« Pourquoi ce dernier geste, pourquoi cette estocade ? »

Précipitée par une lourde chute, la tête de Diane heurta les marchepieds du métro qui achevait lentement sa marche. Quelques secondes où les petites plateformes anguleuses cognèrent ce crâne. Les voyageurs qui patientaient sur le quai, endormis car c’était l’aube, se précipitèrent vers le corps allongé de la jeune femme, qui était inerte, sauf la tête qui remuait encore par saccades. Un jeune homme s’approcha, s’accroupît et recula. Un autre entra précipitamment dans le métro, remonta le train vers la sortie, se ravisa et fit demi-tour sur le quai. Un troisième tanguait imperceptiblement, à l’arrière-plan. Un petit à casquette, nerveux, s’approchait à petits pas du bout du quai. Un autre, enfin, rejoignit le groupe inquiet des voyageurs, et tenta de porter secours à la victime.

Il est le seul à ne pas avoir été poursuivi. Ce 7 mai 2013, Diane K., a été poussée par Johann A., sans que le petit W., son cousin de 15 ans, Loïc E. et Vincent M. ne lui portent secours. Le mineur a été condamné séparément à trois mois d’emprisonnement avec sursis pour non-assistance à personne en danger. Loïc et Vincent sont venus ce 10 janvier 2017, devant la 15e chambre correctionnelle de Paris, répondre des mêmes faits. Johann, est poursuivi, en plus, pour violence aggravée par deux circonstances, la réunion et l’ivresse, suivie par une ITT supérieure à huit jours.

La présidente rembobine la vidéo de surveillance. De nouveau, la tête de Diane cahote sous les assauts des marchepieds. Citoyenne et résidente américaine, elle est absente à l’audience. Son avocat a un rictus de dégoût, quand il voit la tête ballottée par la marche lourde et lente des marchepieds en cadence. Il se dit en même temps que la vision épouvantable de sa cliente suppliciée vaut toutes les plaidoiries, qu’aucun prévenu ne peut s’en tirer après une telle séquence. C’est l’éloquence de la tête qui tape.

La présidente rembobine, plus loin, et voici le groupe de jeunes hommes ivres et agités qui sautent les tripodes de la station Blanche. L’image est muette, sur les caméras de surveillance, mais la scène est bien nette. Ils chahutent, font un peu de tapage sous l’œil ennuyé de l’agent au guichet. Ils disparaissent du champ, et Diane K. arrive à grand pas précipités, accompagnée de son ami Moussa. Diane est ivre morte.

La scène n’est pas visible, mais derrière les tripodes, Diane et Loïc s’entrechoquent. Diane tombe, ce qui provoque l’hilarité du petit groupe. Loïc offre son bras pour la relever, mais Diane, en rage, lui envoie une gifle en l’insultant. C’est lui qui est moqué par ses amis, maintenant, et Diane s’en va sur son quai direction Porte Dauphine. Sur le quai d’en face, un groupe autre de jeunes gens attend son métro. Diane se débraille, pose son sac et sa veste dans les bras d’un Moussa flegmatique. Personne ne peut dire qui a commencé, ce qui est certain, c’est que Diane les couvre d’insultes, et se rue dans les escaliers pour les entreprendre sur leur quai – mais le métro vient les ramasser, et Diane se ravise.

« Je dirais qu’elle a l’alcool méchant »

Voici la petite troupe initiale qui arrive sur le quai, direction Nation. Ils ont tardé, divaguant près de l’entrée de la bouche – la vidéo montre un Johann exultant faire l’avion, capuche sur la tête, en sautant les tripodes. Les voilà donc debout sur leur quai, finissant de boire quelque mélange alcoolisé dans des petites bouteilles en plastique.

Immédiatement, Diane s’égosille à les couvrir d’invectives. Elle paraît stable et pleine de vigueur sur la vidéo, agitant le poing, moulinant des bras et les pointant d’un doigt menaçant. Chez les jeunes hommes, seul Johann répond. Des insultes, comme Diane. Cela dure quelques dizaines de secondes. Entre temps, le 5e du groupe – celui qui ne s’est pas enfui – traverse les rails pour tenter de raisonner Diane, qui a l’air tout à fait volcanique dans son ivresse. Ce que Moussa confirme sur procès-verbal : « Je dirais qu’elle a l’alcool méchant, à chaque fois qu’elle boit, elle frappe des gens. »

