« Sofiane Rasmouk est notre frère »

Cet homme péremptoire qui gueule face aux victimes, comment ose-t-il ? Ce n’est pas cet enragé que les jurés s’attendaient à trouver dans le box de la cour d’assises de Nanterre. L’horreur inconcevable des faits reprochés, des violences telles qu’elles ont été requalifiées en tentative de meurtre précédée d’une tentative de viol, un viol sauvage et soudain entre deux voitures, dans la pénombre d’une ruelle, n’aurait pas du permettre la posture vindicative et provocatrice que l’accusé a décidé d’adopter. Quel sens donner aux élucubrations inopportunes d’un homme furieux que tout accable et qui a brisé la vie de deux jeunes femmes venues en morceaux affronter la morgue de leur bourreau ? On ne peut anticiper le phénomène Sofiane Rasmouk.

Il est resté le bagarreur imprévisible qui effrayait tout le monde au quartier. Ce procès, pense-t-il, va rétablir son honneur, car s’il admet les violences sur Priscillia, il réfute le viol de Sandra  : « J’ai du sang sur les mains, pas de la mouille ! » L’indécence du personnage éclate au premier jour du procès, Sofiane Rasmouk sera un scandale permanent. Et déjà, la figure du « monstre » travaille les consciences.

La présidente Édith Sudre, formidable de tact, mais incapable de contenir la tempête Rasmouk, fut débordée sur chaque question. Tout simplement, car ce n’était pas possible autrement : il fallait le subir ou l’expulser, et juger un accusé en son absence est la dernière des solutions. Alors la présidente a subi : « J’ai l’impression que vous vous en foutez de ce que je dis », lui lance-t-il lors d’une énième digression. « J’aime pas les gens tordus, elle était pas claire votre question », répond-il quand il se sent piégé. « J’ai l’impression que vous êtes manipulée par l’avocat général », tente-t-il lorsque la présidente lui présente des éléments à charge. À chaque contrariété, il s’énerve. Rien ne lui convient, alors, au lieu de s’expliquer, il balaye les points qui viennent d’êtres débattus pour servir une énième explication hors de propos. À chaque fois la présidente le rabroue, parfois le gronde un peu, et Rasmouk se met en colère, bafouille de frénétiques élucubrations, et se rassoit, vexé.

« Tu vas voir, toi, je vais te tuer »

Sofiane Rasmouk a, pour de vrai, espéré s’en sortir. Il l’a clamé avec aplomb : « Vous verrez, mes avocats vont vous le démontrer avec brio ! » Mais au troisième jour du procès, il a compris. Le chromosome Y retrouvé dans le vagin de Sandra n’est pas n’importe quel chromosome Y, comme il l’a cru. C’est celui de sa lignée paternelle, et au vu du grand nombre d’autres éléments matériels qui convergent vers sa personne, sa culpabilité fait peu de doute. Sa défense en convient, alors il récuse ses deux avocats. La présidente commet le plus ancien d’office, mais Sofiane Rasmouk le menace de mort – « Tu vas voir, toi, je vais te tuer », a t-il lancé à Me Aurélien Barbaut – et l’avocat se retire. Le second avocat est tout aussi malmené, mais Me Francis Terquem se tait. « C’est mon droit, je veux pas qu’il me défende, sinon je quitte la salle ! » prévient Rasmouk. Me Terquem reste pour la forme, privé de parole par son client. Il est en mission de service public, car « pour les victimes, il est hors de question de renvoyer ce procès », a prévenu la présidente. Le voilà désormais qui assure sa défense, seul.

L'avocat général. (Illustration : @A_Mox)

C’est un spectacle gênant que de voir un homme qui n’a pas les codes de l’audience pénale se débattre seul en vitupérant face à une accusation rationnelle. A-t-il seulement conscience des enjeux ? À l’irréfutable, il répond par un bégaiement. Aux preuves scientifiques, il oppose une théorie du complot des services de police et du parquet. « Un travail collégial », s’insurge-t-il. Il brocarde l’instruction de la juge sans le moindre élément tangible. Par exemple, il pense que le Samu a saboté la scène de crime. Presque toujours agressif dans le ton, en tension physique constante que l’on perçoit dans ses biceps toujours contractés et dans ses pectoraux frétillants, il martèle de questions, au mieux non pertinentes, au pire malséantes, les témoins interloqués qui défilent à la barre. Un seul objectif : réfuter le viol, sceau infamant, accusation inique pour le caïd qu’il prétend être. C’est une boule de testostérone incontrôlée qui s’agite et qui mouline dans le box, qui casse des micros et frappe la paroi de verre. Il tente d’imposer sa vision des choses par la violence et l’intimidation en s’adressant directement aux parties civiles, torse bombé et regard menaçant. Ses arguments sont d’une indigence crasse. En s’adressant à Me Frank Berton, qui représente Sandra : « Si je l’avais frappée, elle se serait pas relevée, je vous le dis franchement », et il croit se dédouaner. Pour réfuter la tentative de meurtre sur Priscillia : « Je vous avoue, j’en ai laissé en bien pire état », sans comprendre que cela signifierait qu’il a déjà tué. Cette fanfaronnade indigeste, martelée jour après jour, imprègne la salle – et probablement le jury – d’un malaise grandissant. La justice suit son cours, et le public assiste au naufrage de Sofiane Rasmouk. À la figure de monstre, s’ajoute désormais celle de fou. Car quel être sain d’esprit agirait ainsi pour sa défense ?

