« Oui, monsieur le président, j’ai tiré sur le père de mes petites-filles »

L’appel dure trois minutes et cinquante-cinq secondes. « Vous êtes bien en relation avec le 17 police secours. » Un homme parle en même temps que le message d’accueil, on entend sa respiration, forte, oppressée : « Il a de la chance, j’ai pas visé la courge. Connard, va ! » Puis, un autre homme, à la voix plus claire : « Police secours, bonjour.

– Oui, bonjour, j’ai tiré sur mon gendre, si vous pouvez venir voir et appeler une ambulance. »

L’homme de police secours demande à son interlocuteur son identité, le lieu de la scène. Et lui dit de rester en ligne. Henri respire toujours aussi fort. Il parle sans cesse, répond aux questions qui lui sont posées :

« Un geste à la con… Il menaçait ma fille, il voulait tuer ma fille… J’ai pété un plomb, ça faisait des mois et des mois… J’ai dit : "Tu veux me buter, eh bien viens" et j’ai tiré… C’est le père de mes petites-filles… »

Henri raccroche maladroitement. Il est devant chez lui, au milieu de la rue, en cette fin du mois de septembre 2012, toujours armé de sa carabine semi-automatique 22 long rifle. L’automne s’installe tout juste, la soirée n’a pas encore commencé, il fait encore jour mais le ciel est gris, triste, la journée a été humide. Henri compose sur son téléphone le numéro de portable de sa femme Annie, partie acheter des fleurs : « Il s’est passé quelque chose de grave », lui dit-il. Puis il appelle des amis qui devaient passer les chercher dans la soirée : non, lui et sa femme n’iront pas au dîner entre amis prévu le soir-même.

Autour de lui, des voisins, sortis de chez eux après avoir entendu des cris et des coups de feu, s’agitent. L’un désarme Henri, l’autre voit arriver vers lui Raphaël, la victime, titubant et toussant. Il l’allonge, lui fait un massage cardiaque. Raphaël, 38 ans, est décédé quelques minutes plus tard, après avoir reçu une balle au niveau du pubis, puis une autre, mortelle, dans le dos, au-niveau du thorax. Il a évité une troisième balle, qui s’est enfoncée dans la plaque d’immatriculation d’une voiture roulant au-même moment dans cette petite rue d’un quartier résidentiel de Fontaine, une commune de 22 000 habitants de l’agglomération grenobloise (Isère).

« Oui, monsieur le président, j’ai tiré sur le père de mes petites-filles. » Devant la cour d’assises de l’Isère, en ce premier jour de procès, Henri, 67 ans, ne conteste pas les faits. Il a tiré. Mais, « je n’ai jamais voulu donner la mort à Raphaël ». Il est poursuivi pour meurtre et détention sans autorisation d’armes de catégorie A et B. Les trois jours de son procès, du 15 au 17 mars, vont dessiner les contours d’un huis-clos familial infernal. Henri et Raphaël en seront deux des bâtisseurs ; Annie, la femme d’Henri, et Julie, leur fille, épouse puis ex-épouse de Raphaël, en seront les deux autres.

Julie, la fille de l’accusé. C’est la petite dernière d’Henri et Annie et elle est « folle amoureuse » de Raphaël, le fils d’un ami d’enfance de son père, de douze ans son aîné. Elle tombe enceinte une première fois en 2006, Julie est heureuse, même si Raphaël sort beaucoup. 2008, c’est l’année du mariage, l’année de naissance de leur deuxième fille aussi. La petite famille a élu domicile dans la maison voisine de celle d’Henri et Annie, les deux maisons communiquent par le jardin, et les deux couples se fréquentent beaucoup, notamment pour les enfants. « Raphaël menait déjà une double vie à cette période, avec une amie qui était à notre mariage », assure à la barre Julie, qui l’ignorait à l’époque. Quand elle l’apprend, elle accepte de pardonner et de rester avec Raphaël, malgré « une cassure » dans le couple. Déjà, l’ambiance n’est plus au beau fixe, les disputes sont nombreuses. Devant la cour et le jury, Julie a le regard noir, elle répond à toutes les questions posées sur la défensive, et elle attaque. Elle raconte des scènes de violence, ce cendrier qu’elle dit avoir reçu dans la figure, ce flacon de parfum qu’elle a esquivé. Les mots durs, eux, elle ne les esquive pas. « Raphaël me rabaissait tout le temps devant les autres. » Et Julie apprend le deuxième écart conjugal. Entre elle et Raphaël, elle en est persuadée, cette fois, c’est fini. Mais ses parents l’encouragent à rester. Après tout, « on avait tout » pour être heureux, deux filles, une belle maison. Julie cède, mais Raphaël la trompe de nouveau. La procédure de divorce est enclenchée, c’est terminé. « J’ai eu mon rêve de petite fille qui s’est brisé en deux minutes. »

