Quatre mois de prison pour un « canular débile »

Depuis le box des comparutions immédiates, Gilles balade son regard dans la salle. Avec sa longue barbe blanchie, ses cheveux longs filasses et son sweat rouge, il a des faux airs de Charles Manson. L'affaire précédente se termine, c'est son tour. Il se lève, change de place avec un autre prévenu. Le président ouvre le dossier. Blanc, la petite trentaine, une légère barbe, il parle d'une voix grave et calme. Gilles est SDF, explique-t-il, et sous curatelle. En prison depuis un mois, en attente d'une expertise psychiatrique. On lui reproche des violences sans ITT, en l'état, des menaces avec une arme de poing.

« C'était plutôt une sorte de gag, c'était un jouet d'enfant », reconnaît Gilles d'une voix très douce, lente, cassée par la rue. Le président explique les faits : à 8 h du matin, près de la gare Montparnasse, un chauffeur de taxi aperçoit à 50 m devant lui un homme au milieu de la chaussée qui les braque. Il tente de reculer, part en courant avec sa cliente, avertit la police. « Je n'ai pas cherché à fuir », note Gilles. « Vous êtes sur place avec un de vos amis d'infortune, si l'on peut dire », continue le président. Gilles est interpellé. On relève son alcoolémie : 1,7 g par litre de sang. Il ne se souvient pas de tout, mais juge son acte « complètement débile ».

La victime terrorisée

« Est-ce que vous vous rendez compte de la frayeur de cette jeune femme ?

— Je ne cherchais pas à lui faire peur. Je n'ai pas tenté de les voler ou de les agresser. Il n'y avait aucune intention de nuire. C'était très idiot, se défend Gilles l'air désolé. Je voulais voir si je pouvais arrêter une voiture avec un jouet…

…"pour prouver que je pouvais avoir une action sur le monde" », complète le président en lisant le rapport psychiatrique.

A 47 ans, Gilles vit dans une tente. Alcoolique chronique depuis des années, régulièrement suivi en centre médico-psychologique. Sur son casier, deux condamnations : l'une bénigne, l'autre plus grave. Six mois ferme en 2008, pour port d'arme et violence. Gilles prend un air ahuri, étonné : « Franchement, je m'en souviens pas… »

« Alcoolisation hors de contrôle »

Pour le proc, l'affaire ne nécessite pas de longs débats. Bien sûr, il prend en compte la « vie cabossée » de Gilles. Mais il pointe son « alcoolisation hors de contrôle » et demande six mois ferme, avec maintien en détention, interdiction de posséder une arme, obligation de soin et de domicile.

L'avocate de Gilles n'est pas d'accord. Menace avec arme ? Violence ? Elle répond « canular débile ». Elle préfère se concentrer sur la personnalité de son client, l'un de « ceux qu'on voit tous les jours ». « En général, on passe devant et on détourne le regard », insiste-t-elle. Elle refuse la prison ferme, demande une « peine utile » : « la seule chose nécessaire, c'est une obligation de soin. »

Gilles n'a rien à rajouter : « Il me semble que tout a été dit. » Son seul souhait : retrouver un logement.

« En tenant compte de sa situation personnelle précaire », le tribunal condamne Gilles à quatre mois, dont un ferme, celui qu'il a déjà fait. Il sort donc aujourd'hui. Avec une mise à l'épreuve de deux ans et une obligation de travail, de soin et de domicile, il devra se tenir à carreau. Il se rassied, un peu étonné, se gratte la barbe.

— Cosme Buxin