« Moi grandiose du psychopathe »

La justice française ne juge pas les fous, elle les enferme en hôpital psychiatrique. Les critères sont stricts, définis à l’article 122-1 du code pénal. Le discernement doit être aboli au moment des faits, et cette abolition doit procéder d’une pathologie mentale rigoureusement diagnostiquée. Le psychiatre mandaté pour établir l’expertise médicale de Sofiane Rasmouk est catégorique : l’accusé ne présente pas un tel trouble. Il est « accessible à une sanction pénale », bon pour l’enfermement pénitentiaire. Sofiane le « dingue », Sofiane le « barge », le « pitbull » ultraviolent n’a pas quitté le monde des hommes. Son trouble est autre.

Rasmouk présente des « tendances psychopathiques nettes », dit le psychiatre. Le psychologue prend le relai pour affiner l’analyse. Il met des mots et des concepts savants sur l’attitude effrayante de cet accusé incontrôlable. Un psychopathe, c’est quelqu’un qui a des troubles de la personnalité. Rasmouk n’est qu’un immense trouble de la personnalité : « Il présente des difficultés de concentration et un faible investissement du processus de pensée. Il ne possède qu’un jugement sommaire, sans référence au code social. Son niveau social est très faible. » D’où cela provient-il ? Son père est mort en 2004, sa mère a déserté son rôle lorsqu’elle a compris l’ampleur du problème. « Son enfance est très perturbée sur le plan comportemental et affectif, ce qui explique une certaine froideur. » De cela, découle un « ancrage social, relationnel, professionnel et sentimental très faible ». D’un point de vue psychique, il est très peu élaboré, mais ce n’est pas fini. Rasmouk est un homme « spectateur, indifférent de son parcours. S’il échafaude des scénarios improbables, ses motivations ne sont qu’utilitaires, à visée immédiate. » L’expert poursuit son exposé : « Le sujet présente une incapacité à tirer des leçons de l’expérience, son rapport transgressif au monde qui l’entoure est directement lié à ses troubles de la personnalité. » Il fanfaronne avec tant d’audace, cela fait penser au « moi grandiose du psychopathe, un narcissisme exacerbé qui est compensateur. C’est un petit garçon qui se campe devant l’adulte et qui dit : "C’est moi le plus fort !" » Sofiane Rasmouk n’a pas la capacité d’affronter son angoisse qui est immense, alors il l’évacue par la violence. La vérité ? Elle ne l’intéresse pas. « Évoquer les faits l’obligerait à poser sur lui un regard critique, alors il reconnaît certains faits pour les évacuer. » Son mode opératoire est trivial : « Il fonctionne dans l’immédiateté : un problème, il le résout, et d’un point de vue psychique, ce problème n’existe plus. » Il ajoute : « Sofiane Rasmouk, c’est un sujet extrêmement seul. » À l’issue de l’exposé, Rasmouk réfléchit. « Vous dites que je suis un psychopathe, pas de problème. » Puis il interroge le psychologue sur les faits, et, en quelques énigmatiques pirouettes rhétoriques, il semble certain d’avoir convaincu le jury qu’il n’a pas violé Sandra. Depuis longtemps, la présidente a renoncé à le confronter au réel.