Julie à propos d'Henri : « Ce qu’il a fait, c’est impardonnable, oui »

Et le divorce ne va rien arranger. « Quand Raphaël a compris que c’était fini entre nous, honnêtement, pour moi, il a débloqué, ce n’était plus l’homme que j’avais connu. » Le divorce par consentement mutuel est prononcé en mars 2012, la garde alternée pour les filles est instaurée. L’objectif de tous est que les filles ne souffrent pas. Mais « je n’arrivais plus à faire sortir Raphaël quand il venait chez moi ». L’ex-époux est insistant, il veut « récupérer » Julie, qui entame une relation avec un autre homme. Raphaël le supporte encore moins. Julie dépose une main courante fin avril 2012. Déjà, son père la décourage de porter plainte pour harcèlement. « C’était le père de mes filles », excuse Julie. Fin mai 2012, Raphaël se fait agresser à la sortie d’une boîte de nuit, il est admis aux urgences pour des coups de couteau. Julie est la première à aller le voir, justement parce que « c’était le père de [ses] filles ».

Me Gallo, défenseur d’Henri, interroge Caroline, la sœur aînée de Julie : « Est-ce qu’il y avait des sentiments ambigus de la part de votre sœur envers Raphaël à cette époque ?

– Oui, bien sûr. C’était son premier amour. Elle était folle de lui.

– Votre sœur a-t-elle trop sollicité votre père ?

– Oui. Les problèmes de couple de Raphaël et Julie, c’étaient des problèmes qui les regardaient et qui n’auraient pas dû sortir de leur relation. »

Julie, plus tard : « Je pense que je me suis trop reposée sur mon père. Je n’avais peut-être pas coupé le cordon. La proximité de nos deux maisons n’a peut-être pas non plus aidé, je l’admets. Mais je me suis énormément reposée sur mon père parce que j’étais seule. Mon père me rassurait ».

L’avocat général Philippe Muller l’interroge : « Vous en voulez à votre père ? » La voix de Julie se serre : « Il a ôté la vie au père de mes filles. Il a ôté la vie à un fils. Ce qu’il a fait, c’est impardonnable, oui. »

Annie, la femme de l’accusé. C’est une heureuse belle-mère qui a trouvé en Raphaël le fils qu’elle n’a jamais eu. Il y a du respect entre eux, des confidences et des yeux qui pétillent. Sur le portable de Raphaël, les enquêteurs retrouveront plus tard la trace de 71 000 communications, dont 26 398 en l’espace de sept mois avec Annie. Certains jours, 400 messages étaient échangés entre eux. Une relation relevant de « l’addiction », estime le président de la cour Jean-Pierre Pradier. Au point que les enquêteurs ont douté : n’y aurait-il pas une relation intime entre la belle-mère et son gendre ? Annie a toujours nié, Henri n’a jamais rien soupçonné. « Je me demande si vous n’avez pas rendu possible la présence constante de Raphaël dans la famille », s’interroge Me Gallo, du côté de la défense. « C’est vrai qu’entretenir ces contacts, ça a pu nuire », admet Annie à la barre, voix troublée par l’émotion.

Annie à propos de Raphaël : « Je me suis rendue compte qu’il se servait de moi »

Mais elle apprécie Raphaël et elle veut entretenir le contact avec le père de ses petites-filles. Après le divorce, c’est elle qui souvent fera l’intermédiaire entre Julie et Raphaël, pour faire passer les filles de l’un à l’autre. Pour son ex-gendre, elle est aussi une bonne porte d’entrée pour en savoir plus de la nouvelle vie de Julie. « Il avait une emprise sur ma mère », constate Caroline, la fille aînée d’Annie et Henri. « Je me suis rendue compte bien longtemps après qu’il se servait de moi », culpabilise à son tour Annie, à la barre. *« Il voulait atteindre mon mari et en me touchant moi, il atteignait mon mari. Il disait qu’Henri était à l’origine de son divorce avec Julie, qu’il l’avait poussée à divorcer. Moi, j’avais de la peine pour Raphaël. »