À 7 h 20, les médecins mesureront son taux d’alcoolémie à 3,20 grammes par litre de sang. Elle se rue dans les escaliers. La présidente change de caméra. Diane surgit au premier plan de l’image, de dos, s’élance droit sur Johann, furibonde et vacillante sur ses hauts talons. Pour la première fois, on perçoit son imposante carrure – 1 m 90 pour 80 kilos. Elle charge littéralement Johann qui s’immobilise net, pose sa bouteille, enlève sa capuche et l’attend. Elle frappe, il esquive sans peine, se positionne dos au quai. Il tente une balayette qui vient s’écraser en coup de pied fouetté mollasson sur la cuisse gauche d’une Diane furieuse de son assaut manqué. Elle se rue une nouvelle fois. Elle veut le corriger, lui apprendre les manières, mais Johann attrape et enserre ses poignets. Prise au piège et impuissante, elle se débat. Ils pivotent à 180°, Diane est désormais dos au quai.

Il est 5 h 38, le 2e métro de la journée arrive à quai, passe derrière Diane, que Johann pousse soudain vers la rame. Alors, lourde et sans résistance, comme déjà inerte, elle s’écroule au sol, et sa tête sur le bord du quai est frappée à trois reprises par les marchepieds du train. 60 jours d’ITT, 16 jours d’hôpital. Diane se remet à peine, trois ans et demi après, de ses blessures, dit son avocat. Préjudice moral non quantifié. Souffrances physiques : 4/7. Préjudice esthétique : 3,5/7, écrivent les médecins.

Johann, aujourd’hui, a l’air confiant à la barre. Sans doute a-t-il cru qu’il serait facile de faire admettre au tribunal que, sous l’effet de l’alcool, il a eu un « mauvais réflexe », et n’a pas su réagir comme il fallait face à l’attaque. Car après tout, jusqu’au moment où il a ce malheureux geste qu’encore aujourd’hui, il ne s’explique pas, la scène montre sans ambages une empoignade peu violente à l’initiative de la victime. Finalement, il donne l’air d’être peu disposé à se laisser réprimer sans avoir exposer sa vérité.

La présidente se penche vers lui, qui, en contrebas du tribunal, se positionne à la barre avec courtoisie. Elle l’entreprend avec vivacité : « Pourquoi avez-vous pivoté sur vous-même avant de la pousser ? » Johann explique qu’à ce moment-là, saoul et fatigué, il n’a pas conscience de ses gestes. « Je vous rappelle que l’état d’ébriété est une circonstance aggravante. Vous comprenez pourquoi ? » Johann opine sagement. La présidente reprend : « Pourquoi avez-vous engagé le combat alors qu’elle était ivre morte ? Était-ce pour montrer à vos camarades que vous ne vous laissiez pas impressionner ? » Car, après tout, il aurait pu fuir et laisser là l’américaine en furie. Au contraire, le fait qu’il l’attende, presque en garde et prêt à en découdre, atteste de son hostilité. Johann nie cette intention belliqueuse et, encore une fois, accuse l’alcool pour son attitude – sans ça il est sûr « à 99 % » qu’il aurait cherché l’apaisement.

Mais tout est dans la poussée, qui fait basculer Diane. S’agissant de Johann, plus forte est sa conscience du danger, plus grande est sa responsabilité. Quelle distance le séparait des rails ? Il ne se souvient plus, mais la présidente insiste, bien qu’elle connaisse son positionnement exact. Mais elle veut que Johann raconte la scène en détail, aiguillé par les questions du tribunal, afin qu’il adopte, sur les faits, la lecture du coupable repentant. Johann ne comprend pas et se tourne, inquiet, vers son avocate. « Il n’a pas de perception du monde extérieur, il est les yeux dans les yeux avec la victime et il pousse », intervient-elle.

Hors de conscience, hors de contrôle, il réagit mal à la violence que Diane lui impose. « C’était un accident », croit bon d’ajouter Johann, rassuré. Terrible erreur : « Alors, petit cours de droit, explique la présidente sur un ton légèrement sarcastique. En droit français, il suffit de vouloir le geste pour que l’on soit reconnu responsable des conséquences. » Elle s’arrête. « Vous comprenez cela ? Donc ce n’est pas un accident. » Johann est bien obligé d’approuver, mais il parvient à expliquer qu’il n’a pas voulu les conséquences. « C’est en partie pour cela que vous n’avez pas été poursuivi pour tentative d’homicide », conclut la juge, comme pour tempérer son arrogance du début. Déjà, Johann commence à s’incliner.