« C’est un violeur qui ne bande pas ! »

Les experts le pensent difficilement réadaptable, l’avocat général est persuadé que c’est impossible, et demande que cet homme « ingérable jusqu’au cœur de l’audience » soit enfermé à vie. Pour le « calvaire » qu’il a infligé aux victimes et qu’il prolonge au procès par l’indécence de son attitude, il mérite la réclusion criminelle à perpétuité, s’indigne-t-il. C’est insupportable pour la société, qu’un individu ayant commis des actes d’une telle atrocité, ne recherche pas le pardon – inaccessible – des victimes. Sofiane Rasmouk s’est montré dans le box à la hauteur des crimes épouvantables qu’il a commis. L’avocat général réfute le terme de « monstre », car « on ne juge pas des créatures de papier ». D’ailleurs, « Rasmouk n’est pas un dément furieux », mais un être « profondément psychopathe » qui nie les lois de la société.

Me Terquem, avocat de la défense. (Illustration : @A_Mox)

Alors s’élève une voix que l’on n’avait plus entendue depuis quatre jours. C’est celle de Me Terquem, avocat de la défense tout entier et malgré son client, qui le laisse faire. Il n’est pas là pour s’excuser de défendre Rasmouk, Me Terquem, mais pour mettre les hommes qui jugent en face de la réalité de l’homme qu’ils condamneront. « On pourrait se réfugier derrière le qualificatif de comptoir : c’est un monstre ! Il y a un individu à Colombes qui réunit tous les vices et toutes les tares, ça nous fait du bien de penser ça, on pourrait le considérer comme un étron, et on tirerait la chasse. » L’avocat plaide avec colère contre la société qui voudrait l’éliminer, « l’écarter de son milieu naturel » et se laver les mains de cet encombrant spécimen du monde des vivants. Sofiane Rasmouk n’est pas fou, mais il n’est pas « normal » non plus, c’est évident, car « Si on passe une demi heure à dire qu’il n’est pas fou, c’est que la question se pose. » Il s'interroge :« Sommes-nous contraints de rester dans cette dichotomie folle, les fous d’un côté, les autres prisonniers de l’autre ? » Il plaide pour une alternative, une solution judiciaire qui « permettrait d’instaurer un cadre qui soit d’abord un cadre de soin ». C’est de ce cadre dont Rasmouk a manqué, lorsqu’à 11 ans il est placé en institut pedopsychiatrique, que déjà des troubles graves du comportement devraient appeler un encadrement adapté. Il reproche à la société tout entière de s’être lavée les mains du « cas Rasmouk », de « ne pas avoir voulu comprendre », de l’avoir laissé de côté, comme un individu indésirable. Les indices de la catastrophe étaient là, et personne n’a voulu voir. « Il vient de m’écrire un mot, vous voulez que je vous le lise ? Il est analphabète ! Il a quitté l’école à 14 ans, en 4e Segpa [section d’enseignement général et professionnel adapté, NDLR]. À 14 ans ! Au XXIe siècle. Et personne ne s’est inquiété ! » Me Terquem marche lourdement dans le prétoire, s'arrête, fixe les jurés : « C’est un prédateur sexuel, il tempête pour n’être qu’un tueur, mais c’est qu’en prison, on ne pointe pas, on ne peut assumer cela. » Il se retourne vers l’avocat général : « Lorsque vous demandez la perpétuité, M. l’avocat général, vous savez qu’il sera en grave danger, et ce sera un échec. On se comporte avec lui comme il s’est comporté avec les victimes, et pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas d’autre solution ? »

Me Terquem vient de contredire sa ligne de défense, et Sofiane Rasmouk n’a pas cillé. Il est assis, figé. Est-ce l’apathie ou l’affliction ? En tout cas, Rasmouk le vitupérant reste calme. Son avocat vient de démolir la statue du cador froid et violent qui « met à l’amende » les gars de sa cité, que Rasmouk avait tenté d’édifier depuis une semaine. Rasmouk le bagarreur de rue, qui s’est fait « plutôt aux phalanges qu’aux gants de boxe », est désormais un détraqué sexuel.« C’est un violeur qui ne bande pas, ou si mal ! » Déjà, à 12 ans, puis à 14 ans, les institutions qui le supportaient avaient signalé des agressions. En 2009, il est condamné pour une agression sexuelle. Me Terquem donne aux jurés un violeur plutôt qu’un tueur, et demande l’acquittement pour la tentative de meurtre. « On ne viole pas un cadavre. Pour la violer, il lui fallait qu’elle fût vivante. Il la laisse agonisante, mais il n’a pas voulu la tuer, plaide-t-il. Sofiane Rasmouk doit vivre avec nous, c’est notre frère, il est comme nous. Ou alors il n’y a plus d’espoir. » La présidente donne la parole à l’accusé. Alors, pour un instant, pour un instant seulement, Sofiane Rasmouk s’est tu.


Reconnu coupable de tous les chefs d'accusation, Sofiane Rasmouk a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité.

— Julien Mucchielli