Procès Forsane Alizza : « J'étais terroriste à plein temps »

Alors qu'elle entame l'interrogatoire de Chafik Asri, la présidente Dominique Piot supporte de moins en moins de ne pas obtenir de réponse claire à ses questions. En face les 12 prévenus, ex-membres de Forsane Alizza jugés depuis le 8 juin devant la 16e chambre correctionnelle de Paris, pensent ne pas être entendus. Ils s’énervent facilement, ne comprennent pas l'insistance du tribunal et se résignent à leur sort d’oppressés du système parce que musulmans, entre deux diatribes contre la DCRI (ex-DGSI).

Queue de cheval, barbe née avec l'audience et lunettes rondes, Chafik Asri est un ancien DJ et militant pro-palestinien de l’association BDS qui appelle au boycott des produits manufacturés en Israël. L’interrogatoire débute :

« M. Asri, que faisiez-vous à l’époque de votre arrestation ?

J’étais terroriste à plein temps »

Il le répète trois fois. Le ton est agressif. La présidente semble déjà excédée. L’attention de la salle est captée.

« Ha bon ? Et dites-moi, c’est payé combien ?

Et bien, vous allez me le dire.

Et qui était votre employeur ?

Vous ne le savez pas ? Mais c’était Monsieur Achamlane ici présent.

Était-ce un CDD, un CDI ?

Ha ça, il faut demander à M. Guéant qui nous a dit que c’était fini.

Et vous avez des chances d’être réembauché ? » Mohamed Achamlane, mort de rire, fait signe que non. « Il va me falloir trouver un autre travail, Mme la juge. »

Pourquoi a-t-il intégré Forsane Alizza ? « Je fais ce que je veux – Vous auriez pu adhérer au club de cyclisme de l’Isère, il doit bien y avoir une raison pour que vous ayez choisi Forsane Alizza – Oui, il doit sûrement y en avoir une. »

« Vous avez une compétence particulière ? - Oui, celle d’être un emmerdeur »

Comme tout le monde, il s’agissait de la lutte contre l’Islamophobie. « Vous avez une compétence particulière ? - Oui, celle d’être un emmerdeur. » Chafik Asri, « patron de la branche lyonnaise », surveillait les jeunes turbulents. Il était « adulte référent », comprend la présidente. Il a tourné des vidéos, tenté de faire des interviews. Comme tout le monde également, il était « dans la provocation », maître-mot de cette audience qui leur vaut à tous aujourd’hui d’être prévenus de « groupement en vue de commettre un acte terroriste ».

À droite Mohamed Achamlane, au centre Chafik Asri (Illustration : Pauline Dartois)

La justice ne comprend pas ces éloges d'Oussama Ben Laden et ces apologies des crimes de Mohamed Merah, de la part de sympathiques militants de la cause musulmane. Les dits militants, eux, trouvent que la justice manque de second degré. S’ils inondaient le site de mots-clefs à faire frémir les serveurs de la NSA, c’était pour « faire du clic ». « On fait de la provocation pour attirer les gens, et plus y’a de clics, mieux on est référencé sur Google ». La stratégie de Forsane Alizza tient en ce bête axiome du marketing digital. « Pourquoi vouloir faire du clic ? », demande la présidente. « Demandez aux éditorialistes », répond Asri avec un ton qui fleure l’outrage.

Le prévenu Asri était le préposé aux SMS collectifs. Il envoyait à tout son répertoire de véhémentes harangues destinées à flatter l’égo communautariste, à fédérer les musulmans contre les prétendus ennemis de l’islam. Par exemple, Chafik Asri offrait sa BMW à celui qui lui rapportait la tête de Grégory Chelli alias « Ulcan », « ce sale juif de merde », hacker revendiqué sioniste actuellement sous le coup d’un mandat d’arrêt, qui à l’époque s’en était pris à Forsane Alizza. « J’ai envoyé ça à tout mon répertoire, ma mère, mon agent de probation », fanfaronne Asri en prenant une voix de canard.

« J'ai enterré les morts dans le jardin, j'ai planqué le tank au bled »

La présidente menace plusieurs fois de couper court à l’interrogatoire qui vire tout a fait à la bouffonnerie. Elle lit désormais les mots-clefs relevés par les enquêteurs dans les SMS d’Asri. Celui-ci « contextualise » : « Kalach’ ? Chanson de rap. Juge ? Juge de ligne, au tennis. Enlèvement ? Enlèvement d’un colis. Kidnapper, braquage ? Je suis un beau gosse, j’aime braquer les filles. Braquo ? Une série sur Canal +. »

La présidente reste stoïque, une assesseure enjoint Asri sèchement de montrer plus de respect au tribunal. Mais à la question suivante sur ses agissements de l'époque : « J'ai enterré les morts dans le jardin, j'ai planqué le tank au bled. » La présidente : « Veuillez noter, Mme le greffier. » Asri : « Oui notez, écrivez bien LES morts, y'en a plusieurs, hein. »

« Vous savez que vous serez aussi jugé sur votre personnalité ? – Oui, je sais, je vous avais prévenu que j’étais un emmerdeur. »

— Julien Mucchielli