Procès de la « coke du 36 » : « Ça me rappelle un film : American Gangster ! »

Farid K. bouillonne, tandis que Jonathan G. disserte sur les détails du dossier. Les deux ont une position commune : ils nient leur implication dans le vol et la revente de 48,5 kilos de cocaïne au 36, quai des Orfèvres – le siège de la police judiciaire de Paris. Jonathan G., policier de la brigade des stupéfiants, dit être victime d’une machination. Farid K. n'était que son indicateur. C’est ce que le policier s’échine à démontrer à une accusation qui a, de son côté, de solides éléments matériels pour penser différemment.

Depuis la révélation de l'affaire, la presse a toujours mentionné une quantité de 52 kilos de cocaïne. Il s'agit en réalité de 51,6 kilos, emballage compris. Le poids net de la marchandise est bien de 48,5 kilos.

Mais Farid K. semble perturbé dans son coin de box. Il explose soudain : « Moi, je suis le tonton de personne ! » Le visage congestionné, excédé, Farid K. interrompt l’interrogatoire du brigadier. « C’est Jonathan G. qui a sorti la cocaïne. Moi, j’en peux plus qu’on dise que je suis un indicateur, il y’a mon nom partout. J’ai juste fait la connexion. » L’audience est chamboulée, l’audience est suspendue.

C’était mercredi après-midi à la 14e chambre correctionnelle du tribunal de Paris, et pour la première fois, une personne mise en cause dans le dossier de la « coke du 36 » a balancé le brigadier de police. En faisant cela, Farid K. avoue son implication dans cet important trafic et scelle son sort judiciaire.

Le jeudi, l’audience reprend. La salle bondée est suspendue aux paroles de Farid K. qui, bras croisés et l’air presque tranquille, attend. Le président s’adresse à lui d’un ton docte : « Confirmez-vous ce que vous nous avez dit hier ?

La cocaïne a bien été sortie par Jonathan G. Moi, j’ai fait la connexion avec des gens que je connaissais.

Quel était votre rôle exact ?

– De mettre en relation Jonathan G. avec un revendeur.

– De qui s’agit-il ?

– Je ne peux pas aller plus loin.

– S’agit-il de Moussa B. ? (Un autre prévenu, NDLR)

– Il n’a rien à voir avec cela, rien du tout

– Comment a été calculée votre commission ?

– C’était 200 000 euros. Je fais ça pour la première fois, normalement moi je fais du petit trafic de cannabis, alors pendant 12-13 jours je me suis débrouillé pour trouver quelqu’un qui fait dans la cocaïne. J’ai mis Jonathan G. en relation avec l’homme de main du trafiquant central.

– Et vous les avez eus, les 200 000 ?

– Bien sûr, j’ai fait mon travail. En combien d’opérations ? La transaction s’est faite en une seule fois, monsieur le président. Oui, 48 kilos dans des sacs cabas en plastique. Une couleur particulière ? Eh bien, comme ceux qu’on a vu sur la vidéo surveillance du 36. »

« J’ai vu la transaction. 25 000 euros le kilo environ »

alt
Le prévenu Farid K. est interrogé. Trois co-prévenus sont assis sur le banc, dont l'épouse de l'ex brigadier Jonathan G., dont l'avocat se tient debout, à gauche du dessin (Illustration : Christelle Goth)

Il a un ton presque badin, des intonations exagérées, un sourire carnassier et le regard d’un noir intense sous d’épais sourcils et des cheveux comme gominés en arrière.

Il explique que si Jonathan G. a éteint son téléphone, c'était probablement qu'il sortait la cocaïne de la chambre des scellés. Le policier a ensuite tenté de le joindre à 17 reprises, en vain, son téléphone étant resté chez lui. Il y parvient enfin, et fixe un rendez-vous. La transaction. Il indique l’endroit. Le président veut s’en assurer : « Vous avez vu, de vos yeux vu ?

– Bien sûr. J’étais là, j’ai assisté de loin, un peu en retrait, mais j’ai vu la transaction. 25 000 euros le kilo environ. »

C’était dans la nuit du 24 au 25 juillet 2014. Quelques jours après, Jonathan G. lui dit par SMS d’attendre un peu, puis de partir. « Vous êtes franco-marocain, et vous allez souvent au Maroc ? – Bien sûr, j’ai toute ma famille là-bas. – Cette fois-ci, vous êtes resté un peu plus longtemps. – Ah bah bien sûr ! Avec ce qui s’était passé ! » Il confirme que les 14 000 euros que son petit frère Rachid s’est fait remettre correspondent à une dette de poker. « Mais là, ce qu’on cherche, c’est 1 million d’euros, monsieur le président ! » interjette-t-il, rigolard.

Le président fait le détail du blanchiment, dans sa ville natale marocaine. « Une maison avec deux appartements et un RDC abritant des commerces, un autre appartement, et une opération de prêt en euros pour un remboursement en dinars, pour un total d’un peu moins de 300 000 euros, sachant que vous possédiez déjà 90 000 euros. » Farid K. opine, les sommes ainsi blanchies correspondent à sa commission et au pécule qu'il admet avoir eu.