Mais la situation se tend de plus en plus. Un jour, Annie arrive en pleurs au bord du terrain de rugby grenoblois, là où Henri est bénévole. Fabrice, le directeur du club d’alors, est présent lorsqu’elle rejoint son mari, « un mois avant les faits ». Le couple se met en retrait, discute un moment. Et Henri revient vers Fabrice, qui raconte : « Il m’a dit : "Raphaël vient de me mettre un contrat sur la tête." J’étais estomaqué. »

Annie fait une tentative de suicide, juste après avoir eu son ex-gendre au téléphone. « Je n’en pouvais plus de toute cette tension. » D’après elle, Raphaël lui aurait cette fois-là raconté qu’Henri la trompait. Henri dément catégoriquement et s’inquiète, pour sa femme comme pour sa fille. « On a beaucoup sollicité Henri, ma fille et moi, admet Annie, pleine de regrets. Ce qui est arrivé, c’est je crois un coup de calgon, parce que ce n’est pas dans la nature d’Henri, c’est pas une personne violente. »

Raphaël, la victime. Tout le monde est d’accord sur au moins un point : Raphaël, c’était « une grande gueule ». Mais c’était « quelqu’un de bien, un bon vivant, quelqu’un de solaire », selon Laure, sa soeur. Du genre volage, c’est vrai. Mais un rugbyman sans le moindre carton jaune. « Ce n’était peut-être pas le meilleur mari, mais c’était un homme bon, quelqu’un de droit, un père formidable », raconte devant la cour d’assises l’un de ses amis. Qui poursuit : « Quand il s’est séparé, j’ai senti qu’il était dans un moment de sa vie où il était en train de descendre. »

Sébastien confirme. Il se présente face à la cour et le jury comme le « meilleur ami » de Raphaël. Il était tous les jours avec lui et c’était super « jusqu’au jour où Julie a demandé le divorce. Là, il a changé. Il était devenu manipulateur, menteur. Il m’avait dit qu’il avait sa belle-mère dans la poche et qu’il en faisait ce qu’il voulait. » Pour Henri, Raphaël était devenu « très bagarreur ». Pour Annie, il était « ingérable »*.

Raphaël à Julie : « Je vais t’exploser la gueule »

A cette époque, sa sœur le voit pleurer. Plusieurs témoins constatent que la situation familiale est compliquée, sans pour autant la considérer comme particulièrement inquiétante. Le huis-clos tient bon et poursuit ses dégâts en privé. Julie reçoit de nombreux messages de Raphaël, courtois pour la plupart, orduriers aussi parfois, constateront les enquêteurs. La situation empire lorsque Raphaël apprend que Julie fréquente un autre homme. « Je vais t’exploser la gueule », lâche-t-il, furieux, face à Julie. « Vous savez, du mois de juin au mois de septembre 2012, avec Raphaël, c’était un jour blanc, un jour noir », répond Julie à Me Dreyfus, intervenant pour les parents et la sœur de Raphaël. « Après ma main courante, Raphaël était dans un état d’hystérie. Je voulais juste qu’il me laisse tranquille, je ne voulais pas en arriver là. »

Le président l’interroge : « Vous avez remarqué qu’une tension montait les derniers temps entre votre père et Raphaël ? – Oui. » « Menaces, insultes et violences, c’était au quotidien, décrit Henri. C’était un cumul. » Me Dreyfus confirme : « Il y avait des insultes complètes, excessives, mais aussi réciproques. »

Le jour des faits, dans l’après-midi, Annie envoie un texto à Raphaël. Elle lui demande de ne plus passer par elle pour faire l’intermédiaire avec Julie. D’autres messages suivent entre les deux, mais l’échange reste tendre. Pour la directrice d’enquête sur le flagrant délit, à partir de ce moment-là, « Raphaël n’a plus d’entrée possible dans la famille. Il veut donc aller au contact. » Il appelle son ex-femme. La discussion est houleuse. Henri appelle à son tour Raphaël. De nouveau, les tensions sont au plus haut. Puis Raphaël se déplace au domicile de Julie. Une « énième dispute » éclate. Il s’en va, se dirige vers la maison d’à coté, celle de ses anciens beaux-parents, et sonne au portillon. « Je pense qu’il voulait en découdre parce qu’il n’a pas fuit », raconte Henri. Quelques minutes plus tard, Raphaël décédera, 28 m plus loin, sur un trottoir.

