait pour l’aider, mais aujourd’hui encore c’est comme un enfant de 5 ans qui ne réfléchit pas, il lui manque une case. J’ai toujours dit qu’on ne pourra rien faire. » Lui croit, au vu des éléments de l’enquête, à la complète culpabilité de son neveu, et demande pardon aux victimes. Sofiane a la parole, il se lève tendu comme un arc : « Je sais pas quoi dire. » Il interpelle son oncle : « Déjà, tu peux me regarder. » La présidente le somme de s’adresser à la cour, mais Sofiane ne l’écoute plus. « Pour ta gouverne je n’ai pas de problème psychiatrique, je suis juste têtu. Je te conseille de ne pas parler à ma sœur, hein, je te préviens ! – Vous ne menacez pas le témoin, s’énerve la présidente. – Je menace pas, je préviens. Et j’espère que t’as dit à ta femme que tu lui faisais cocu. » Mustafa quitte la cour, Sofiane tonne : *« Espèce de connard ! » Il cogne sur la vitre du box et tape le micro, excédé.

« Je dirais qu’il est sanguin, impulsif », analyse sa sœur Amal, 29 ans. Elle n’arrive pas à l’accabler, à peine avoue-t-elle son impuissance à maîtriser son frère qu’elle a vu partir en vrille. Elle pense inconcevable qu’il ait violé. « Parce que vous êtes sa sœur et que vous êtes une honnête femme ? » questionne l’avocat général. « Oui. Mais je ne le crois pas capable de faire ce dont on l’accuse. » Applaudissements tonitruants de l’accusé : « Voilà ! Voilà ! Merci, ma sœur ! » hurle-t-il à plusieurs reprise. La cour laisse couler. Le rabrouer systématiquement ne peut que l'exciter, la cour a besoin qu'il parle ou qu'il se taise, pas qu'il vitupère.

« Une grenade dégoupillée, un pitbull prêt à vous sauter à la gorge », insiste le directeur d’enquête. « Je ne me suis jamais fait tant insulter. Lors des déplacements, j’ai ordonné qu’il soit constamment menotté avec deux policiers qui le surveillent en permanence. C’est le seul en trente ans de carrière ». Sa très longue déposition – plus de trois heures – est ponctuée d’anecdotes qui campent le personnage. Pendant la reconstitution et en présence de 27 policiers et gendarmes, il fanfaronne et menace la collaboratrice de Me Frank Berton, qui représente Sandra. Alors en garde-à-vue, Rasmouk, narquois et provocateur, a questionné le commandant : « Sur les deux victimes, est-ce que y’en a une qui peut me reconnaître ? » La juge d’instruction l’a fait acter.

Mais Rasmouk la terreur, Rasmouk la grenade est aussi le « gogol » décrit par « Grenouille », l'agité du bocal complètement tricard au quartier, rejeté par les caïds, les vrais – surtout depuis qu’il est perçu comme un « pointeur ». Il prétend avoir vécu du deal de MDMA, et c’est d’ailleurs son angle de défense pour s’exonérer du viol de Sandra. Son ADN contre la voiture où l’acte eut lieu ? « J’ai planqué un kilo dans le passage de roue. » Pourquoi a-t-il agressé Priscilla ? « C’était une nourrice (personne chez qui les trafiquants stockent la drogue contre rémunération), elle a pas voulu prendre la drogue, je lui ai mis quelques coups », qui engendreront deux mois de coma et un pronostic vital engagé cinq mois après les faits.

« Il boit tellement que parfois on sait même pas qu’il a bu »

Rien n’étaye cela, et de l’avis général, c’est autant Rasmouk le faquin que Rasmouk le falot. C’est un personnage vain et limité. « Il se prenait pour le Pablo Escobar de Colombes, mais il n’est pas connu pour cette activité », résume le directeur d’enquête. « Ce type, ça sent pas les stups », renchérit-il. S'il s'invente avec aplomb et défiance une carrure de trafiquant sérieux, c'est bien que ce calibre est incompatible avec l'image d'odieux violeur que les faits s'acharnent à lui donner. De toutes ses forces il plastronne, bombe le torse pour paraître viril, comme le fanfaron des cités qui ramasse les filles en boîte et montre les muscles dans la rue. Un violeur ? Jamais. Sofiane n'agresse pas les femmes, il le « jure sur la tombe de son père ». Il ne le supporte pas et le vit mal. À la maison d'arrêt, il est à l'isolement, et quand il le peut il insulte les pointeurs avec les autres.

Mais Sofiane Rasmouk, pour le commandant, est un mytho pur jus qui d’ailleurs a changé de versions quatre fois au fur et à mesure que les policiers lui présentaient les éléments à charge. Mohamed dit « Grenouille » a résumé sur procès-verbal le personnage : « Il a un grand coup dans le casque, parfois il est posé, parfois il tape les gens. Il boit tellement que parfois on sait même pas qu’il a bu. »

Il était ivre, le soir des fait, lorsqu’il a réintégré la prison de la Santé à 23 h 55 au lieu de 21 h, les baskets plein de sang. Car Sofiane Rasmouk était en semi-liberté depuis le mois de mai. Le directeur d’enquête l’a découvert par hasard : « Quand on l’interpelle le 12 août il me dit : "Vous êtes là pour la semi ? – Hein ? – La semi-liberté, j’ai pas réintégré depuis plusieurs jours." Je suis effaré. Il n’est pas signalé sur le fichier des personnes recherchées. Alors j’appelle la prison de la Santé, et là on me dit : "Oui, bon, on va pas signaler à chaque fois qu’ils réintègrent pas, parfois ils ont besoin de souffler." Je raccroche, sidéré. » Sofiane Rasmouk aurait violé sa semi-liberté près d’une dizaine de fois en trois mois. C’est un autre aspect de l’affaire : les parties civiles ont porté plainte contre l’État.

— Julien Mucchielli