Procès Harry Winston : Farid Allou, ni avocat, ni balance

Seul dans le box des accusés, Daoudi « Doudou » Yahaoui, le cerveau présumé du « braquage du siècle », s’agite entre deux gendarmes, son visage osseux dans le creux des mains. Sourire forcé, visage crispé, il contemple ses sept co-accusés – qui comparaissent libres – faire des allers-retours à la barre à l’appel de la présidente Mathieu.

Dans la deuxième semaine du procès du double braquage de la bijouterie Harry Winston, sise avenue Montaigne, la cour d’assises de Paris examine les faits du 6 octobre 2007. Lors de ce premier coup, les braqueurs ont emporté 32 millions d’euros – contre 71 millions le 4 décembre 2008.

Truander un joaillier aussi prestigieux, aux locaux réputés si inviolables que l’expression « Fort Knox » est devenue un lieu commun de cette audience, force presque l’admiration – si l’on oubliait la violence et le traumatisme causés par l’équipée. « L’exploit » – le double « exploit » – s’explique assez prosaïquement par la présence opportune d’une complicité interne. Un vigile, Mouloud Djennad, a fourni les plan et ouvert le double sas de la bijouterie, permettant aux braqueurs de dépouiller consciencieusement les joyaux.

Son rôle, il l’a scrupuleusement détaillé le mardi 10 novembre. Il rencontre Patrick Chiniah, le beau frère de Doudou, à la salle de sport. Il parle beaucoup, se vante trop de sa position. Patrick Chiniah le met en relation avec Doudou, et un soir, autour d’un whisky et d’un gros cigare, Mouloud Djennad conclu l’affaire.

Il a l’air honteux, penaud voire carrément contrit. La tête baissée, il encaisse les questions de la cour et du parquet. Patrick Chiniah n’est pas beaucoup plus fier. Après avoir nié être partie à l’affaire, il revient du bout des lèvres sur sa fonction, explique – en restant un peu évasif – son rôle d’intermédiaire. Il ânonne de vagues explications, peine à minimiser son implication, se contredit facilement. Ces deux-là souffrent à la barre.

Alors Farid Allou est appelé. Du fond du prétoire, il lève sa carcasse de boxeur et s’avance prestement à la barre. Une tête énorme barrée d’une cicatrice qui relie le menton aux fossettes, de grands yeux noirs qui ne cillent pas, plantés dans ceux de la présidente.

« Je suis toujours coupable des deux braquages, mais je ne dédouane plus personne, je ne suis pas avocat, chacun se débrouille. »

« Il s’est foutu de ma gueule à un niveau, c’est pas possible »

Placé en détention provisoire en 2009, Farid Allou est suspecté d’avoir mené les opérations sur le terrain. Doudou était le cerveau, lui le chef « opérationnel ». Le gros bras. Devant les enquêteurs, il a nié toute participation aux braquages, jusqu’à une lettre rédigée en 2012 à l’adresse du juge d’instruction qui avait ordonné sa libération, du fait de son état de santé critique – il est séropositif et atteint d’hépatite C. Reconnaissant, le braqueur a spontanément tout avoué.

Mais il avait jusqu’au procès, jusqu’à cette deuxième semaine, couvert Doudou du double casse. Par amitié, fidélité, le vieux braqueur n’a pas voulu balancer son comparse. En récidive légale, tous deux risquent 30 ans de prison.

« C’était une époque où je croyais plus en l’amitié qu’autre chose, maintenant j’ai plus d’ami, je suis seul.

Pourquoi dites-vous cela ? demande l’avocat général.

C’est la guerre du divorce, avant j’avais un seul ami, y’a pas eu de retour. Il s’est foutu de ma gueule à un niveau, c’est pas possible.

Est-ce que vous pensez…

Je pense plus madame, je pense plus, j’ai plus d’ami. C’est le divorce total. Un divorce, vous êtes bien placés pour le savoir, c’est la loi, c’est chacun pour soi.

Non, parce qu’on aurait pu penser que…

Pensez pas, madame ! »

L’avocat générale Mme Kachaner en restera là. Comme la présidente avant, elle s’est heurtée à la stratégie du moindre détail tenue énergiquement par Farid Allou, avec un bagou déconcertant.

« C’est ça Harry Winston ? Les boulangeries en banlieue elles sont plus sécurisées »

Sur les raisons de la participation : « J’ai été invité. Invité, c’est y’a un match de foot, il manque un joueur, j’y vais et je joue. »

Sur le braquage de la bijouterie : « C’est ça Harry Winston ? Les boulangeries en banlieue elles sont plus sécurisées ! »

Sur son rôle de chef : « Je m’en souviens plus très bien, mais sincèrement, c’est quoi être chef ? Moi si je suis chef, j’envoie des petits.

Est-ce que c’est "l’autre chef" qui vous a donné ces informations ?, tente la présidente.

Je vous ai dit, je ne donnerai pas de nom, pas d’indication. J’ai été invité, j’ai suivi, point barre.

Bon, je sens que votre audition va être assez brève. »

Le procès se poursuit jusqu’au 27 février.

— Julien Mucchielli