Me Gallo demande à la directrice d’enquête : « Est-ce que vous pensez qu’il y avait les éléments constitutifs d’un harcèlement ? – Oui. Il y avait matière à recevoir des plaintes, que ce soit de Julie, d’Henri ou d’Annie. » Me Gallo poursuit alors face à Julie, quelques heures plus tard : « Est-ce que si vous aviez déposé plainte, on aurait pu éviter ce drame ? – Peut-être, oui. Mais Raphaël aurait mal réagi, très mal, j’en suis persuadée. »*

Henri, l’accusé. Le « patriarche » a « un rapport très fort avec ses filles ». La plus âgée, Caroline, est éloignée géographiquement, mais la plus jeune, Julie, vit à côté de chez lui, elle est plus facile à couver. Quand Julie apprend les deux premiers écarts conjugaux de Raphaël, Henri tente de les « rabibocher », pour le bien de tout le monde. Mais le divorce est finalement prononcé, Henri comprend qu’il ne peut plus discuter avec son ex-gendre, qu’il doit faire face à un mur. Et il voit Julie ne pas savoir comment faire face à Raphaël. « Il y avait ma fille qui appelait au secours. Il y avait ma femme qui entendait des choses fausses. » Henri, *« pivot de la famille » selon une voisine, doit donc assurer et protéger tout le monde.

Henri : « J’ai eu une réaction animale, celle d’une bête qui veut protéger ses petits »

« Quand Julie a déposé une main courante en avril, la situation s’est empirée, j’ai eu droit à un déferlement d’insultes une heure après. Alors quand elle est partie porter plainte, je l’ai arrêtée et lui ai dit : "Si tu portes plainte, ça va mal finir." » Parce que le dépôt de cette main courante est un choc. En plus des insultes, à trois reprises dans les jours qui suivent, Raphaël gare sa voiture devant le domicile d’Henri et Annie, et reste au volant. « Quand il me voyait, il me branchait, il me faisait des petits regards, des bisous au loin. Il savait qu’il me faisait du mal et qu’il allait me gêner. », témoigne l'accusé. Henri a peur, il se croit « dépassé » par la situation. Annie lui dit qu’il devrait peut-être aller porter plainte. Pourquoi faire ? Pour dénoncer son gendre qui lui fait des petits regards et des bisous au loin ? Henri pense qu’il sera « ridicule ». Alors trois semaines avant le drame, il met un pistolet à grenaille dans sa voiture, chargé, pour se protéger.

« C’était aussi délicat de porter plainte contre une personne proche, père de mes petites-filles. » Le premier président de la cour d’appel de Grenoble, Jean-François Beynel, assesseur lors de ce procès, comme la présidente du tribunal de grande instance de Grenoble, le reprend : « Et recevoir Raphaël le jour des faits avec une arme, ce n’est pas délicat ? » Henri ne sait pas quoi répondre. Jusqu’ici, il avait les deux pieds bien ancrés au sol de la cour d’assises, et les mains fermement agrippées à la barre. Cette fois, l’ancien commercial à la retraite aurait aimé se cacher derrière cette même barre.

Quand il entend la dispute éclater dans la maison d’à côté, Henri se doute un peu que Raphaël va venir sonner chez lui ensuite, en espérant tomber sur Annie. Il se rend dans sa chambre, décroche la carabine semi-automatique accrochée au mur et chargée depuis des années, pour se protéger de tout agression. Il la dépose à l’entrée de sa maison, rejoint une pièce type débarras, au bout de la maison, ouverte sur l’extérieur et située tout juste sous la maison en hauteur de Julie. De là, il entend parfaitement ce qui se passe chez sa fille et les propos tenus lors de cette « énième dispute ». Quelques secondes plus tard, Raphaël vient sonner chez Henri. Il le voit au visiophone. Raphaël veut discuter. « Quand il est venu sonner, je voulais qu’il s’en aille. » Alors Henri déverrouille le portillon, prend la carabine à l’entrée de chez lui, enlève la sécurité qu’il y a dessus et la dépose d’abord près du portillon, de manière à ce qu’elle reste invisible depuis la rue. Il ouvre et voit Raphaël, le regard noir. « Avec l’arme, je voulais lui faire peur, lui montrer qu’il était allé trop loin.

– Vous n’avez jamais pensé que la situation pouvait dégénérer ? lui demande le président.

– Non. J’ai eu une réaction animale, celle d’une bête qui veut protéger ses petits. »

Henri a tiré. Une fois, deux fois, trois fois. Il a tué un homme, son ex-gendre, le père de ses deux petites-filles. Il a été condamné à douze ans de réclusion criminelle.

— Fanny Hardy