« Si ça continue comme ça, l’un va finir aux assises, et l’autre, on n’en parlera même plus ! »

Dominique entre, écrasé par l'immense tapisserie de Raoul Ubac qui habille les ternes murs de la salle d'audience. L’homme a une cinquantaine d’années, l’alcool aidant, il en parait soixante. Ni grand, ni petit, il se tient courbé à la barre de la salle des comparutions immédiates du tribunal de Lille. Seules ses joues rougies et boursouflées dénotent d’une triste compagnie. De sa voix enrouée, il se présente maladroitement : « Je crois que vous connaissez la procédure, ce n’est pas la première fois que vous êtes là », indique d’une voix nasillarde le président, Bernard Lemaire. L’homme a douze condamnations à son actif, toutes ou presque pour violences conjugales sur la seule et même victime. Les faits, reconnus par le prévenu, sont relativement anciens pour ce type de procédure, « faut dire, on a mis du temps à vous retrouver », signale Bernard Lemaire, nœud papillon rouge en bonne place.

Dans la nuit du 8 au 9 septembre 2016, Dominique, une fois encore tourmenté par son frère que la maladie rend imbuvable, sonne à la porte de son ex-épouse malgré l’interdiction de s’en approcher. Cette dernière accepte sa venue sans sourciller et lui offre à boire. Le temps passe, les verres s’empilent. Le reste est flou, Dominique a tenté d’étrangler sa partenaire et lui a donné un coup de couteau avant de disparaître.

« Je n’aime pas être battue, c’est clair, mais c’est quelqu’un de bien »

La victime apparaît à la barre. Visage également écrasé par l’alcool, cheveux blonds coiffés au carré. Bien qu’habituée, elle s’est apprêtée pour l’audience. Bernard Lemaire et ses assesseurs tentent de comprendre : « Vous cherchez à l’aider, et vous faites tout le contraire en acceptant qu’il boive chez vous ! » Elle ne comprend pas ce qu’ils lui reprochent. Elle ne peut tout de même pas l’empêcher de boire et puis « il y a boire et boire… ». Elle lui trouve des circonstances atténuantes, raconte qu’il était et est encore touché par la maladie de son frère, « j’ai pris à la place de son frère », indique-t-elle tout naturellement. Le tribunal reste impuissant, n’arrive pas à percer ce paradoxe qui veut qu’une femme porte plainte, se constitue partie civile pour immédiatement après témoigner en faveur de son bourreau. « Si ça continue comme ça, l’un va finir aux assises, et l’autre, on n’en parlera même plus ! » prévient Bernard Lemaire. La victime conclut simplement : « Je n’aime pas être battue, c’est clair, mais c’est quelqu’un de bien. » Elle réclame 800 € de dommages et intérêts.

« C’est elle qui lui ouvre la porte ! »

Le ministère public est moins compréhensif. Elsa Gaussin place la victime devant ses responsabilités : « Que faut-il à la victime pour qu’elle comprenne qu’elle n’a pas à subir tout ça ? » D’un ton grave, elle rappelle que Dominique est sous le coup de trois mises à l'épreuve, que ces nouveaux faits le placent en état de récidive légale. La parquetière explique dans un dernier soupir : « Il ne me reste plus qu’une seule solution… La prison ferme avec mandat de dépôt. » Elle demande huit mois et, bien sûr, la révocation totale des sursis avec mise à l'épreuve, soit 12 mois d’emprisonnement. La défense crie au partage des responsabilités. Demande au tribunal de débouter la victime. « C’est elle qui lui ouvre la porte ! », proteste-t-elle.

Le tribunal réapparaît après une suspension d’une vingtaine de minutes. Bernard Lemaire réajuste son nœud papillon, se racle la gorge et demande à ce que l’on amène le prévenu. Dans une indifférence palpable, le tribunal condamne Dominique à un an d’emprisonnement avec mandat de dépôt, révoque les 12 mois de SME et alloue à la victime 600 € de dommages et intérêts. Les amants terribles, eux, se quittent sur un dernier clin d’œil.

— Rémi Flamant