« Qu'elles étaient malades, c'était pas marqué sur leur front »

D’emblée, les choses débutent mal. La présidente du tribunal correctionnel de Périgueux souhaitait qu’on boucle l’audience en quatre heures et trois des quatre prévenus, ceux qui comparaissent libres, manquent à l’appel.

En voilà justement un, qui arrive à pas pressés. Stéphane, 28 ans. « Et votre père ? s’enquiert sèchement la présidente. Votre compagne ? – Ma compagne viendra pas, elle vient d’accoucher, elle est à la maternité ! Et mon père il est aux toilettes, il arrive. » Le ton est donné : désinvolte d’un côté, crispé de l’autre.

« Laissez mon père tranquille, il est malade du cœur »

Le dossier est celui d'une vaste arnaque au démarchage à domicile, comme il en est régulièrement jugé en Dordogne : dans ce département, la moyenne d'âge élevée rend la population particulièrement vulnérable aux beaux parleurs. Eddy et Stéphane, deux frères de 26 et 28 ans, et leur père, âgé de 55 ans, comparaissent pour onze cas d'abus de faiblesse et diverses infractions liées à la vente à domicile en Dordogne, en Corrèze et dans le Lot ; la compagne du fils aîné, pour avoir recelé l'argent issu de leurs délits. Les trois hommes sont soupçonnés d'avoir effectué des travaux ou vendu du linge de maison à de très vieilles dames, au mieux sans les informer qu'elles disposaient d'une semaine pour se rétracter, au pire en profitant de leur vulnérabilité et en surfacturant les produits ou services rendus. Ils auraient ainsi dégagé quelque 100 000 euros.

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Eddy, le cadet, comparaît détenu (illustrations : Mathilde Tournier).

Parmi les victimes, on trouve par exemple cette nonagénaire d'un village de l'est de la Dordogne, atteinte de la maladie d'Alzheimer et placée sous curatelle renforcée. Selon l'enquête, elle aurait réglé à Eddy 5 300 euros en dix-sept chèques pour du linge de maison. « Chez cette dame, vous étiez seul ou votre père est venu avec vous ? demande la présidente au jeune homme. – J'veux pas parler », se bute Eddy, dont les biceps sont aussi saillants que la barbe est fournie. Il est le seul membres de la famille à comparaître détenu, dix mois pour violences conjugales au printemps. La présidente se crispe. « Pourquoi les chèques étaient encaissés sur ses comptes, alors ? - Laissez mon père tranquille, gronde Eddy, il est malade du cœur ! »

Ce ton-là, à la présidente, ça ne lui plaît pas du tout. Elle aussi opte pour hausser les décibels. « Et cette femme qui était vulnérable, ça vous inspire quoi ? - Elle était consciente ! se défend Eddy. Elle avait toute sa tête ! »

« Est-ce que la maison de cette dame comporte 437 fenêtres ? »

Stéphane, son aîné, ça lui inspire une réflexion. « Comment ça se fait que des enfants laissent leur mère qui a Alzheimer seule, à la campagne, et avec un moyen de paiement ? » Lui, c'est le style enjôleur fantasque. Dégingandé, peau mate, dents blanches, barbe parfaitement taillée en pointe. « Chez nous les gens du voyage, on a du respect pour les personnes âgées, jure-t-il. On laisserait pas notre mère seule si elle était malade ! »

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Stéphane, l'aîné, à la barre.

Présenté par l'accusation comme le « principal prévenu », on lui impute dix cas d'abus de faiblesse, dont celui de cette octogénaire du Lot pour qui la facture s'élève à plus de 37.000 € pour des travaux de peinture. « Si on fait le calcul, ça correspond à 437 fenêtres ! Est-ce que la maison de cette dame comporte 437 fenêtres ? », ironise l'avocat de la vieille dame. « Ça s'est passé sur plusieurs années", minimise Stéphane, avant de supposer : On s'entendait bien. Peut-être qu'elle a voulu me faire des cadeaux ? »

Le garçon nie avec force gesticulations avoir sciemment voulu arnaquer les retraitées. « Qu'elles étaient malades, c'était pas marqué sur leur front ! Il reconnaît certes méconnaître la législation liée au démarchage à domicile, mais se targue de « travailler à la sueur de son front ». Également poursuivi pour fraude au RSI et aux prestations sociales, il finit par éclater en sanglots. « Maintenant je suis sans un sou, j'ai trois enfants dont un petit bébé qui vient de naître... Vous m'avez tout pris [saisi], même mon matériel pour travailler ! »

« Il se considère dans son bon droit à partir du moment où il se lève pour travailler »

Pas de quoi émouvoir la procureure. « Il considère qu'il est dans son bon droit à partir du moment où il se lève le matin pour travailler », ironise-t-elle.

Les quatre heures de débat réclamés en début d'audience par la présidente sont déjà dépassés alors la représentante du parquet sera brève ; pour elle les infractions les plus lourdes, les cas d'abus de faiblesse, sont constituées. Elle exhume aussi les casiers judiciaires du père et de ses fils, déjà condamnés a minima pour travail dissimulé (le père) et abus de faiblesse (les fils). Sauf pour la compagne de Stéphane, inconnue de la justice et pour qui elle demande six mois de prison avec sursis, ses réquisitions seront donc fermes. Quatre à cinq mois ferme demandés à l'encontre du père, dix à douze pour Eddy, dix-huit à vingt-quatre pour Stéphane.

« Vous vendre deux torchons et trois serviettes, même à un prix un peu élevé, ce n'est pas de l'abus de faiblesse »

Évidemment, la défense n'a pas la même lecture du dossier. Pour l'avocate de Stéphane, celui-ci est même « très maigre ». « Madame la présidente, vous vendre deux torchons et trois serviettes, même à un prix un peu élevé, ce n'est pas un abus de faiblesse ! », renchérit le conseil du père de famille.

Tour à tour, les avocats des trois prévenus tentent de remettre en cause la réalité des situations de vulnérabilité dans lesquelles se trouvaient les vieilles dames, s'appuyant tantôt sur le rapport d'un psychiatre, tantôt sur le témoignage d'une voisine. Sur les dix cas d'abus de faiblesse imputés à son client, « cinq n'en sont manifestement pas », estime ainsi l'avocate de Stéphane. Et pour le reste, « il n'avait absolument pas conscience que ces personnes étaient en état de faiblesse ! »

Pas suffisant pour convaincre le tribunal, qui suit à peu de choses près les réquisitions du parquet : deux ans ferme pour Stéphane, dix mois pour Eddy, six mois pour le père - toutefois relaxé pour l'abus de faiblesse - et six mois avec sursis pour la compagne de Stéphane.

— Mathilde Tournier