« On aurait dit un diable ! Moi je voulais juste qu’elle me lâche ! »

La procureure, à son tour, amorce son interrogatoire. « Est-ce que vous estimez avoir été en légitime défense ? Non ? Alors dans quel état d’esprit étiez-vous ? Vous étiez en colère ? Non ? Donc vous aviez conscience de ce que vous faisiez ? Non, pas vraiment ? Parce que vous étiez alcoolisé ? Mais ce n’est pas une excuse, Madame la présidente vous l’a déjà dit. » Johann est sans réponse et la procureure, comme la présidente, se demande pourquoi a-t-il choisi d’adopter cette attitude belliqueuse. « À partir du moment où vous la tenez par les poignets, elle n’est plus en état de vous frapper. » Johann explique qu’elle résiste et qu’il a du mal à la maîtriser. Il parvient à s’expliquer, son visage se décrispe : « Elle était très, très, très agressive, le visage fermé, le regard brillant et les sourcils froncés, on aurait dit un diable ! Moi je voulais juste qu’elle me lâche ! » Il était surpris de cette résistance. La présidente tente : « Ne pas parvenir à avoir le dessus sur une femme, qu’est-ce que ça vous a fait ? – Bah, c’est pas grave. – Vraiment ? dit la présidente d’un air entendu. Vous n’êtes pas un peu vexé, tout de même ? – Non, je n’en ai que faire », se défend un Johann revigoré par sa répartie.

Alors la présidente lui demande pourquoi, après tout, s’il ne s’estime pas si responsable, n’était-il pas alors en légitime défense ? C’est une question rhétorique, pour la pédagogie. « Est-ce que votre geste était adapté, proportionné et votre riposte simultanée ? » traduit-elle en juridique. Son avocate tente de répondre, la présidente la coupe. « Mais c’est un débat juridique ! » Johann est désemparé. La présidente fait la réponse à sa place, et lui fait répéter que non, la proportionnalité n’y était pas. Johann, désormais, admet tout.

L’interrogatoire dure longtemps. Les avocats du dossier suivant scrutent la lourde pendule qui surplombe le box vide. Il fait nuit, désormais, et les lustres nombreux éclairent la scène. De temps en temps, l’assesseure de droite se tourne vers la présidente pour lui susurrer une question à l’oreille, et la question est immédiatement répétée à Johann, et l’assesseure note la réponse. Et puis le tribunal décide de renvoyer Johann à son banc, Loïc, en veste sombre et cravate, s’incline à la barre.

Loïc n’a rien fait, et c’est bien ce qu’on lui reproche. Il aurait manqué au devoir élémentaire d’humanité, de porter secours à Diane, qu’il savait en danger. Lui, explique qu’il a conscience qu’une aide est apportée, voyant l’intervention des passagers. « J’étais très choqué, on ne sait pas quoi faire dans ces moments-là », se défend-t-il. « Vous supposez que les secours vont venir, c’est ça ? – Non, j’en suis certain. – Finalement, la peur d’avoir des ennuis a été plus forte, alors que votre état d’émotion pouvait laisser penser que vous aviez conscience de la gravité de l’état de la victime. Qu’est-ce qui vous fait dire qu’elle est vivante ? »

La procureure ajoute : « Comment quelqu’un qui est choqué comme vous peut tenir un tel raisonnement, qui conclut au fait que quelqu’un va appeler les secours ? Comment être rationnel et irrationnel à la fois ? Êtes-vous resté sur place pour vérifier la réalité des secours, ou l’avez-vous simplement supposé ? » Loïc prend le temps de réfléchir, mais cette salve de questions l’a désorienté. Il admet : « Je regrette de ne pas avoir appelé les secours, je suis reconnaissant que d’autres l’aient fait. La peur m’a fait faire n’importe quoi. » Il incline le front et laisse sa place à Vincent.

Celui-ci a le front bombé et les cheveux ras. Le soir des faits, son ébriété démesurée a emporté tous ses souvenirs. À peine lui reste t-il quelques bribes, qu’il a fait consignées sur procès-verbal. Il se souvient d’une femme énervée, il n’avait « jamais vu ça », et qu’il a paniqué. « Je me suis dit que je ne servais à rien, vu tout le monde autour. » C’est pourquoi il est parti, à son tour, laissant Diane et le quai trépidant derrière lui. Il n’y pas grand chose à dire sur Vincent, pas grand chose à faire admettre à ce dur à la tâche qui travaille nuitamment sur le marché de Rungis. Jamais mis en cause, jamais gardé à vue, il présente des excuses impeccables et opine avec enthousiasme aux vérités énoncées.