Le président revient sur l’origine de ses relations avec Jonathan G. « Je le connais depuis un an et demi, ni plus, ni moins. J’ai contacté le "36" pour me venger d’une équipe de trafiquants qui m’avait volé. C’est moi qui appelle la brigade, d’abord le chef de groupe. » Il n’était pas répertorié comme indicateur, mais connu par la hiérarchie, jusqu’au commissaire divisionnaire. « Tout le monde savait que j’étais en contact avec Jonathan G. »

Rapidement, dit-il, son rôle d’indicateur capote. La faute selon lui à une guerre des polices : l'Ocrtis aurait prévenu les trafiquants visés par la brigade des stups du « 36 », et la procédure n’a pas abouti. Mais les relations entre Farid K. et Jonathan G. ne cessent pas. Au contraire, elles prospèrent. Farid K. explique que le brigadier lui aurait remis un total de 90 kilos de cannabis, sur une période de six mois. « Est-ce que cela provenait des scellés ou de perquisitions ? Plutôt de perquisitions je dirais, mais je ne sais pas, quand on me les donnait, c’était comme chez un grossiste. Le prix variait en fonction de la qualité, mais c’était environ 2 000 euros le kilo. »

L'Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants est un service de police judiciaire à compétence nationale. L’Ocrtis procède à des enquêtes sur tout le territoire national pour la recherche des trafics nationaux et internationaux de stupéfiants.

Le président : « Qu’en avez-vous fait ?

Pardon ?

Vous n’avez pas tout fumé quand même ?

Ah non, monsieur le président, je ne fume pas de cannabis.

Vous faites du trafic ?

Oui.

Combien avez-vous gagné ?

Environ 100 000 euros. Et puis 50 000 pour Jonathan G., faut bien le payer !

Avez-vous des rapports avec d’autres policiers ?

Ah non, non, c’est déjà assez quand même. »

Ce trafic de cannabis n’est étayé par aucun élément matériel. « C’est vous qui êtes à l’origine de ces révélations », précise le président.

L’une des deux procureures, incisive depuis le début, se lève : « Monsieur K., quand Jonathan G. vous a t-il présenté les choses ? – Vers le 10, 11 juillet, il m’a dit qu’il allait sortir une grosse quantité et m’a demandé si je pouvais trouver quelqu’un. » La procureure l’interroge sur le complice de celui que l’on pense être Jonathan G. sur les vidéo-surveillances. Un homme casqué non identifié.

Farid K. : « S’il rentre avec un casque, ça ne peut qu’être quelqu’un du "36". Moi j’ai jamais vu ça, bientôt on rentrera avec un masque.

– Y’avait-il d’autres personnes impliquées dans ce vol ?

– Moi c’est pas mon travail, c’est le travail de l’IGPN, faut pas pousser le bouchon. Mais une affaire comme ça ! »* Il souffle en secouant la tête. « Et on n’est que deux en prison ! » Farid K. tient à insister : il n’est pas indicateur, la procédure dans laquelle il devait aider n’a pas abouti. Pendant ce temps, le brigadier, assis la tête en l’air, observe fixement celui qui l’accable.

Me Bertrand Burman, l’avocat de Jonathan G., entreprend vivement Farid K. Il veut lui faire répéter qu’il est un trafiquant de drogue. Farid K. s’obstine à répéter qu’il était un client du policier. Me Burman parle fort, Farid K. en fronce les sourcils : « Ça sert à rien d’élever la voix ! C’est pas parce que vous élevez la voix que vous allez avoir raison.

C’est ma façon de parler, mais je peux parler moins fort.

– Oui, ce serait mieux, sinon moi aussi je peux m’énerver. » Me Burman fait tout pour que cela arrive : s’il n’est pas un indic, alors pourquoi l’a t-il dit au juge d’instruction ? A-t-il menti ? Me Burman sort plusieurs PV : « Pourquoi vous mentez à chaque fois ? » Farid K. se tord la bouche : « Faut arrêter avec ces PV, avec la cote D63, ça ne sont que des justifications données à l’époque. » L’homme, nerveux, mais goguenard jusqu’ici, ce tend subitement. « Si ça continue, je vais tout balancer ! Y’a que des policiers dans cette procédure. Donnez moi une carte de l’IGPN, je vais travailler avec eux. Tenez, ça me rappelle un film : American Gangster ! » Son avocat, Me Joseph Cohen-Sabban, intervient, explique que Farid K. est sous anti-dépresseurs depuis neuf ans et que, après deux heures d’interrogatoire, il n’en peut plus. Dernière question : « Vous voulez aller plus loin ? – Si on m’énerve, je vais aller plus loin ! »

L’audience est suspendue. L’audience est reprise.

Le président : « Monsieur G., veuillez vous lever. Vous ne vous êtes pas exprimé depuis que Farid K. vous a accusé. Qu’avez-vous à dire ? »

Jonathan G., ses cheveux ras, ses petites lunettes et sa chemise blanche un peu bouffante, reprend calmement. « Je bous intérieurement. Je comprends sa logique, je comprends sa tactique. Il veut passer de statut d’informateur au statut de trafiquant, pour assurer sa sécurité. Je ne sais même pas comment on peut apporter du crédit à ces conneries. » Et Jonathan G. est reparti, calmement, dans ses explications. Mais celles de Farid K. collent parfaitement au dossier.

— Julien Mucchielli