« Pour une fois qu'on fait un heureux »

Le prévenu s'appelle Damien, a 28 ans et a l'air d'un gamin, seul dans le box à se tortiller les mains. Samedi soir, il est entré dans un bar pour « faire de la monnaie », comprenons échanger sa ferraille contre un billet. Un téléphone abandonné sur une table – « un geste impulsif » – et le voilà voleur. Le soir même, le téléphone est géolocalisé. Arrestation, garde-à-vue, comparution immédiate au tribunal de Bordeaux.

Si Damien a peur, incapable de tenir en place, le juge affiche un calme routinier. C’est la troisième affaire de la journée et depuis le début, il s’exprime d’un ton égal.

« Vous n’avez pas de logement ?

Si, je loge gracieusement chez une amie. »

Le parquet n’avait pas l’information. Les questions s’enchaînent, Damien se détend un peu et se défend comme il peut. Il a un casier et a été condamné à cinq reprises pour des affaires de vol à l’étalage. Il s’en est sorti avec 30 euros d’amende, au pire deux mois de sursis. L’enquête de personnalité est vite bouclée. Damien bosse un peu et mendie souvent, a longtemps été accro à l’héroïne et se soigne depuis plus d’un an. Le juge, pas vraiment offensif, laisse la parole au procureur. Il n’a pas de question. L’avocate de Damien en a deux :

« Vous connaissez votre père ?

Non.

Et votre mère ?

Elle s'est suicidée l'année dernière. Je n'ai plus personne, ni frère, ni grand-parent, ni cousin », explique une voix saccadée.

« La prison pourrait avoir un effet bénéfique sur lui »

Le procureur se lance dans ses réquisitions. Il revient sur l'affaire, suppute qu'il est possible « que le suicide de la mère du prévenu soit dû au passé judiciaire de son fils ». Il enchaîne, sans trop de lien. « J'ai vu ce film, Sully, qui raconte l'histoire d'un pilote d'avion jugé sur trois minutes de sa vie. » L'assistance est un peu perdue. « L'histoire pose une vraie problématique. Peut-on réduire la vie de quelqu'un à quelques secondes ? Dans notre affaire, on peut s'interroger et écarter l'idée. » Il continue, déblatère et finit à l'emporte-pièce. « Damien est drogué. La drogue n'aide pas à travailler, ne pas travailler n'aide pas à gagner de l'argent et il faut pourvoir à ces besoins de drogues. » Bref, il le décrit irrécupérable. « La prison pourrait avoir un effet bénéfique sur lui et l'aider à se sevrer. Je requiers quatre mois ferme avec mandat de dépôt », conclut-il, sourire aux lèvres.

Après un tacle au procureur – « il s'agit juste d’un vol de téléphone » – l’avocate de Damien attaque : « La peine qui est requise contre le prévenu est absurde et je reste bouche bée quand j’entends que le milieu carcéral peut être bénéfique à quelqu’un. » Elle en vient au fait. « Vous avez dit que mon client était un drogué. C’est faux, il se soigne. » Elle enchaîne et envoie le ministère public sur les roses. « Vous insinuez que mon client aurait une responsabilité dans la mort de sa mère du fait de son passé judiciaire. C’est faux. La mère du prévenu était alcoolique. Elle se prostituait. Elle a mis fin à ces jours après que mon client, qui vivait avec elle, soit parti pour sortir d’un milieu qui n’était pas sien. » Le procureur conserve son rictus tandis que la défense demande une sanction « plus appropriée ». Interruption d'audience.

Quelques minutes plus tard, Damien est de retour dans le box. Son pull mauve, trop grand, le rend encore plus fragile. Il flippe. Le juge annonce la peine : deux mois ferme sans mandat de dépôt. Le procureur ne sourit plus et Damien fond en larme. « Merci, merci, merci, répète le jeune homme les mains jointes. – Pour une fois qu'on fait un heureux », lance le juge.

— Clément Pouré