« On a du mal à comprendre comment elle a pu survivre »

L’avocat de la partie civile tente de refaire la scène. Il interprète la balayette manquée en coup de pied terrible, il s’exclame : « Quelle violence ! Quelle agression ! Elle a été martyrisée, elle vit un enfer depuis trois ans et demi » Il tente avec emphase de déposer les souffrances de sa cliente dans le prétoire. « Et eux, ils ne pensent qu’à eux, il n’en ont rien à faire de la victime ! » s’essouffle-t-il. Il veut le renvoi sur les intérêts civils, car il n’a pas les bonnes expertises.

En attendant, il demande 30 000 euros de provision. Mais il y a un problème de forme : il n’a pas communiqué ses conclusions aux autres parties. En outre, il ne les a pas signées et s’est trompé de nom dans le corps de son texte. Cela crée un léger flottement dans l’audience, vite rompu par l’entrée en matière lyrique de la procureure : « Quinze secondes, c’est le temps que va durer la rixe, quinze toutes petites secondes, et pourtant, on a l’impression qu’elles s’étendent à l’infini. On a du mal à comprendre comment elle a pu survivre », déclame-t-elle avec gravité. Elle agence les faits : « Il est impossible qu’il n’ait pas vu le métro, la poussée était volontaire. » Elle poursuit : « Ce qui choque, c’est l’apparente froideur d’un individu qui dès la commission des faits ne pense qu’à lui, ne pense qu’à s’enfuir », dénonce-t-elle. Contre Johann, modeste agent polyvalent dans une caserne, deux mentions au casier dont une de 2014 pour des violences, elle demande trois ans de prison, dont deux avec sursis et mise à l’épreuve. Contre Loïc, dont la culpabilité est pour elle évidente et qui a trois condamnations à son actif, elle demande quatre mois d’emprisonnement. Six mois avec sursis contre Vincent.

« On a tous une part médiocre en nous et j’aimerais bien savoir comment on réagirait dans ce genre de situation »

Son avocat veut qu’il soit relaxé. Il rappelle l’attitude de Diane K., qui ce soir là « a eu une logique de char d’assaut ». Il pense qu’il est absurde de condamner un homme ivre qui ne se souvient pas de la scène : « Un SDF qui cuve son alcool sur le quai, vous allez le poursuivre ? Bien sûr que non. Vincent, ce soir-là, a bu. Et ce soir-là, il n’a rien fait. L’alcoolisation est une circonstance aggravante pour les actes positifs, pas dans les cas d’abstention », plaide-t-il. Quant aux approximations procédurales de son confrère de la partie civile : « Je ne suis pas là pour dézinguer mon confrère, mais… » Il demande que soient invalidées les prétentions de la partie civile, car « trop de règles de forme ont été violées », avance-t-il.

L’avocat de Loïc se joint à cette demande, puis demande la relaxe de son client : « Il y a d’autres personnes sur ce quai, qui ne peuvent manquer la scène et qui, pourtant, ne réagisse pas, ne viennent pas à l’aide. » Et ces personnes ne sont pas poursuivies.

« Pourquoi ce dernier geste, pourquoi cette estocade ? » L’avocate de Johann souligne le doute qui entoure les causes de ce geste, elle appuie sur l’incertitude qui entoure la scène. Une chose est certaine : « Jusqu’à ce dernier moment où il la pousse, il y a une égalité dans l’affrontement. » Elle rappelle que le métro, au moment où Diane le percute, était à un mètre de sa position d’arrêt – ce qui le rend moins perceptible par le bruit, et moins dangereux.

L’avocate rappelle les deux mois de détention provisoire effectués par Johann, qui sur son banc prend un air grave et fermé, « un choc absolu », pour cet homme désormais bien inséré, mais à la situation professionnelle fragile. La responsabilité, selon elle, doit être partagée : « Je vous demande de rédiger un jugement dans lequel vous écrirez que Mme K., par son attitude agressive, par ses provocations, a une part de responsabilité dans son préjudice. » D’un air désolé, elle réfute la validité des demandes de la partie civile, qui bougonne sur son banc en corrigeant ses conclusions. Puis, l’avocate en défense prévient : « On a tous une part médiocre en nous et j’aimerais bien savoir comment on réagirait dans ce genre de situation. Moi, je n’en sais rien. Je n’y ai jamais été confrontée. »

Un mois plus tard, Johann est condamné à douze mois de prison, dont six mois avec sursis. Sa responsabilité est établie à hauteur de 25 % du préjudice subi par la victime (qui en assume les trois quarts). Loïc et Vincent sont déclarés coupables : 60 jours-amende à 20 € pour le premier, à 18 € pour le second.

— Julien Mucchielli