Pass Navigo, couteau suisse et menaces de mort

Blanche, la cinquantaine, visage sec, voix grave, ton cassant. On ne rigole pas avec cette présidente de comparution immédiate. Pas de chance, cet après-midi, elle est remontée à bloc. Dans le box, Gaëtan se lève. La présidente ouvre son dossier : « Vous avez un casier judiciaire ? », demande-t-elle sans laisser le temps à Gaëtan de répondre. « Ah bah oui, quand je tourne les pages ! », s'exclame-t-elle avant d'égrener : « 1988, stupéfiant, violence sur personne dépositaire de l'autorité publique… 2006, stupéfiant… 2007, violence avec arme… » 15 condamnations.

Gaëtan, le prévenu
Gaëtan, le prévenu (illustration : Pauline Dartois)

Peau mate, plus très jeune, pas bien grand, une calvitie contrebalancée par une longue barbiche noire, des yeux de panda, Gaëtan ne semble pas bien dangereux. Deux jours auparavant, lors d'un contrôle des tickets à la station Château-Rouge, il a eu une altercation avec trois GPSR, les vigiles du métro. « Très énervé », il les aurait insultés : « Bande de fils de pute ! » Puis menacés : « J'ai mémorisé vos têtes, je vais vous égorger. » Il a sorti un « couteau papillon », reçu un coup de tonfa, puis du gaz lacrymo. Les vigiles l'ont plaqué au sol, la police est arrivée. Gaëtan reconnaît les faits : « J'avais bu un peu d'alcool, quelques verres de vin. »

« Mon pass, il est valable »

Gaëtan murmure, la présidente se fâche : « Parlez moins fort, on vous entend trop bien ! » Il veut s'expliquer : il ne fraudait pas, il n'a pas tenté de fuir le contrôle. Il s'est énervé, « parce que je sais que mon pass, il est valable. » Il a bien sorti un couteau, « parce qu'ils m'entouraient et qu'ils voulaient me taper. » La présidente le coupe : « Ce n'est pas du tout ce qui apparaît dans la procédure, mais bon, vous dites ce que vous voulez. »

Né en Martinique, Gaëtan vit en métropole depuis longtemps. Sans travail depuis un an, il habite en foyer. Son casier ? « A chaque fois, il y a quelque chose qui va pas », explique-t-il.

La présidente s'énerve : « Qu'est-ce qui ne va pas ?

— Je ne sais pas.

— Au bout de vingt-cinq ans de condamnations, vous ne voyez toujours pas où est le problème ? »

La présidente récite de nouveau le casier de Gaëtan, insiste sur les faits de violence. « Vous allez vous arrêter à un moment ? », gronde-t-elle.

Sur le banc des parties civiles, Ertan, le GPSR qui a interpellé Gaëtan, forte carrure et faciès de boxeur. Il ne bouge pas, personne ne lui demande rien. L'avocat de la RATP parle en son nom. Sortir un couteau ? « Pas un geste anodin, un geste très très concret », rappelle-t-il rapidement avant de demander 250 euros de préjudice moral et 600 euros pour les frais d'avocat.

« Dangerosité objective »

Grand blanc maigre, menton volontaire, cheveux rasés pour éviter la calvitie, le procureur a tout du trentenaire citadin dynamique. D'une voix calme, il dénonce « ces individus fraudeurs et récalcitrants » dont Gaëtan ferait partie. Il parle de cette violence, aggravée par l'alcool, « et peut-être d'autres substances, je ne sais pas », soupçonne-t-il. Gaëtan ? « Quelqu'un de dangereux, qui peut blesser, voire tuer. » Il note sa « dangerosité objective » et « le peu de remise en question », et demande quinze mois, dont la moitié avec sursis, et deux ans de mise à l'épreuve, avec mandat de dépôt.

L'avocat de Gaëtan ne comprend pas : dans sa poche, il a un reçu qui prouve la validité du pass Navigo de son client. Ce dernier aurait eu à faire à « des agents relativement virulents », qui l'ont « gazé avant qu'il ne sorte son couteau. » D'ailleurs, il ne s'agissait que d'un simple couteau suisse, et non d'un couteau papillon. Rappelant que son client est resté six ans sans condamnation, il demande une peine légère, dix mois de sursis.

« Vous avez quelque chose à rajouter », demande la présidente à Gaëtan. Saoulé, il lâche juste : « Nan, rien du tout. » Il se rassied et le tribunal prend le dossier suivant.

Après délibération, la présidente annonce le jugement. Gaëtan : coupable. Il écope d'un an de prison, dont six mois de sursis, avec mandat de dépôt et une mise à l'épreuve de deux ans, obligation de domicile, de travail et de soigner ses problèmes d'alcool. Il doit payer 250 € de préjudice moral, 200 € pour rembourser les frais d'avocat de la RATP, mais aussi 90 € de « droit fixe de procédure ». Gaëtan n'a pas le temps de dire un mot que les gendarmes lui remettent les menottes et l'emmènent.

— Cosme Buxin